Le 17 août
réception, vinrent l’assaillir à deux reprises dans le Sérail après son entrée, et restèrent en armes quelque temps :. Mais Abdur-Rhaman était un homme énergique ; il mit aux fers le Nabib des chénifs, leur enleva de force l’étendard sacré de Mahomet qu’il replaça dans la citadelle, fit mettre les plus coupables à mortet les plus riches à l'amende. La nation s’était tenue enfermée dans le khan pendant tous ces tumultes. Le principe de l’émeute, qui était encore la cherté du pain et l’accaparement du blé, n’impliquait aucune persécution contre les Français : mais le fanatisme religieux des chérifs en faisait craindre de graves. « Plusieurs chérifs, écrit le Consul au duc de Praslin?, ont dit hautement qu'ils ne prétendaient plus que les Européens montassent à cheval, ni même sur des ânes; que le premier qu’ils y rencontreraient aurait lieu de s’en repentir; que de plus ils ne voulaient pas qu'aucun Français ou chrétien sortit de sa maison après l’oraison du soleil couché. » Aussi les Français s’étaient-ils dispensés de se rendre en corps à l'Eglise de Terre-Sainte le jour de l’Assomptüon. L'arrivée d’Abdur-Rhaman, qui accueillit avec distinction les drogmans du Consulat et donna aussitôt à la nation des marques de sa bienveillance, rendit aux Français quelque sécurité et leur épargna même une avanie ruineuse. « Nous ne pouvons que nous estimer heureux d’avoir un Pacha pour commandant, écrit le Consul, m'ayant été assuré que, si nous en eussions été privés plus longtemps, les chérifs se proposaient de mettre à contribution toutes les maisons des Francs, en faisant payer 1.000 piastres à chacune d'elles 3. » La présence de 50.000 chérifs indociles limitait donc singulièrement l’autorité du représentant de la Porte à Alep, et si l’on ajoute. que le Beylam et le Paya refusaient d’accepter le Gouverneur qui devait relever Abdur-Rhaman, on conviendra que le Nord et la Syrie était, en 1770, un foyer latent d’insurrection.
Au Sud de la Syrie, le Cheikh Daher avait étendu sa domination sur toute la Galilée et la Samarie. Dans un territoire par conséquent assez vaste, il avait réduit la souveraineté ottomane à n'être plus qu’un mot, qui ne correspondait plus à aucune réalité, et soumis à sa loï tous les petits Cheikhs entre lesquels se fractionnaient, avant lui, les tribus et les villages. Cet homme, le plus remarquable qui ait paru en Orient à la fin du xvrrre siècle, avait alors dépassé 80 ans. Mais son grand âge n'avait. affecté en rien ses facultés intellectuelles, ni ses capacités physiques, exceptionnelles à tous égards. « [l agit aujourd’hui en souverain absolu, écrit un de nos Consuls à Seyde, et il trouve presque autant d’obéissance chez ses alliés que dans ses sujets. Il peut lever avec peine 6.000 cavaliers, mais les ressources de son génie ne peuvent se calculer, non plus que sa fortune. Il a été heureux en tout. Il a une famille nombreuse, qui, quoique divisée quelquefois, quoiqu’elle l’ait souvent inquiété, l’a cependant bien secondé dans ses projets. Une singularité dans la vie de cet homme, c'est qu'âgé de 90 ans, il épouse ou il prend chaque année une fille de 13 à 14 ans.
1. Lettre du Consul à la Ch,, 29 novembre 1770, 3. 29 novembre 1770, 2. Même lettre du Consul,