‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 63 sur 135 · DARE · texte numérisé non relu

DARE

VI. — La campagne d’Abou-Dahab n'avait été pour la plupart des Echelles qu'une chaude alerte : mais ce n’était que le début de leurs tribulations. La retraite des Egyptiens n'avait pas mis fin aux hostilités. Eux partis, restaient en présence leurs alliés et leurs ennemis de la veille, les partisans de Daher et ceux d'Osman. En outre, Ali-bey, encore maître du Caire et de l'Egypte et continuant à coordonner ses opérations avec celles de Daher, dirigea sur la Syrie, en septembre 1771, une seconde expédition, moins nombreuse que la première et seulement forte de 5.000. à 6.000 hommes, sous le commandement d’Abderrahman Bey, Soliman Kâchef et Moustafa Chaouch. Le Pacha de Damas se hâta d’agir, autant pour mettre à profit l'isolement de Daher avant l’arrivée de ce secours, que pour enlever à un Seraskier, envoyé par la Porte, l'honneur de le détruire. C’est encore une fois lui qui fut surpris; « prévenus de sa marche, Ali-Daher, fils du Cheikh, et Nasif, Emir des Mutualis, tombent sur son armée à l’improviste et la culbutent dans le Jourdain (1€* septembre 1771). Le retentissement de cette défaite est assez grand pour que le Pacha de Seyde, Mehemet-Dervich, fils d’Osman, quitte précipitamment sa résidence. Les Druses,. qu'il rencontre sur sa route, marchant avec leur Emir Youssef au secours des Turcs,

4, Juin 1771.

DEUXIÈME EXPÉDITION ÉGYPTIENNE EN SYRIE Ur

lui font rebrousser chemin, Mais à peu de temps de là, les Druses eux-niêmes sont mis en complète déroute par cinq cents Mutualis, sous les murs de Seyde, d’où le Pacha s'enfuit de nouveau. La ville tombe, le 23 octobre 1771, au pouvoir des gens de Daher et d’Ali bey, qui en prennent possession au nom de leurs maîtres respectifs. « Le peuple, écrit le Consul de Seydet, n’a pas beaucoup souffert par le pillage que les troupes y ont exercé. Heureusement que notre khan n’a pas été insulté, et je crois le devoir à l'amitié que j'ai toujours tâché de cultiver avec nos voisins. Le Cheikh Daher m'a donné toutes les assurances de protection et j'en éprouve les effets par les deux officiers qui gouvernent. Je souhaite que tous ces troubles puissent s’apaiser sans ressentir de nouvelles secousses. » Le commerce, ajoute-t-il, est «tout à fait interrompu depuis un mois. »

De nouveau, toute la côte de Gaza à Seyde inclusivement, avec un territoire s'étendant parfois loin à l’intérieur des terres, notamment en Judée, Samarie et Galilée, échappent en fait à la domination ottomane, remplacée par une sorte de condominium de Daher, d’Ali-bey et des Mutualis, alliés des deux premiers. L’impor-

tance politique de l'événement, le but réel des insurgés apparaissent cette fois clai-

rement à nos agents en Syrie. Le Consul de France à Seyde estime que la seconde expédition égyptienne doit être rapportée « aux desseins du Cheikh Daher de donner la loi à tout ce département, en s'appuyant des forces que lui prête Ali-bey, au nom de qui pourtant il dirige toutes ses opérations. » Peu après, le même Consul définit plus exactement encore les intentions des deux associés. Ali-bey lui «semble le mobile de toutes les opérations qui rendent cette province le théâtre de toutes Les calamités. » Il lui paraît évident, que « ce n’est ici qu’un plan d’agrandissement formé par le Cheikh Daher pour dominer sur toute la côte maritime. » Et c’est bien en effet de cela qu'il s’agit. Le Mameluk, qui à su se rendre pratiquement indépendant des Turcs en Egypte, seconde les efforts d’un Cheikh arabe pour soustraire à la domination du Sultan la Palestine et la Syrie méridionale. La constatation s’en imposera, en avril 1772, à un nouveau Consul de France? venant prendre possession du poste de Seyde. « Le bruit, écrit celui-ci, qui avait couru que l’entreprise d’Ali-bey et du Cheikh Daher

