‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 87 sur 135 · PORTRAIT DE DJEZZAR · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE DJEZZAR

X. — L'état politique et social de la Turquie à cette époque permettait à des aventuriers sans foi ni loi, mais résolus, énergiques, retors et doués de quelques capacités intellectuelles, de s’élever plus ou moins vite, à la faveur des dissensions qui désolaient beaucoup de provinces, d'échapper aux conséquences des excès et souvent des crimes dont ils parsemaient leur carrière et de faire servir leur barbarie et leur férocité mêmes à assouvir leur ambition. Ainsi pouvait-on voir apparaître sur la scène orientale des types de tyrans cruels et avides, tels que la période féodale avait pu en produire, quelques siècles auparavant, dans les pays d'Occident. Djezzar est uu de ces types et sans doute le plus achevé. Celui de nos Consuls qui eut le plus à souffrir de lui a tracé de sa figure le portrait le plus fouillé que nous connaissions :

« Une taille avantageuse et renforcée, une force de corps plus qu'humaine, le

teint rembruni et animé, l’air féroce, l’œ1l en feu, audacieux, infatigable et sobre :

voilà Djezzar à l’âge de 55 à 56 ans. Habile dans tous les exercices qui constituent le parfait Mameluk, il a conservé jusqu’à ce jour tous les goûts de cette éducation. On le voit parfois manier de lourdes carabines, monter un dromadaire et dompter le cheval le plus fougueux, avec autant d'adresse et d’agilité qu’il en avait à vingt ans.

. Brusque, simple et agreste dans ses manières, 1l devient populaire et familier jusqu’à

administrer lui-même à de pauvres gens des remèdes qu’il croit efficaces à la guérison de certaines maladies. Aux vues les plus étendues, 1l joint un esprit de détail qui surprend les plus avisés. Il aime à parler et, dans une conversation un peu longue, on le voit alternativement passer des choses les plus abstraites aux détails les plus minutieux... Dans une journée, on le voit donner les soins les plus étendus à l’administration de ses gouvernements, diriger des fortifications, des édifices ou la construction de quelque vaisseau, donner des plans de campagne contre ses nombreux ennemis qu'il terrasse toujours, cultiver les fleurs de ses jardins, ordonner la parure de ses femmes et découper adroitement des fleurs pour les faire broder. Généreux et libéral par ostentation, il aime l’or. Ingénieux à découvrir ceux qui en ont, personne plus que lui n’a peut-être employé autant de moyens illégitimes pour s’en procurer. Il aime l’adulation et la flatterie..…. Lui qui viole facilement toutes les lois

divines et humaines, il est soumis à des pratiques religieuses, respecte par inclination

les ministres des temples, révère surtout ceux qui s’adonnent aux pratiques de la nécromancie. [Il y a peu de jours dans l’année qu’il ne passe quelques heures avec les savants nécromanciens qu'il entretient dans son palais. Ses cruautés ont dépassé tous les exemples de férocité connus avant lui. C’est lui qui, au siège de Baruth, faisait mûrer vivants les prisonniers qui tombaïent entre ses mains, laissant la tête libre, exposée au feu de l’ennemi, et les mains pour y attacher les rênes des chevaux. On lui a vu faire empaler, de la manière Ia plus barbare, 54 chefs Mutualis, pour leur

faire expier le crime d’être nés chefs de cette nation. Dans une révolte de ses Mameluks, il égorgea lui-même les principaux officiers de son sérail et une partie de ses femmes; d’autres furent noyés, pendus, vendus... Que de gens de tout âge à qui il fit retrancher le nez, les oreilles et quelquefois une main! Une autre fois, on le vit choisir dans une foule d'habitants d’Acre 63 personnes, de tout âge, qu’il envoya à la voirie pour y être égorgées et abandonnées aux animaux carnassiers; il ne donna d'autre motif de cette boucherie efiroyable que l’accomplissement d’un vœu qu'il venait de faire à La Mecque... Un jeune garçon, avec lequel il venait de prendre ses ébats, fut par lui égorgé pour une inconséquence de son âge et parce que ceux à qui il avait ordonné la mort de cet enfant n’osaient plonger le poignard dans le sein d’une aussi belle créature. » | |

