‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 57 sur 135 · AFFAIRE DES DROGMANS DE SEYDE · texte numérisé non relu

AFFAIRE DES DROGMANS DE SEYDE

La négociation ouverte par Saint-Priest en vue de ce résultat aboutit à une aggravation du mal.

L'Ambassadeur avait immédiatement demandé à la Porte la déposition du Pacha de Seyde et la radiation de tous les actes extorqués au Consul. Le Reis-Effendi, sans refuser en principe la déposition réclamée, la subordonnaïit au rachat des huit esclaves enlevés par le corsaire. Saint-Priest se rendit compte que le retour des captifs, rachetés des deniers de la France, annulerait l’effet de la déposition du Pacha coupable : la réparation paraîtrait venir de la France, qui aurait ainsi tenu les engagements arrachés à ses nationaux : « J’ai grand regret, écrivait-1lt, à cette difficulté qui arrête une satisfaction aussi éclatante qu’inouïe par la déposition d’un Pacha à trois queues. » L'Ambassadeur repoussa donc cette condition et sollicita de la Porte un commandement ordonnant au Pacha de Seyde de ne pas s’opposer à la sortie des Français de son Echelle, Devant cette menace, le Reis-Effendi feignit de céder : il venait, dit-il, d'envoyer un courrier à Seyde pour enjoindre au Pacha de restituer le billet souscrit par le Consul, et, dès le retour de ce courrier, il lui signifierait sa déposition ?. Mais il saisit le premier prétexte venu pour éluder sa promesse : les firmans de destitution du Pacha de Seyde et de nomination de son successeur étaient prêts, quand un commis avait rappelé que le Gouverneur révoqué devait aller au devant de la caravane de La Mecque et que le nouveau titulaire n’arriverait pas à temps pour remplir cet office. En faisant part à Saint-Priest de sa trouvaille, le Reis-Effendi lui avait juré sur son « Alcoran » que la destitution aurait lieu irrévocablement deux mois après, au retour du Pacha. Tous ces délais rendaient illusoire cette satisfaction, sur laquelle le duc de Praslin en était venu à à ne plus compter. « L'affaire de Seyde me paraît essentielle, écrivait-il, et je la regarde comme une époque fâcheuse pour le service du Roi et les mtérêts de la nation en Levant, si la réparation en est manquée, comme il y a tout lieu de l’appréhender aujourd’hui 4, »

En effet, les lenteurs de la Porte donnèrent le temps de se produire à la circonstance que l'Ambassadeur redoutait le plus. Malgré les efforts de Saint-Priest pour éviter la restitution des esclaves, le chevalier des Pennes avait cru bien faire en la sollicitant du Grand-Maître de l’ordre de Malte et en l’obtenant. « Je ne m'étais pas trompé, écrit Saint-Priest, sur le mal qui devait en résulter... J'étais arrivé au terme qu’on m'avait fixé pour déposer le Pacha, lorsque la Porte a été instruite du retour des esclaves. Depuis lors, le Reis-Effendi répond assez iroidement à mes instances, et, si on ne me décline pas un manque de parole formel, au moins les délais successifs me donnent-ils lieu de le craindre. » L'énergie de l’Ambassadeur eut enfin raison de tant de mauvaise volonté : en juillet 1770 il annonçait à sa

4, Saint-Priest À Praslin, 18 septembre 1769. 3. Dépêche de janvier 1770. 2. Dépêche du mois d’octobre 1769, 4. À Saint-Priest, 80 juillet 1770.

Cour la déposition du Pacha de Seydet. Cette mesure tardive, précédée d’une conces sion préalable de la France, perdait le caractère d’une réparation.

Comme le craignait le Ministre, l’affaire de Seyde fit époque contre nous. La nouvelle s'étant répandue à Seyde, un mois après, qu’un corsaire était venu enlever des Turcs dans la rade de Baruth, « on n’entendit qu’une voix dans les rues, qui disait que les coups de bâton ayant opéré l’année dernière le retour des esclaves ici, il fallait à la première occasion prendre quelques Français pour délivrer les esclaves qu’on pourrait venir faire sur cette côte ?. » Par le déclin de leur prestige, les Français étaient devenus pour les Turcs de Yénta Dies otages, qui leur répondaient des pirateries des corsaires.

IV, © Au moins cette négociation mit-elle en pleine lumière les causes du mal qu’elle ne put enrayer. Si la Porte avait constamment refusé à notre Ambassadeur une satisfaction réelle, c’est d’abord qu’elle se rendait compte de l’affaiblissement de son propre pouvoir. Elle craignait que sa sévérité vis-à-vis du Pacha ne servît qu’à démontrer son impuissance à se faire obéir. « Je crois bien, écrivait Praslin, que la Porte éprouve partout les mauvais effets du relâchement qui s’est introduit dans l'Empire Ottoman, où elle n’est pas obéie : mais aussi je suis persuadé, ajoutait-il, qu’elle dispose sans crainte d’un Pacha, quand elle y est poussée par un intérêt aussi fort que celui que nous devons mettre à cette affaire-ci . » Ce n’était pas en effet l’insubordination du Pacha de Seyde que la Porte redoutait : c'était celle du peuple de cette ville.

Excité contre les Français par l’acte de brigandage du corsaire, entretenu dans ces sentiments par son Pacha qui se sentait menacé, il pouvait, si la Porte accordait satisfaction à l'Ambassadeur, se porter à quelque excès qu’elle n’était pas sûre de pouvoir réprimer. « Il serait assez dans le génie de ce gouvernement, écrit Saint- Priest #, de n’oser destituer un homme qui s’est rendu agréable à un peuple fanatique par le succès de sa violence. On ne tient point à la personne des Pachas : mais dans la circonstance de la guerre actuelle surtout, on ménage extrêmement la populace. ? C’est pourquoi le retour des esclaves avait retardé la destitution du Pacha de Seyde.

Laprudence n’était pas la seule cause de la réserve dans laquelle la Porte s’était tenue. Le crédit de la France auprès d’elle n’était plus en 1769 ce qu'il était vingt ans auparavant. On lit dans une dépêche de Saint-Priest à Choiseul cette singulière

4. « J'ai enfin appris du Reis-Effendi que le Pacha demandes était celle d’un Katchérif ordonnant le respect de Seyde était déposé, écrit Saint-Priest le 21 juillet de nos Capitulations.

1770. On croit que le Pacha d’Akalsiké est nommé à sa 2. Saint-Priest à Praslin, 17 août 1770. place. J’espère qu’on aura égard à toutes les autres 3, Preslin à Saint Priest, le 2 avril 1770. demandes que j’ai faites pour compléter cette satisfac- AO)

tion et je viens de les renouveler », La principale de ces

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