‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 85 sur 135 · LES IDÉES DE VOLNEY EST · texte numérisé non relu

LES IDÉES DE VOLNEY EST

en Grèce, il appelle la Russie à l'émancipation des races chrétiennes d'Orient. Aussi dès qu’un de ces diplomates ou de ces voyageurs entamerait une discussion plus approfondie de la crise orientale, il devait résoudre la question commerciale : c’est ce que fit Volney, en 1788, dans ses Considéralions sur la guerre des Turks.

En prévision d’un effondrement qu’une nouvelle guerre turco-russe rend encore plus probable, Volney se demande si « la France est tellement intéressée à l’existence de l’Empire turc qu’elle doive tout mettre en mesure pour la maintenir. » L'intérêt du commerce se présente immédiatement à son esprit. Son argumentation emprunte à la Syrie et à l'Egypte, qu’il vient précisément de visiter, tous les exemples dont il étaye ses principes. « Prétendre que l’état actuel de l’Empire turc est avantageux à notre commerce, c’est, dit-il, se proposer ce double problème:si un empire peut se dévaster sans se détruire, et si l’on peut faire longtemps un commerce riche avec un pays qui se ruine ? » En réponse, il cite l’amoindrissement du commerce avec l'Egypte et la Syrie, à la suite des derniers troubles. Acceptons donc l’éventualité d'une domination plus intelligente s’établissant sur ces régions : mais que deviendront alors nos privilèges commerciaux ? «J'avoue qu'après la Porte nous ne trouverons pas, continue-t-1l, de gouvernement qui, nous préférant à ses propres sujets, ne nous impose que trois pour cent de douanes, pendant qu'il exige d’eux dix pour cent. » Et le philosophe se réjouit en lui de la suppression d’une absurdité, fût-elle favorable à son pays. Mais il ne pense pas qu’elle lui fût favorable : une fois les Capitulations et toutes les Ordonnances déchirées, une fois l’égalité et la liberté proclamées, nos facteurs sans doute ne seront plus en état d'exploiter le commerce du Levant. Nous l’exploiterons donc par les indigènes, par les Levantins, et ce sera tout avantage pour nous, car nous éviterons ainsi toutes les dépenses d’entretien des Echelles : or « il est de fait et de principe que, plus le commerce se traite avec économie, plus il acquiert d’étendue et d'activité. »Et Volney fait, à l’appui de ses dires, un tableau pessimiste de la situation intérieure des Echelles, de leur administration dispendieuse et déraisonnable, de l’existence même des résidents. Il est vrai qu’il la peignait d’après ce qu’il avait vu en Egypte et en Syrie en 1784-1785.

Répandues en France par les philosophes, ces idées de réformes radicales, de liberté et d'égalité appliquées au commerce, pénétraient dans les Echelles. Les intéressés, en se les assimilant, les déformaient : ce n’était pas le triomphe de la raison et de la justice qui les séduisait, c’étaient l’affaiblissement de l’autorité consulaire, l’abrogation de toutes les règles, de toutes les obligations, de toutes les prohibitions qui restreignaient leur liberté individuelle. Ils surent qu'ils avaient des avocats en France et parlèrent haut. Des voyageurs moins avisés que Volney, des aventuriers. comme le Comte de Ferrières-Sauvebœuf :, enregistrèrent leurs doléances et s’en firent les interprètes à leur retour. Les Mémoires de ce singulier personnage con-

4. Les voyages du Comte de Ferrières-Sauvebœuf sont de 1782 à 1789, Ses Mémoires sont de 1790.

tiennent un chapitre intitulé : « Manière d'établir en Levant et en Barbarie des Consuls point onéreux à l'Etat et qui rendront au commerce l’activité qu'il n’a plus; suppression des drogmans, charges inutiles et qu’on peut suppléer sans grever le trésor royal et d’une manière à exempter de leurs vexations les négociants qui ont les moyens de s’en passer. » Le dessein exposé sous ce titre pompeux est celui de rétablir des Consuls élus parmi les marchands et continuant à faire le commerce, et de se servir comme interprètes des garde-magasins, qui savent presque tous les deux langues. Ces attaques contre l’institution consulaire, qui dégénéraient toujours dans les Echelles en attaques contre le Consul en fonctions, diminuaient la discipline et la cohésion, partant la force de résistance des nations de Syrie et de Palestine, au moment même où elles en avaient le plus besoin.

Le gouvernement de Louis XVI montra la même aversion pour les principes politiques et pour les réformes commerciales qu’on l’invitait à faire siens. Prêter les mains à un démembrement de l’Empire ottoman était directement opposé aux principes du nouveau Ministre des Affaires Etrangères, Vergennes, dont la loyauté répugnait à un tel dessein, et qui, par son relus d’y participer, empêcha Joseph I de le réaliser. Un nouvel Ambassadeur partit en 1784 pour Constantinople : il n’était autre que ce comte de Choiseul-Gouffier qui avait, quelques années auparavant, adressé des vœux aux insurgés de Morée. Mais 1l avait dû rétracter, pour obtenir ce poste, ce qu’il appela lui-même «une bagatelle purement littéraire: ». Une mission composée d'ingénieurs et d’officiers de toutes armes devait travailler sous sa direc-. tion, à doter la Turquie d’une armée, d’une flotte et de fortifications. Quant au commerce et à l’administration des Echelles, ses instructions lui prescrivaient de bien garder «le dépôt d’une des plus belles propriétés de la monarchie.» Renoncer spontanément à ces privilèges que l'ignorance des Tures nous reconnaissait volontiers, cela eût paru absurde à Choiseul-Gouffier lui-même. « Si les Turcs, écrira-t-il plus tard, sont les plus incommodes des alliés et ceux qui, par leur ingratitude et leurs mauvais procédés de tous genres, méritent le moins de ménagements, ils doivent aussi être considérés comme une des riches colonies de la France, et Sa Majesté,en se chargeant de la conservation de cette colonie, acquerrait le droit de lui imposer des conditions 2.» Traditionnelle et conservatrice, telle était la politique de la Monarchie française vis-à-vis de l’Empire Ottoman et des Echelles du Levant. La Royauté française; le traitement de faveur et la situation éminente qu’elle nous avait procurés par les Capitulations; les lois et ordonnances qui réglaient l'exploitation du commerce du Levant selon des principes conformes à l’esprit même de l’Ancien Régime : tout cela semblait ne faire qu’un et devait s’effondrer ensemble.

1. L. Pingaud. Choiseul- Gouffier. 2. L. Pingaud. Choiseul- Gouffier.

CyIL

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