LE BARON DE TOTT ET DJEZZAR PACHA
ponsabilité de leurs conflits avec les résidents. « Je dois rendre, dit-il, cette justice aux négociants des Echelles que j’ai parcourues, qu’ils n’ont jamais usé de tous les droits qu’on leur a donnés et qu'ils ont supporté sans tumulte tout ce qui était supportable 1. » À chacune de ses étapes, 1l s’appliqua à discerner si le Consul était à la hauteur de sa tâche, et lorsqu'il le trouvait dépourvu des qualités nécessaires, il le « disposait à la retraite ». C’est ce qu'il fit notamment pour le Consul d'Alep, de Perdriau, dont ses instructions lui signalaient d’ailleurs « Ia faiblesse, l’entier dévouement aux moines, la correspondance faible et obscure. » Un de ses premiers soins, à son retour, sera de soumettre au Ministre ce que nous appellerions un « mouvement consulaire », par lequel beaucoup des Consuls avec qui il avait été en rapport devront être mis à la retraite, Sans doute aura-t-il soin aussi de « mettre sous les yeux du Ministre les titres de ceux des sujets de Sa Majesté qui, après avoir mérité, sont restés sans récompense ? » : mais entre le nombre des élus compris sous cette formule et celui des réprouvés rendus à la vie privée, il n’y aura guère de proportion.
Il arrivait que certains Consuls ne vissent pas sans une mauvaise humeur, qu'ils n'avaient pas toujours la prudence de dissimuler, l’intrusion dans leur Echelle et leurs affaires d’un Inspecteur général et d’un capitaine de vaisseau, qui les faisaient passer au second ou au troisième plan. Ainsi quand l’Afalante jeta l'ancre à Seyde, le Consul Taulès, prétextant une maladie, envoya à bord le vice-consul de Tripoli et reçut Tott à la porte de ses appartements, en si bonne santé que, lui fit observer l’Inspecteur, « M. de Durfort était fondé à trouver mauvais qu’il se fût abstenu de l'aller voir. » l'aulès lui répondit qu’il ne se soumettrait pas à une formalité humiliante, et la seule concession que Tott obtint de lui fut de le mener faire une visite au commandant de l’Atalante. Après le départ de l’Inspecteur, Taulès s’exprima publiquement sur son compte en termes désobligeants et assura que tout ce qu'il avait modifié serait rétabli. Quelques mois après, la frégate la Mignonne ayant mouillé à Seyde, il ne donna pas signe de vie au commandant, d’Entrecasteaux, et prétendit que cette conduite lui avait été dictée par Tott8. C'est la conscience avec laquelle celui-ci remplissait sa mission qui lui valait ces tracasseries. « J’ai cherché à plaire, dit-il, pour faire oublier l’Inspecteur qui DAS et je suis parvenu à passablement vivre. Vous sentez, Monseigneur, que je n’ai pu arriver à ce but sans être aussi scrupuleux sur les égards que peu exigeant, »
Il est un personnage à qui M. de Tott paraît s’être fait scrupule de refuser le moindre honneur : c'est Djezzar. Se trouvant à Saint-Jean-d’Acre en même temps que lui, ce Pacha lui fit dire qu'il le verrait volontiers : il le savait en crédit à la Porte et craignait une démarche de lui auprès d’elle. Tott se plut à accroître son inquiétude ; il ne lui paraissait pas utile, répondit-il, que deux voyageurs eussent une entrevue.
1, Idem. que M. de Taulès ait plus d’égards pour moi que pour 2221779; l'Ambassadeur de Sa Majesté, qu’il a osé vilipender dans 8, « Je n’ai pas le droit, dit-il à ce sujet, de prétendre son Département »,
Cette expression de «voyageur », appliquée à un Gouverneur dans son propre Gouvernement, fut très sensible à Djezzar. Du moins essaya-t-il d'obtenir le salut de l’Alalante en se montrant sur la plage « avec une brillante cavalcade ! » : les canons restèrent silencieux. Djezzar retourna à Seyde, oùla frégate l’avait précédé de quelques jours. Dans le port, se trouvait une caravelle turque dont Tott, pendant son séjour à Constantinople, avait surveillé la construction, fait fondre l'artillerie et dont le commandant lui devait son avancement. Cet officier n’eut pas plutôt appris que son bienfaiteur était sur l’Alalante qu’il envoya complimenter, et, sur le reproche qu’il en reçut de n’avoir pas salué le pavillon du Roï, il fit tirer neuf coups de canon, mvita l’Inspecteur à son bord, et renouvela la même salve à l’arrivée et au départ de son hôte. Ce fut un nouveau sujet de dépit pour Djezzar, qui entra de nuit dans son propre port, pour éviter un affront qu'il ne tint pas à Tott de lui infliger: mais M. de Durfort fit, de sa propre initiative, saluer la flotille du Pacha au lever du soleil. Trompé par cet honneur sur lequelil ne comptait plus, Djezzar fit prier Tott une seconde fois de venir le voir : indifférent à la promesse d’une superbe pelisse, bénéfice habituel de ces sortes d'audience, Tott persista dans son refus. Il laisse paraître dans ses écrits sa satisfaction d’avoir humilié Djezzar. Il crut utile, dit-il lui-même, « de traiter légèrement un homme dont les menaces avaient constamment effrayé M. de Taulès ». Un peu plus de réflexion lui eût fait comprendre qu’un simple Consul en impose moins qu'un Lieutenant-Général des armées, Inspecteur-général des Echelles et, par surcroît, ancien organisateur de la défense des Dardanelles et du Bosphore. Mais toujours est-il que les avances du Pacha lui parurent un gage de sa lâcheté et de sa faiblesse réelle. Il ne craint pas d’attribuer à la timidité des résidents français et de leur chef la cause de leurs maux:«Si nos négociants, écrit-il, n’ont pas été exempts des vexations du Pacha, c’est qu'ils n’ont pas encore su montrer assez de fermeté pour lui en imposer, et ce Gouverneur ne pourrait se dissimuler le danger auquel la fureur du peuple l’exposerait, s’il forçait, par ses mauvais procédés, nos négociants à se retirer », Tott se faisait singulièrement illusion sur l’attachement du peuple au monopole commercial des Français et l’avenir devait lui démontrer la fausseté de ses prévisions, en réalisant l’événement qu'il Jugeait Djezzar impuissant à accomplir. Ses dédains pour ce Pacha cruel et vindicatif ne furent peut-être qu’une maladresse. Bien que soucieux, comme Maillet, d'éviter des honneurs vains et coûteux?, au point de décliner, lui aussi, les entrées solennelles, M. de Tott ne refusa pas d’entrer en relations avec les autres Pachas. Il rendit visite à celui de Tripoli, qui lui fournit les sûretés nécessaires pour aller de Lattakieh à Alep par terre. Il rencontra, en quittant Alep, Ized Ahmed Pacha, qui partait de son côté pour remplir une mission à 1. Mémoires du baron de Tott, t. IV. rent qu’à la rendre funèbre; et les flambeaux qui m’at- 2. « Menacé, rapporte-t-il, d’une entrée publique à tendaient à la porte de la ville me conduisirent chez le Alep », il s'arrêta à trois lieues de la ville pour n’arriver Consul en donnant à notre marche tout l’appareil d’un
que de nuit, « Les précautions que j’avais prises, ajoute- convoi » (Mémoires, t. IV), t-il, pour éviter la pompe qui m'était destinée ne servi-