ÉTAT PASSÉ ET PRÉSENT DES ÉCHELLES DE SYRIE MÉRIDIONALE
sous le nom de filés Jérusalem, des cendres, un peu d'huile et une quantité immense de blé. Six maisons françaises établies à Rames suffisaient à peine à exploiter le commerce de cette Echelle : aujourd’hui, deux facteurs y mourraient de faim, sans les savonneries qu'ils font travailler. Des peuples libres cultivaient les montagnes renommées de ce vaste pays; des peuples riches et nombreux en cultivaient les plaines. Les circulations avec l’intérieur étaient faciles; peu de gêne, peu d’entraves à l'entrée et à la sortie. Tout offrait à l’industrie française des débouchés avantageux et une consommation immense.
« Ce beau et bon pays est maintenant dans l’état le plus déplorable. Les Mutuahis, qui en cultivaient une partie, sont presque détruits; les Druses, qui en cultivaient une autre, sont asservis ou repoussés dans des montagnes inaccessibles aux tyrans et ingrates aux soins des cultivateurs. Des hordes d’Arabes-Bédouins, qui cultivaient autrefois les montagnes de la Galilée et une partie de celles de la Judée, ont été exterminées ou obligées de refluer dans les déserts. Les habitants sédentaires ont été emportés par les révolutions, par la misère ou par la tyrannie : ce qu’il en reste peut à peine cultiver le quart de ce beau pays.
« Les dissensions intestines qu’un ministre suscitait entre le Cheikh Daher et ses fils, qui s'étaient partagés une partie de cette province, avaient commencé le malheur des peuples : Djezzar l’achève. Ce tyran, le plus féroce, le plus sanguinaire, le plus insatiable de tous ceux qui désolent les hommes, paraît s'être fait une loi d’avilir, de ruiner, de détruire ceux qui ont le malheur de naître dans son gouvernement et s’est emparé de toutes les fortunes, de toutes les productions. Il a violé tous les droits et réduit les malheureux rayahs à la cruelle nécessité de mendier une poignée de l'incroyable quantité de blé que leur sueur fait naître tous les ans.
« Les commerçants français, témoins de ces révolutions, ont été forcés de subir la loi que des circonstances impérieuses leur imposaient. Ils ont suivi la bonne ou mauvaise fortune des peuples auxquels ils fournissaient des objets de consommation et de qui ils retiraient ceux d’échange, et se sont renfermés dans les limites que la tyrannie mettait à leur activité. Aujourd’hui que la population est diminuée, que ce qui en reste est ruiné et que Djezzar exploite lui-même la majeure partie des productions qui formaient les retraits, le commerce national est réduit à rien.
« Le commerce du Département de Syrie et Palestine fut autrefois une source abondante de richesse pour les Français. Il a produit beaucoup de fortunes, Pour voir renaître la paix, la sûreté et l’abondance, pour voir augmenter la population et l’aisance, il faut que Djezzar n’existe plus. Le successeur d’un tel monstre ne peut être un Djezzar. Celui qui désole ce beau pays et qui a anéanti le commerce des Européens ne se départira jamais des maximes qu’il a adoptées. Il vit pour lui seul, il se considère seul, ne consulte dans toutes les occasions que ses convenances, que son intérêt, et son avarice lui fait adopter tous les moyens qui peuvent le satisfaire. Les violences les plus condamnables ne coûtent rien à son cœur endurci.
« Djezzar dirige la vente de toutes les productions du pays qu’il gouverne. Lui seul les possède, parce qu’il a eu l’infâme adresse de paraître le créancier de tous les rayahs sans en avoir secouru un seul. Les plus viles productions ne lui sont point indifférentes. Son insatiable avidité embrasse tous les objets et c’est par ses mains que doivent passer ceux qui veulent faire quelque entreprise dans tout le département... Il fait naviguer des bâtiments sur la côte pour le cabotage de ses divers ports et les Reis qui les commandent ne sont n1 plus modestes, ni moins injustes que leur maître : aussi les navigateurs européens les évitent-ils autant qu'ils peuvent. Il serait impossible d’énumérer les avantages que l’éloignement de ce tyran procurerait à la Syrie et à ceux qui la fréquentent, »
XII. — À Constantinople, l'Ambassadeur mettait tout en œuvre pour l’obtenir. Après avoir recu de M. de Séran les mémoires des nationaux d’Atre, Choiseul- Gouffier s'était rendu auprès du Reis-Effendi, dont l'amitié lui était gagnée : ce Ministre lui avait proposé de se laisser dicter les commandements qu'il lui plairait, mais ne lui avait pas caché les dangers auxquels le ressentiment de Djezzar exposerait nos nationaux; tous deux avaient donc fait écrire au Pacha par le Kaïmakan une lettre très forte pour l’engager à rendre ses bonnes grâces aux Français. Cette lettre étant restée sans effet, Choiseul-Gouffier avait insisté très vivement auprès de la. Porte pour qu’un secrétaire, qui se rendait à Jérusalem, s’instruisit des différends de Djezzar avec la nation et en rendît compte au Ministre : l'Ambassadeur avait écrit lui-même au Pacha une lettre personnelle. Il ne se dissimulait pas l’inefficacité de ces demi-mesures et regrettait les ménagements qu'il fallait observer à l’égard d’un tyran, faute de pouvoir employer contre lui le seul moyen susceptible de succès, la force. « Mais, écrivait-il *, si la Porte pouvait rassembler des troupes, elle les enverrait au secours du Graud-Vizir, peut-être prisonnier en ce moment. Cest le prince Potemkin qui l’inquiète avec raison, et nous devons même lui savoir gré de prendre un intérêt aussi vif à nos affaires, lorsque tous ses soins, tous ses moyens sont absorbés par sa défense ?. » Ainsi, les usurpations, les abus de pouvoir de Djezzar trouvaient dans la seconde guerre turco-russe le même encouragement, le même concours” que la première avait apportés à la rébellion ouverte de Daher et d’Ali-bey: mais cette fois la Porte était résolue à tout pardonner, plutôt que de PRES à bout un Gouverneur qu’elle n’était pas assez forte pour abattre.
C’est en vain que l'Ambassadeur et le Consul avaient sagement calculé leurs démarches de manière à ne pas irriter Djezzar. En septembre 1790, un Capigi-bachi
1. Décembre 1790. d'état, dans la circonstance, de réprimer la conduite de
2. « M. de Choiseul me manda l’année dernière que Djezzar, qu’elle blâmait beaucoup » (Renaudot, 25 sepla Porte ne lui avait point dissimulé qu’elle était hors tembre 1790).
Les ÉcueLces DE SYRIE ET DE PALESTINE