‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 65 sur 135 · TRIBULATIONS ET PERTES DES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

TRIBULATIONS ET PERTES DES FRANÇAIS

étaient les propres sujets du Cheikh; enfin cette population mélangée des ports, Turcs et Levantins, Musulmans et Rayas, qui n’osaient plus montrer un sou de leur bien, de peur de le désigner aux déprédations. Le commerce, en outre, exige la sécurité des communications : or elle n’existait guère à l’intérieur des terres et avait diminué même sur mer, les parages côtiers étant infestés de forbans, qui se couvraient du pavillon russe pour se livrer, en réalité, à la piraterie. L’incertitude du lendemain était enfin la source de perpétuelles préoccupations pour nos marchands. Signalait-on chez les Turcs des préparatiïs d’offensive contre une ville aux mains des insurgés? La nation redoutait le départ des insurgés et le retour des Turcs. Annonçait-on une entreprise des insurgés contre une ville aux mains des Turcs? La nation craignait le départ des Tures et l’arrivée des insurgés. Car les conséquences du changement de maîtres étaient ou pouvaient être pour elleles mêmes dans les deux cas. Même quand la domination d’un des deux partis durait dans un endroit depuis quelque temps, les égards nécessaires envers lui devaient éviter de pouvoir être transformés en griefs parses adversaires, lorsqu'ils le remplaceraient.«Placés au milieu des différents partis, disait Taulès, les ménagements qu’ils exigent tous doivent, en les contentant, n’annoncer ni partialité, ni préférence. » Aussi la correspondance consulaire en 1771 et 1772, à part quelques semaines pendant lesquelles Daher cessa d’être attaqué, abonde-t-elle en doléances et lamentations sur le sort des Français. La guerre civile, avait écrit le Consul de Seyde en novembre 1771, « fait éprouver à notre commerce et à notre tranquillité les plus fortes secousses. L’un se trouve tout à fait interrompu et l’autre s’est changée en une continuité de tribulations très périlleuses, sans savoir quand et comment tout pourra se rétablir. » Son successeur, en mai 1772, lui faisait écho en ces termes : les négociants « ne voient dans leur faiblesse, dans la haine de la soldatesque qui les environne, dans les événements qui paraissent devoir changer bientôt leur situation présente, que des raisons de trembler pour leur vie, ou au moins pour leurs fortunes.» Le même Consul, à la fin de 1772, appréciera ainsi les résultats commerciaux de l’année, comparés à ceux de l’année précédente : « L'entrée a été à peu près la même... Mais la différence dans la sortie est très considérable. Les productions autour de Seyde ont manqué par le défaut de culture. Les filés, qui sont l’objet le plus important de son commerce, ne peuvent pas compter. Les villages voisins, où on les travaillait, ont été détruits et les habitants, qui se sont échappés, languissent plus loin dans l’inaction et la misère. »

Les Français identifiaient donc leur intérêt avec le retour du pays à la paix intérieure et à une certaine stabilité gouvernementale, sous quelque pouvoir que ce fût. Mais les Turcs ne voulant pas s’avouer vaincus par les rebelles et ne parvenant pas à les vaincre, quelle chance restait-il que la paix reparût dans le pays? Taulès en aperçut une dans l'intervention de la France, jouant et gagnant la partie pour les Turcs. En juin 1772, il soumet cette suggestion au secrétaire d'Etat de la Marine par une lettre qui mérite d’être tirée de l’oubli :

Seyde le 28 juin 1772.

« Oserais-je, Monseigneur, mettre sous vos yeux une idée à laquelle mon cœur s’est peut-être un peu trop attaché, parce que j'ai cru voirune utilité réelle pour la France et pour le commerce dans son exécution? Je la communique aussi à M. l'Ambassadeur, pour le mettre à portée de l’appuyer ou de la combattre auprès de vous. Quel que soit le jugement que vous en porterez, j'espère que vous voudrez bien la pardonner à mon zèle.

S'il était de l'intérêt du Roi d’aider le Grand-Seigneur à pacifier les troubles de la Syrie et à y rétablir son autorité, il m’a semblé que Sa Majesté pourrait sans inconvénient et presque sans dépense lui rendre ce service, supposé que le Grand- Seigneur voulût bien soumettre son orgueil et ses préjugés à le recevoir. Il ne s’agirait alors que de faire passer dans les mers de Syrie deux des frégates qui croisent ou se reposent assez inutilement dans l’Archipel, en y joignant un vaisseau de ligne. La France, du consentement de la Porte, a envoyé plusieurs fois en Levant des commussaires pour visiter les Echelles et pour faire réparer les torts que les Pachas avaient pu faire à la nation. Le même prétexte couvrirait cet armement et, pour peu que la Porte voulût seconder par terre les opérations, on verrait tous les rebelles rentrer promptement sous son obéissance. La petite escadre suffirait seule pour réduire la ville de. Seyde et même la ville d’Acre. Celle-ci, qui doit être regardée comme le foyer de la rébellion, ne serait pas plutôt soumise que tous le reste du pays suivrait son exemple.

Il est inutile d'observer qu'avant de rien entreprendre contre la ville d’Acre, il serait nécessaire d’en retirer la nation française et d'exiger le paiement de tout ce qui pourrait lui être dû. Il faudrait qu'il fût demandé ensuite satisfaction des injustices, des violences et des injures que le Cheikh et les officiers ont faites en différents temps à la nation et, comme Daher s’obstinerait à la refuser, on exécuterait le plan qui aurait été concerté avec la Porte en paraissant n’avoir en vue que de punir ce Cheikh et de lui faire éprouver le ressentiment du Roi.

On n'aurait pas songé à proposer cette idée, si l'Egypte eût resté soumise à Ali-bey, parce qu'il aurait sûrement recherché les établissements que la nation a dans cette belle province, pour le mal qu’on aurait fait à son allié. Mais tout ce qui est révolté aujourd’hui devant être assujetti du même coup, les vaisseaux pourraient opérer en toute liberté, sans rien craindre pour les sujets du Roi. Cette expédition, outre le mérite d’avoir rendu à la Porte Ottomane un service qu’on pourrait faire valoir, serait très utile au commerce et contribuerait à rendre aux Français la considération dont ils ont joui autrefois dans le Levant. Les peuples et leurs Gouverneurs y verraient que la nation a un maître toujours prêt à la protéger et à la venger ».

Dans une lettre ultérieure, du 18 novembre 1772, Taulès revient sur son idée : « Il serait bien à désirer dit-il, et même très nécessaire que quelque frégate allât pro-

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