‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 86 sur 135 · PREMIERS RAPPORTS DES FRANÇAIS AVEC DJEZZAR · texte numérisé non relu

PREMIERS RAPPORTS DES FRANÇAIS AVEC DJEZZAR

IX. — La puissance et les moyens du nouveau Pacha d’Acre, Djezzar, qui n’ambitionne un si grand pouvoir que pour en abuser, vont se développer parallèlement à l’esprit de réforme et d’insubordination que nous avons vu naître dans les Echelles. La discorde des unes et l’audace de l’autre vont se prêter un mutuel secours : les souffrances des Français augmenteront leur aigreur contre leurs institutions, principalement contre les Consuls et l’Ambassadeur; leurs divisions, leur isolement, inciteront le Pacha à en profiter pour les vexer, les rançonner et finalement les chasser de deux des plus grandes Echelles.

Tout en résidant à Saint-Jean d’Acre, dont il fit sa capitale, Djezzar gouvernait l’ancien Pachalik de Seyde, auquel il avait même ajouté des territoires relevant de Damas et de Jérusalem. En outre, il fut nommé Pacha de Damas en 17851, ce qui le rendait maître de toute la Syrie, moins la partie septentrionale. Il reçut les trois queues et le titre de Vizir. « L’on dit qu'il sollicite encore Alep », écrit Volney à la même époque. Des luttes qu’il avait soutenues contre Daher, contre les fils de ce Cheikh, contre les Druses et les Mutualis, il avait retiré un crédit très considérable auprès de la Porte, un prestige personnel très grand auprès de ses sujets, et surtout une petite armée passablement aguerrie qui le rendait redoutable même au Sultan.

Il était en situation de faire beaucoup de mal à nos nationaux et sa rapacité l'y disposait. La froideur du baron de Tott à son égard fait supposer que ceux-ci avaient, dès 1777, encouru sa disgrâce. Pourtant le Consul de Seyde, Arasy,se félicite encore, en 1782, des procédés du Pacha envers la nation; le vice-consul d’Acre écrit il est vrai qu’ «il est d’un caractère despote et ne conçoit de loi que sa volonté »?, mais ne dit pas que sa présence ait causé de dommage sérieux aux Français. Renau- dot, nommé Consul à Saint-Jean d’Acre le 11 mars 1783, entretint d’abord avec lui de bons rapports. Inquiet d’un arrangement convenu entre nos négociants pour l'achat du coton, Djezzar avait établi un droit de 10 piastres par quintal de coton qui sortirait du port d’Acre, expulsé les uns de leurs magasins, les autres de leurs appartements, «en disant que des marchands qui ne voulaient pas travailler n’avaient pas besoin de magasins et que des étrangers qui voulaient ruiner le pays n’avaient pas besoin d’y demeurer. » Renaudot le détermina, non seulement à rendre aux Français la liberté de leur commerce, mais à « accorder, dit-il, de la considération à leurs affaires ». En 1785 il profita de la nomination de Djezzar au Pachalik de Damas pour lui demander de rétablir à Saint-Jean d’Acre « plusieurs branches de commerce » et se vanta auprès de la Chambre d’être honoré de son amitié *. Ce qui confirme les allégations du Consul, c’est que Djezzar a recours à son entremise pour se procurer

1. Le Consul Renaudot à la Chambre, 28 mars 1785, 8. Juillet 1783. 2, A la Chambre, 19 août 1782, 4, Lettre du 28 mars 1785,

des armes et des munitions. Les Arabes ayant plusieurs fois attaqué le pèlerinage de La Mecque, qu’il conduisait en qualité de Pacha de Damas, Djezzar voulut se faire suivre d’un train d’artillerie respectable. En 1788, il donna commission à Renaudot de lui faire venir de France « 6 canons de campagne en fer, du calibre de 3 livres de balle, leurs affûts en bois bien faits, tous refouloirs, tire-bourre, écoubillons, enfin tout ce qui est nécessaire pour iceux; 600 boulets du calibre, plus traits, courroies et selles pour 6 chevaux t. » Quelques mois après, le Consul dut donner contre-ordre, Djezzar lui ayant réclamé la somme qu'il avait versée pour payer ce matériel.

De ce que les Français d’Acre étaient encore en paix avec Djezzar, on ne saurait conclure qu’ils n’eussent pas souffert de sa tyrannie : celle-ci pouvait les atteindre sans s’exercer directement contre eux.

Les révoltes continuelles des Druses et des Mutualis, les campagnes de Djezzar contre eux, peu meurtrières mais suffisantes pour ravager les cultures, ruinèrent le pays et interrompirent le commerce. Les paysans « occupés du soin de se défendre couraient plutôt aux armes qu’à leurs récoltes, dit Renaudot?, ce qui leur a fait négliger les soies et la filature. » Après quelques années du gouvernement de Djezzar, la culture était abandonnée, les campagnes dévastées, les paysans ruinés, la population des villes dépouillée, le commerce anéanti, la Syrie en un mot réduite au dernier degré de la désolation.

«La misère est si grande dans le pays, écrit Renaudot, que les herbes même sauvages sont dévorées aussitôt qu’elles sortent de la terre et qu'il faut que le gouvernement aitla précaution de faire brûler les charognes pour ne pas voir des hommes les disputer aux animaux carnivores. La mortalité a été si cruelle cet hiver que J'ai cru que l’espèce humaine s’éteindrait à Acre. Depuis le mois de novembre, il est mort 4,557 personnes dans la ville. Les étrangers et les soldats ont fourni la majeure partie de ces victimes ? ». |

Dans un pays aussi dévasté, sans cesse agité par des révoltes, livré au bon plaïsir d’un tyran, l’existence des Français ne pouvait être qu’extrêmement précaire et malheureuse, « Depuis un an environ, dit en effet Renaudot, nous avons éprouvé les trois fléaux destructeurs de l’espèce humaine, la guerre, la peste et la famine... Il s’en présente un quatrième aujourd’hui, qui abat le courage : c’est la piraterie. Il nous fait apercevoir, avec l’effroi qu’auraient pu causer les précédents, un enchaînement de malheurs qui rejailliront nécessairement sur la métropole‘ ». En fin la tyrannie de Djezzar n’atteignait pas la nation que par le contre-coup de la ruine générale. Possesseur de toutes les récoltes, adjudicataire de toutes les fermes, 1l exerçait sur la vente de tous les produits un monopole qui le rendait maître de hausser le prix des objets d’exportation.Les Français étaient donc en relations d'intérêt constantes avec lui et c'était pour lui une occasion permanente de vexations et de chicanes,

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