Tel était le tortionnaire dont dépendait le sort des Français d’Acre et de Seyde. Sa réputation avait été assez vite établie à Constantinople et la crainte qu’il inspirait à la Porte assez tôt constatée pour que, dès 1783, Saint-Priest eût écrit à Renaudot, qui prenait alors possession du consulat d’Acre : « Je vous souhaite tout le courage dont vous avez besoin pour vivre avec Djezzar et calculez plus sur votre prudence que sur les secours que vous pourriez attendre de moi contre lui. » Pourtant Djezzar, comme avant lui le Cheikh Daher, comme l’Emir des Druses et les Cheikhs Mutualis dont il poursuivait la ruine, ne disposait pas de troupes nombreuses. « Djezzar en impose plus par son nom que par ses forces réelles, observe Renaudot. Quatre ou cinq mille brigands, Arnaouts, Maugrabins ou Deletis, sont tout ce qui compose son militaire et tout ce qu’il emploie pour désoler ses voisins, garder son vaste pays et faire les voyages de La Mecque. Il n’a pas une place en état de défense et jamais assez de provisions pour tenir la campagne pendant six mois. » L’effroi qu’il répandait, une certaine habileté à se servir de ce qu’il avait, la faiblesse de ses ennemis les embarras de la Porte, engagée dans une nouvelle guerre contre les Russes, suppléaient, pour perpétuer et affermir son pouvoir, à la pauvreté de ses moyens matériels. |

XI. — En 1789, les résidents de Syrie fondaient cependant un grand espoir sur l'abondance des récoltes, quand Djezzar, ayant déclaré la guerre le 4 mai à l'Emir des Druses, Youssef, confia à l’une de ses créatures, Selim-Pacha, le soin de le combattre. Mis à la tête de quelques milliers d'hommes, ce Selim, qui préparait depuis longtemps sa trahison, en profita pour provoquer une insurrection générale. Son frère vint le rejoindre avec un certain nombre de Mameluks, fuyant le massacre que Djezzar. méditait contre eux, et tous ensemble pactisèrent avec les Druses. « Tous les mécontents, écrit le Consul d’Acre!,se sont rangés sous les drapeaux de Selim-Pacha, qui a,

1, 29 mai 1789,

RÉVOLTE DE SELIM oz

dit-on formé le projet de délivrer la Syrie du fléau qui la désole depuis quinze ans. » Voilà de nouveau les Français dans des transes : il ne s’agit déjà plus pour eux de la perte d’une récolte dont «ils escomptaient l’mdemnité de quatre années d’inaction»; ils vont, selon toute probabilité, être exposés aux horreurs d’un siège, que l’humeur de Djezzar rend particulièrement redoutable. Aussi adressent-ils un appel au commandant des forces navales de l’Archipel, le comte de Thy : mais celui-ci se borne à leur envoyer le chevalier de Pannat, avec le brick le Hasard, qui resta quarante-huit heures devant Acre et s’éloigna. Le Consul ne peut encore songer à la retraite : «il partagera avec ceux des sujets du Roi qui voudront suivre sa destinée tous les dangers dont ils sont menacést. » Pour parer à tout, il se rappelle au souvenir des chefs rebelles, « de qui, dit-il, j’ai toujours cultivé l’amitié. »

Il ne fut pas longtemps sans regretter sa démarche : le 4 juin, les rebelles ayant paru devant Acre « furent chassés, dit le Consul, comme par prestige par quelques malheureux armés à la hâte ?. » Leur déroute laissa le champ libre aux représailles de Djezzar : elles furent ce que devaient être celles d’un monstre stimulé par la vengeance et la rapacité. Depuis la retraite de Selim, ce ne furent que proscriptions, exécutions, avanies, atteignant « ceux de qui il se défie comme ceux à qui il soupçonne du bien.» Les Français éveillaient malheureusement et la défiance et les soupçons du Pacha. Il commença par faire main-basse sur leurs biens et leurs marchandises; mais alors qu’ils pouvaient la croire assouvie, sa fureur redoubla. Des ennemis de la nation ayant fait soupconner au tyran que le vice-consul de Seyde et ses nationaux entretenaient des intelligences avec les rebelles, « il s’est permis, dit Renaudot 5, les propos les plus outrageants contre tous les Francs, en a chargé mon drogman et nous a publiquement menacés d’une vengeance éclatante. » Les insinuations de nos ennemis tiraient leur origine d’un prêt de 1500 piastres que les résidents de Seyde, soit de leur plein gré, soit contraints et forcés, avaient fait à Selim-Pacha. Ils furent assez maladroiïts pour réclamer à Djezzar, par l’entremise de leurs compatriotes d’Acre, le remboursement des sommes avancées pour le combattre ‘. Cest cette demande importune de remplir les engagements de Selim qui provoqua l’accès de fureur de Djezzar. Cette fois le Consul « ne balança pas à former le projet d'abandonner avec ses nationaux ce pays désolé. » Soixante personnes attendaient leur salut de cette évasion, que la surveillance du Pacha rendait difficile. Renaudot demanda à l’Ambassadeur l’envoi d’une frégate : M. de Séran se rendit à Saint-Jean d’Acre sur l’Impalient, remplit sa mission à la satisfaction des nationaux et se chargea de leurs mémoires pour l'Ambassadeur, Choiseul-Gouffier. Ils ne s’embarquèrent pourtant pas à son bord :ils n'avaient pu «se résoudre à abandonner deux grands établissements à la veille d’une récolte qui pouvait réparer une

Page 1