était la suite de leur haine particulière contre Osman, Pacha de Damas, et que, satisfaits de le voir révoqué, ils étaient prêts à rendre Seyde au Gouverneur que devait y envoyer le Grand-Seieneur, n’a jamais eu le moindre fondement... La conduite de ces deux rebelles est l'effet d’un plan plus étendu, et ils auraient de même été les ennemis de tout autre Pacha qui aurait été à portée de mettre obstacle à leur ambition et à leurs projets. C’est par cette conduite, d’après le même plan, que les Deys d'Alger, les Pachas de Tripoli de Barbarie, les Beys de Tunis sont parvenus à former les trois puissances qui composent aujourd’hui les Régences Barbaresques. Ali-bey

en s’emparant de l'Egypte, le Cheikh Daher en s'étendant dans la Syrie et la Pales-

4, Octobre 1771, 2. Le Chevalier de Taulès

Line, tendent aussi, chacun de leur côté, à l'indépendance. Un intérêt commun les a unis. » |

Ni l’un, ni l’autre n’avaient de raison de vouloir du mal aux Français; l’un et l'autre avaient avantage à ne pas se mettre sur les bras une affaire avec eux. Ils les ménagèrent donc. Avant même d’avoir pris Seyde, Daher fait donner au Consul de France «la plus grande assurance que nous n’avions rien à appréhender, qu'il estimait trop la nation pour souffrir qu’on lui fit la moindre insulte. » Lorsque ses troupes entrent dans la ville, une garde de cavaliers est placée aux portes du khan et de la maison consulaire: les Cheikhs Nassif, Abbas-Ali et Ali Daher viennent rendre visite au Consul, lui prodiguent les assurances de protection, lui laissent de leurs gens; le lendemain, Daher lui fait porter une lettre amicale, accompagnée d’une recommandation pour le nouveau Gouverneur; ce Gouverneur même assure au drogman du. Consulat qu'Ali-bey lui a recommandé les Européens en général et les Français en particulier. Plusieurs fois encore, Daher adressera, soit au Consul, soit à la nation, des lettres témoignant de sa sollicitude. Les Français de Rames ayant dû, après une avanie de la part du commandant égyptien, se retirer de la ville pour la seconde fois en un an et se réfugier à Jaffa, Ali-bey, informé du fait, leur ménage la possibilité de réintégrer leur Echelle et d’y être désormais bien traités. Un nouveau Consul, M. de Taulès, arrivant à Seyde, y est reçu avec les mêmes honneurs que si la ville eût été soumise à l'autorité du Grand-Seigneur : « Le changement de gouvernement n’en a apporté, dit-il, aucun à ma réception. Je mis pied à terre au bruit de l’artillerie du château. La ne sous les armes, ayant ses officiers à sa tête, formait deux haies de la marine à la maison consulaire, où je fus conduit par la nation en corps, qui était venue jusque sur mon vaisseau pour me recevoir. »

Réciproquement, la politique des Français envers Daher et ses alliés devient de plus en plus circonspecte et amicale. La continuité de ses succès lui crée le meilleur des titres à leurs égards et, n’ayant pas à se plaindre de lui, impatients de voir se rétablir un pouvoir stable, ils font presque des vœux pour lui. L'ordre n'est-il pas mieux maintenu à Seyde depuis que le soin en incombe concurremment à l’Aga Degnesli, représentant Daher, et au Mameluk Moustafa, représentant Ali-bey? La nation «ne jouit-elle pas, comme dit le Consul, d’une protection bien marquée », à Saint-Jean d’Acre, à Seyde, à Jaffa, à Rames, dans toute la Palestine, depuis qu'Alibey y a fait passer quelques milliers d'hommes? Le Consul de Seyde peut maintenant, en cas de besoin, exercer auprès de son collègue du Caire le recours dont il a eu l’idée l’année précédente : c’est par cette voie qu’il obtient d’Ali-bey un rescrit ordonnant au Mameluk qui commande à Rames de respecter les droits des Français. « J’augure, finit-1l par dire, un avenir plus tranquille pour les établissements de ce départs sous cette domination. >

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