‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 64 sur 135 · ALI-BEY EN SYRIE · texte numérisé non relu

ALI-BEY EN SYRIE

VII. — La Porte elle-même paraissait vouloir entrer avec Daher dans un accommodement et lui faisait offrir la paix, quand un nouveau coup de théâtre remit tout en question. Ali-bey venait d’arriver à Gaza, en fugitif et en suppliant, Il avait essayé, pour se venger d'Abou-Dahab, de se saisir de lui : mais celui-ci s'était échappé en Haute-Egypte, d’où il avait marché sur le Caire. Abandonné par la plupart des siens, Ali-bey avait pris la fuite avec 800 Mameluks et cherché un asile auprès de son allié Daher.

Cette révolution réveilla l’ardeur assoupie des ennemis du Cheikh. Les Turcs rentrent à Jaffa et à Rames et se préparent à empêcher la jonction de Daher et d’Ali. Sept Pachas partent de Damas, conduits par Osman, et viennent assiéger Seyde : sous les murs de cette ville, ils retrouvent les Druses de l’'Emir Youssef, qui font cause commune avec eux. Le 30 avril 1772, le Consul de Seyde, M. de Taulès, avait encore écrit : « On jouit ici de la plus grande tranquillité et on ignorerait qu'il y règne un désordre intérieur, si on en jugeait par les apparences, et sion ne savait d'avance qu’il y a une révolte contre le Grand-Seigneur. La nation surtout ne peut que se louer de la douceur du gouvernement : ». Un mois après, la situation de Seyde inspirait au même Consul cette réflexion : « Les affaires politiques du pays sont dans une crise dont on ne prévoit pas les suites et qui ne nous permet que de nous abandonner aveuglément à la Providence? ».

L’Aga qui commandait pour Daher à Seyde, Degnesli, avait essayé de donner le change à la population en faisant tirer le canon sous prétexte de célébrer une prétendue victoire d’Ali-bey sur Abou-Dahab. Mais à peinela vérité est-elle connue qu'officiers et soldats se rendent en tumulte au Sérail, criant qu'ils veulent partir, puisqu’Ali-bey ne règne plus. Leurs cris suscitent une panique. Finalement « la fermeté de l’Aga Degnesli rétablit le calme, dit le Consul $, dans une ville où une bande de malheureux Maugrabins 4, sans état et sans ressources, n’aspiraient qu’au moment de tout piller et de tout massacrer. » On devine les angoisses des Français en présence d'événements que leur imagination, selon M. de Taulès, exagérait encore. Un siège imminent, une mutinerie possible des propres défenseurs de Seyde, l’annonce d’un pillage du khan français par les Maugrabins, tel était le sort que leur promettait leur Echelle. La disparition de toute discipline faisait craindre un réveil du fanatisme : « On ne saurait être trop en garde contre la mauvaise volonté du

1. Il ajoutait, il est vrai : « Mais il est à craindre que 4. Le Cheikh Daher et Ali-Bey avaient en effet enrôlé ce calme trompeur ne soit bientôt suivi de quelque des habitants du Maghreb ou Maugrabins, ou Barba-

orage. tout semble annoncer une révolution prochaine». resques, que les Turcs accusaient même les capitaines 2. 15 mai 1772. français d’avoir transportés sur leurs navires depuis

3, 15 mai 1772, Tripoli de Barbarie jusqu’à Seyde ou Acre.

peuple, écrivait le Consul à la Chambre, dans un pays dont vous connaissez l'horreur pour le nom chrétien t ».

Personne à Seyde, même pas M. de Taulès, juge pourtant perspicace, ne doutait cette fois de la défaite de Daher. Les Druses venaient de couper l’aqueduc qui alimentait la ville : c'était l’annonce habituelle de l'investissement. Les Turcs d’Osman étaient en nombre. L’Aga Degnesli proclamait sa résolution de se défendre jusqu’à la dernière extrémité, ce qui faisait prévoir que les assiégeants devraient donner l’assaut. « La nation, écrivait Taulès, ne peul se dissimuler le danger qu’elle court dans la destruction que les apparences nous annoncent 2. » L’incapacité des Osmanlis trompa fort heureusement ces sombres prévisions : le 10 juin 1772, Daher et Ali-bey, avec 7.000 cavaliers, forçaient les 30.000 Turcs d’Osman et des 6 autres Pachas à lever le siège de Seyde et les dispersaient le lendemain, presque sans combat.« Deux heures après on se souvenait à peine qu'il y eût eu une bataille, si ce qui se passa peut mériter ce nom? ». | | |

Cette issue inespérée ne dissipait encore que provisoirement les craintes de la nation, dont M. de Taulès définissait la situation dans les mêmes termes qu’un mois auparavant : « L’unique ressource, disait-il 4 de ceux qui n’ont autre chose à faire que de rester neutres, est de s’abandonner aveuglément à la Providence. »

Gette pieuse ressource n’est pas toutefois la seule à laquelle il eût songé. Depuis le temps que durait la lutte pour des villes où nos Echelles étaient établies, pour des territoires où s’alimentait leur commerce, nos négociants finissaient par être à bout de patience. En dix-huit mois, pour ne pas remonter plus haut, ils avaient vu la victorieuse campagne d’Abou-Dahab, sa retraite imopinée, le retour des Turcs, la seconde expédition égyptienne, la rentrée en campagne de Daher et ses nouvelles conquêtes, la chute d’Ali-bey en Egypte et sa fuite en Syrie, l'attaque des Turcs contre Seyde et leur ignominieuse défaite. Chacun de ces événements, auxquels ils avaient assisté de trop près pour n’y être pas mêlés, avait renouvelé pour eux les mêmes émotions, les mêmes pertes et, sur certains points comme Rames et Jaffa, les mêmes souffrances : pillages ou craintes de pillage, exodes ou risques d’y être réduits, avanies, emprunts forcés, sauvegardes reconnues à prix d'argent, donatives aux vainqueurs, arrêt du commerce. Ce dernier inconvénient eût, à lui seul, suffi à affecter des étrangers dont le commerce était toute la raison d’être sur le sol asiatique. La guerre civile, à laquelle la Syrie méridionale et la Palestine étaient en proie, diminuait le nombre des acheteurs et des vendeurs. Comment eût-il pu en être autrement? Acheteurs et vendeurs étaient, en temps normal, ces Druses, qui participaient à la lutte du côté des Turcs en attendant de les abandonner pour le parti de Daher; ces Maronites, dont le pays était englobé dans celui des Druses; ces Mutualis, qui combattaient dans le camp de Daher et d’Ali-bey: ces Arabes, qui

1. Même lettre, 3. 31 juillet 1772, 2, Juin 1772, 4, Juillet 1772,

d’après

Un Arabe Bédouin,

une gravure de DALVIMART, extraite d’un recueil de types et costumes du Levant.

d’après

Un habitant de la côte de Syrie,

une gravure de DALVIMART, extraite d’un recueil de types et

costumes du

Levant.

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