‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 84 sur 135 · CRITIQUES CONTRE L'ORDONNANCE DE · texte numérisé non relu

CRITIQUES CONTRE L'ORDONNANCE DE

fussent appliquées et décida de les faire revivre. » C’est ainsi que sur certains points, sur les arrangements commerciaux par exemple, l’'Ordonnance de 1781 donne aux théories de l'Ancien Régime leur expression définitive. On croit relire certaines lettres de Villeneuve en lisant des passages comme celui-ci : « Le commerce du Levant diffère autant des autres commerces que la Turquie diffère des Etats de chrétienté.……. Il Tui faut un régime particulier : ce régime doit tenir à la hberté et à une sorte de règle: à la liberté, en laissant à chaque corps de nation la faculté d'exploiter son commerce de la manière qu'il juge le plus convenable; à une sorte de règle, en assujettissant les membres d’une même nation à la forme que la majeure partie adopte pour la sûreté et l'avantage communs *, » Sur d’autres points encore, comme sur celui des avanies, l’Ordonnance de 1781 formait le complément nécessaire et logique de mesures antérieures: elle établissait en règle qu’«à l’aveniril ne pourrait être distrait des fonds de la Chambre aucune somme, ni mis aucune imposition sur le commerce pour payer les avanies et dédommager les particuliers des pertes auxquelles les événements locaux pourraient les exposer. » Ici encore, le maréchal de Castries, qui avait remplacé Sartine au ministère de la Marine, parlait le langage de Maurepas.

Mais beaucoup de changements s’étaient produits depuis le temps de Maurepas et de Villeneuve, et l’Ordonnance de 1781 eut cette triste fortune de déplaire aux uns parce qu’elle innovait, aux autres parce qu’elle conservait, et à quelques-uns pour les deux motifs à la fois. Les négociants de Marseille protestèrent immédiatement contre la liberté du commerce accordée aux étrangers ?. Cette mesure, direntils au maréchal de Castries, ne profiterait nullement à notre marine marchande et n'aurait d’autre résultat que de faire passer entre les mains de Grecs, de Levantins et d’autres étrangers le commerce actuellement exploité par des facteurs français. Dans leur bouche, la protestation est toute conservatrice : « Quand il s’agit d’un commerce établi depuis trois cents ans, qui s’est toujours accru successivement, qui est arrivé à un point de prospérité sans exemple. ne doit-on pas trembler d’en renverser les lois fondamentales? » Ils montrent au Ministre le désaccord de cette disposition avec les règlements et les privilèges qui font du commerce avec la Turquie un monopole pour la France : « Si jamais un commerce a excité la jalousie de nos voisins, c’est sans doute celui des Français au Levant... C’est dans cet état si

fort envié qu’on veut nous donner des concurrents, et quels concurrents? Ces Orien-

taux, qui vont devenir nos maîtres lorsque nous les avions pour tributaires, ces étrangers qui dans la Méditerranée mettent toute leur étude à s’immiscer dans ce commerce à notre préjudice. » Enfin, ils rappellent le conseil du Roi à l’observation des principes économiques de l'Ancien Régime et l’adjurent de continuer à appliquer aux établissements français en Levant le système colonial : « Oui, nous devons

1, Instruction relative à l’'Ordonnance du 3 mars 1781. 2, Mémoire des négociants de Marseille au sujet de l’Ordonnance du Roi du mois de mars 1781,

regarder nos établissements en Levant comme des colonies formées en ces divers Etats de l’Empire Ottoman, comme des comptoirs pareils à ceux établis dans l’Inde par les diverses nations qui y commercent, toutes plus jalouses les unes que les autres d’en éloigner les étrangers. » L'événement justifia d’ailleurs pleinement leurs craintes. La concession faite aux étrangers suscita à nos nationaux une concurrence insoutenable de la part des Grecs, des Arméniens, des Livournais, des Vénitiens et des Anglais. Elle prolongea la situation critique où le commerce languissait dans les Echelles de Syrie, jusqu’au moment où l’Ordonnance du 29 avril 1785 vint la révoquer. « La liberté du commerce du Levant, écriront dix ans plus tard les députés d’Acre 1, a été pour les établissements de Syrie un des plus grands fléaux qu'ils aient essuyé depuis longtemps. »

VIII. — Exemptes de tout esprit de système, les critiques des négociants de Marseille s’adressaient tout aussi bien aux dispositions conservatrices de l’'Ordonnance, si elles lésaient leurs intérêts : par exemple aux articles qui rendaient les avanies personnelles et stipulaient que les cautionnements en répondraient. Mais dans les années qui suivirent sa promulgation, l’Ordonnance de 1781 rencontra aussi des oppositions de principe. Elles émanaient de théoriciens, de philosophes, qui condamnaient en bloc le régime du Levant, au nom de Ia raison et des lumières, et réclamaient une réforme radicale. L'attention de tous ceux qui pensent, des hommes d'Etat aussi bien que des philosophes, se porte à cette époque sur POrient pour y observer, non pas en vérité une révolution économique, mais une révolution politique. L’affaiblissement, la décrépitude dont l’Empire Ottoman continue à donner le spectacle fait croire de plus en plus à sa disparition prochaine. La situation commerciale exceptionnelle que les Capitulations y font à la France est la principale raison de l’appui qu’elle lui prête. Mais si cet appui n’est pas suffisant pour conjurer sa perte; si d'autre part la France peut espérer des bénéfices équivalents d’un régime économique tout différent, où la liberté remplacerait le monopole, où le droit commun remplacerait le privilège; pourquoi s’obstiner à soutenir la Turquie et à maintenir un régime commercial suranné, à étayer un empire qui s’écroule et un régime qui s’écroulera fatalement avec lui? La réforme commerciale est donc présentée comme un corollaire du problème politique, résolu par le démembrement de la Turquie. |

S'ils ne l’énoncent pas, Saint-Priest et Tott la sous-entendent quand ils envisagent l’hypothèse de ce démembrement. Consciemment ou inconsciemment, Choiseul-Gouffier la sous-entend aussi quand, dans la préface de son Voyage pittoresque

1. Mémoire sur le Département du Consulat de Seyde Acre, 1790.

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