‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 58 sur 135 · DÉCLIN DU PRESTIGE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DÉCLIN DU PRESTIGE FRANÇAIS

affirmation : : «Je vous assure, Monsieur le Duc, qu’on n’a point de considération à la Porte sans lui inspirer de la crainte, et, si j’osais lâcher le mot, j’ajouterais que la France n’en a jamais eu, parce qu’elle n’a jamais été dans le cas de faire nattre ce sentiment. Je ne vois à citer contradictoirement que l’époque de la mission de M. de Villeneuve, et cela n’a duré qu’un moment. Cet Ambassadeur jugea de luimême qu'il fallait se hâter de quitter Constantinople, s’il ne voulait voir déchoir son crédit. » La part de l’exagération est très grande dans ces paroles, qui sont presque paradoxales : mais elles traduisent fidèlement l'impression que Saint- Priest rapporta de ses premières négociations avec le Divan de Constantinople. Cet homme énergique souffrait de ne pouvoir parler au nom de la France comme il eût fait à l’époque de sa toute-puissance. Mais la France sortait des défaites de la guerre de sept ans : son propre affaiblissement lui commandait la réserve. Es Ministres ottomans le savaient et mettaient moins d’empressement à la satisfaire. «Il n’y a de ressource que dans des démarches et démonstrations, écrivait Saint-Priest au sujet même de l'affaire de Seyde ?. Il est bien temps, ce me semble, d’en venir là : nous nous sommes toujours portés avec tant d’empressement à tout ce que les Turcs osent exiger, qu'il n’est pas étonnant que n’ayant eux-mêmes aucun sentiment de générosité, ils prennent nos égards pour faiblesse et besoin et deviennent tous les jours plus hautains et plus indiscrets. »

Du moins auraient-ils pu accorder à l’amitié ce qu'ils refusaient à la crainte. Mais sur ce point encore, la France leur donnait matière à déception. Dans ses rapports avec la Turquie, elle n’obéissait plus à la seule résolution de la protéger ou même de la secourir contre l’Autriche et la Russie. D’autres considérations agissaient sur sa politique : elle s’efforçait de concilier ce qu’on a appelé depuis le « maintien de l’Empire Ottoman » avec les ménagements dus à l'Autriche, son alliée. Après avoir poussé la Turquie à déclarer la guerre aux Russes, dans l'espoir de sauver ainsi [a Pologne, son intervention dans cette guerre se bornait à l’envoi d’une mission militaire sous les ordres du baron de Tott 5. Cette assistance occulte, inavouée, était la seule dont l'Autriche consentit à ne pas prendre ombrage. En 1770,la France avait résolu de conclure avec la Turquie un traité d'alliance, « faisant seulement exception de la présente guerre, pour être désormais en droit de secourir les côtes maritimes de l’Empire Ottoman » : le prince de Kaunitz informa le duc d’Aiguillon qu’il considérerait un tel traité comme contraire à l'alliance et fit échouer ce projet, dont le commerce des Echelles aurait pu tirer tant de profits. On conçoit le dépit que cet abandon fit naître chez les Tures et que la duplicité de notre alliée, l’Autriche, à leur égard ne fit qu'augmenter. Quand ils virent l'Autriche et la Russie

1. Le 18 décembre 1769, 4, Mémoire du Chevalier de Saint-Priest sur son 2, Au duc de Praslin 1770. Ambassade à Constantinople pendant l’année 1770 8. Pingaud, Choiseul-Gouffier. La Fronce en Orient Arch. Aff. étr.

sous Louis XVI. Introduction,

s'entendre comme larrons en foire pour les dépouiller, il dut s’établir dans leur esprit une comparaison peu flatteuse pour notre diplomatie, qui laissait leurs ennemis faire en 1774 ce qu’elle les avait empêchés d’ accomplir en 1740. Ces réflexions n’inspiraient pas aux Ministres ottomans de très bonnes dispositions à notre égard et, dans les Echelles, le prestige des Français se trouvait doublement atteint par le fait que la France était moins influente auprès du Sultan et le Sultan moins puissant auprès de ses propres sujets.

La Porte était donc en d'aussi mauvaises conditions pour réprimer une insurrection ou repousser une attaque en Syrie, que les het des Echelles pour en conjurer les périls.

V. — L'attaque et l'insurrection se produisirent au mois de décembre 1770. À cette date, cinq cents Mameluks s'emparent de Gaza: Daher fait fuir Osman- Pacha, accouru pour les déloger, occupe toute la Palestine et fraye la route à une ” nombreuse armée égyptienne, qui le suit à Saint-Jean-d’Acre, en février 1771.

C'était un Mameluk, Ali-bey, qui avait porté à la Turquie ce coup soudain et vigoureux. Ancien esclave affranchi par son maître, il s’était élevé, par des coups d'Etat successifs, jusqu’au rang de Bey, s’était débarrassé de ses collègues les plus génants en les faisant assassiner, avait chassé le Pacha du Caire et refusé le tribut à la Porte (1768). Puis il avait conquis le Saïd, ou Haute-Egypte, le port de Djedda, sur la Mer Rouge, et dirigé une expédition contre la Mecque: (1769). Ces premiers succès avaient stimulé son ambition. Voulut-il par la Syrie, remonter jusqu’à l’Asie- Mineure et à Constantinople, comme le croient ceux qui le prétendent hanté de «toutes les vastes conceptions qui successivement traversèrent l'esprit de Bonaparte. de Mehemet-Ali et de M. de Lesseps »? ? Ou bien, devenu en fait Sultan d'Egypte, éprouva-t-il, comme tous les souverains de cette région, le besoin de compléter et d'assurer sa conquête par celle de la Syrie? En tout cas, l’occasion lui parut excellente, en 1770, de tendre la main, par-dessus la Palestine, au Cheikh Daher qui l'avait jadis accueilli dans un de ses exils. La guerre qui durait depuis plus d’un an entre. la Russie et la Turquie retenait sur le Danube les forces de celle-ci. La victoire se prononçait de plus en plus pour les Russes. Leur flotte, qui venait de se montrer dans la Méditerranée après avoir contourné toute l’Europe occidentale, avait anéanti la flotte turque à Tchesmé (juillet 1770). La Morée avait donné l'exemple à la Syrie et à l'Egypte en se soulevant. Les corsaires russes montraient le pavillon. moscovite jusque sur les côtes de Syrie. Profitant du désarroi dans lequel ce danger pressant mettait la Porte, Ali-bey, d'accord avec Daher, avait lancé un manifeste

4. Volney. Voyage en Egypte et en Syrie. Précis de 2. E, Lockroy. Ahmed le- Boucher, chap. I, l'Ezypte. l'histoire d’Ali-bey, t, I.

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