LE CHEIKH DAHER. OSMAN PACHA
Les religieux de Terre-Sainte, c’est-à-dire l’ordre de Saint-François, font les frais des noces. Ils ont laissé établir l'usage de payer 1.000 écus au Cheikh pour la première nuit. Ne fût-ce que pour gagner cette somme, il se mariera tous les ans jusqu’à son dernier soupir. » La chronique consulaire ne nous apprend pas si ces noces annuelles, célébrées aux frais des Franciscains, augmentèrent encore la famille du Cheikh nonagénaire, dont les fils Ali, Othman et Salih entre autres, lui servaient de lieutenants, certains comme Ali acquérant dans ce rôle une réputation de courage et d’audace. Daher était maître de Saint-Jean d’Acre, sa capitale, transformée par lui en place forte, de Caïfa, de Nazareth, de Tibériade, de Safed, de Césarée. Naplouse lui appartint, puis lui échappa. Allié des Mutualis et de la plupart des tribus arabes du désert, il dominait par leur entremise des territoires officiellement compris dans les Pachaliks voisins de Seyde et de Damas. Il avait obtenu de la Porte, vers 1768, l’investiture de tout ce qu’il gouvernait jusqu'alors indûment, avec le titre de « Cheikh d’Acre, Prince des Princes, Commandant de Nazareth, Tibériade, Safed, et Cheikh de toute la Galilée 1. » Il avait enfin victorieusement défendu contre Osman, Pacha de Damas, ce territoire, qui n’était séparé de l'Égypte que par l’étroite bande de Ia Palestine et formait une admirable base d'opérations pour une armée partie du Caire.
Il ne restait à cette armée qu'à s'assurer de la région comprise entre le gouvernement d'Alep et le petit Etat de Daher pour être maîtresse de toute la Syrie centrale et méridionale. Cette région, formée des trois Pachaliks de Damas, de Tripoli et de Seyde, constituait en réalité un même domaine entre les mains du Pacha de Damas, Osman. Inquiète des progrès de Daher, la Porte avait essayé de faire contrepoids à sa puissance en groupant sous la main d’un même gouverneur tout ce qui n’obéissait pas encore au Cheikh. Osman, élevé au Pachalik de Damas en 1760, y avait joint celui de Jérusalem en 1765 et pourvu ses deux fils des gouvernements de Seyde et de Tripoli. Il s'était en outre procuré l'alliance des Druses, dont les forces pouvaient décider de la victoire en faveur du parti pour lequel elles se prononceraïent. L'accroissement de sa puissance avait fait d'Osman l’ennemi naturel de Daher et de quiconque voudrait s'approprier quelque morceau de son apanage. Maisil en avait fait en même temps un sujet très peu docile ?, indifférent aux ordres qui lui venaient de Constantinople, assez fort pour éluder même les changements de poste et les révocations qui lui furent signifiés, quand ses défaites eurent fait douter de ses talents le Grand-Seigneur. Osman est comme une première ébauche des gouverneurs indépendants, rebelles, dont la Syrie et l'Egypte devaient ensuite fournir des types plus achevés. Ouvertement méconnu par Daher, le pouvoir du Sultan étart donc fort peu respecté par celui-là même qui était censé en être le champion.
1. Volney. Voyage en Egypte et en Syrie. Précis de 2. E. Lockroy. Ahmed-le-Boucher, ch. 11, La Syrie. l'histoire de Daher, t. LE, ch. 4er.
III, — En même temps que la souveraineté de la Porte, et dans une certaine mesure par suite de son affaiblissement, le prestige des Français déclinait dans les Echelles de Syrie. [ls n’y inspiraient plus le même respect, la même crainte, depuis qu’on y savait le Sultan moins énergique à se faire obéir et la France moins influente auprès de lui. La nation de Seyde en fit l’expérience en 1769.
; A cette date, un corsaire maltais ayant capturé un navire turc et emmené l'équipage à Malte, le Pacha de Seyde se saisit des deux drogmans du Consulat de France, les sieurs Brüe et Adanson, les fit bâtonner et força le Consul, sous menace de les retenir prisonniers, à signer un billet par lequel il s’engageait à rembourser la valeur des effets capturés et à racheter les Turcs emmenés en esclavage à Malte.
Le Consul dut sur le champ écrire au chevalier des Pennes, Chargé d’affaires du Roi à Malte, pour le charger de négocier le rachat des captifs. « Un attentat pareil à celui où le Pacha de Seyde a eu l’insolence de se porter ne diffère guère d’une offense faite au Roi et d’une violation ouverte des Capitulations 1 », écrivit le duc de Praslin en apprenant cette avanie. Les drogmans participaient en effet à l’inviolabilité des Consuls eux-mêmes. Ni M. de Praslin, ni M. de Saint-Priest, Ambassadeur du Roi à Constantinople, ne se méprirent sur l'effet moral d’une insulte aussi grave. Le premier y vit une occasion, ou de relever, ou de compromettre pour longtemps le prestige des Français dans le Levant. L'affaire lui parut « d'une si grande conséquence pour l’aveniret pourl’opinion qu’elle pouvait accréditer parmi les Turcs, qu'il n’était guère possible d'y garder d’autre tempérament que celui d’une satisfaction entière ? ». Pour en convaincre le Ministre des Affaires Etrangères, qui pouvait seul prescrire à son Ambassadeur la conduite à tenir dans une affaire de cette importance, il écrivait au duc de Choiseul : «Si l’on n’obtient une réparation capable de faire impression sur l'esprit des gens du pays... nous ne serons pas longtemps sans voir les Fran-. çais totalement avilis et pour ainsi diresousle bâton des Turcs. Les premiers éprouvent déjà trop fréquemment toutes les chicanes et les avanies de détail qu’on peut leur faire impunément, et je souhaite de me tromper dans la crainte où je suis que le mal n’empire rapidement... Je vous trace, Monsieur le Duc, ma façon de penser parce que vous m'avez demandé mon sentiment et que je crois que nous avons besoin de reprendre un peu de nerf et de considération dans la plupart des Echelles du Levant et que cette affaire-ci peut y faire époque pour ou contre nous, selon l'issue et les suites qu’elle pourra avoir® ». L'incident sortait, dès l’abord, du cadre étroit de l’Echelle de Seyde : il s'agissait de regagner le terrain perdu, d’affermir notre crédit ébranlé dans toutes les Echelles du Levant. |
1. Le Duc de Praslin au Due de Choiseul, 1769. 3. Même lettre. 2. Même lettre,