EXPULSION DES FRANÇAIS D'ACRE ET SEYDE
vint de Constantinople lui signifier l’ordre de restituer aux Pères de Terre-Sainte 26.000 piastres qu'il leur avait extorquées l’année précédente, Ce n’était pas Choiseul-Gouffier qui avait sollicité l'envoi de ce malencontreux Capigi, mais bien, sans doute, l'Ambassadeur d’Espagne, sur l’instigation des religieux eux-mêmes. Djezzar cependant ne douta pas que ce fût notre Ambassadeur, s’imagina qu’il avait voulu lui donner le change en lui écrivant sur un ton amical, et entra dans un nouvel excès de rage contre les Français. « Ce tyran vient de me faire dire, par un de ses écrivains, écrit Renaudot!, qu'il me ferait égorger si je ne m’éloignais promptement, » Il déclara que la nation d’Acre n'aurait plus une once de coton, qu'il ne lui fréterait plus un seul de ses bâtiments et défendit de lui vendre des galles sous peine de mort.
Les jours suivants, l’écrivain du Pacha vint à plusieurs reprises demander au Consul « s’il avait réfléchi sur l’objet de son premier message », et l’engager à s’éloigner en toute hâte et en secret. « Je suis venu exprès pour vous exhorter à ne pas passer la semaine à Acre ? », lui dit-il. Renaudot assembla alors la nation, lui fit part des injonctions réitérées du Pacha et lui exposa le danger où elle se trouverait, privée de son chef, sans espoir d’être entendue de la Porte, en un mot à la discrétion de Djezzar. Il convenait donc à tous les Français de fuir une Echelle où 1ls étaient si cruellement traités. La nation d’Acre en décida autrement : « l’appât d’une récolte qui pouvait l’indemniser de tout, l'espoir bien pardonnable d’une réconciliation qui aurait pu faire cesser ses maux, l’ont ébloui sur sa situation et sur les effets de l’implacable caractère de Djezzar *. » En même temps la nation de Seyde, prévenue par une lettre de Renaudot à son vice-consul, Beaussier, délibéra sur le même objet et fut d’avis que les menaces de Djezzar s’adressaient uniquement à la personne du Consul. Sur cette double délibération, Renaudot quitta Saint-Jean d’Acre le 6 octobre 1790, à la pointe du jour, et gagna Jaffa.
Après le départ du Consul, Djezzar fit inventorier ses meubles et ses effets et se fit donner par les nationaux «une déclaration qui constatât, dit Renaudot, son ignorance sur la cause de mon évasion et les précautions par lui prises pour prévenir la dispersion de mon bien. » Cependant, le 17 octobre, Youssef Cardahé, secrétaire intime du Pacha, vint au khan et signifia à tous les Français, de la part de son maître, l’ordre de quitter les Echelles d’Acre et de Seyde à bref délai, sous peine de mort. Consternés et remplis d’effroi, nos nationaux se disposaient à partir après avoir mis les scellés sur leurs maisons et magasins : mais Djezzar, leur fut-il dit, voulait qu'ils fussent vidés. Ils s’empressèrent alors de charger sur quelques vaisseaux la plus grande partie de leurs meubles et de leurs marchandises, et mirent à la voile le 27 octobre pour Jaffa, « où je leur ai ménagé, écrit leur Consul, une petite porte aux immenses productions que la Syrie et la Palestine offrent cette année à leur émulation #.»
1. 25 septembre 1790. 3. Même lettre, 2. Renaudot à La Luzerne, Ministre de la Marine, 4. 1er décembre 1790,
22 octobre 1790. +
La veille, obéissant au même ordre, les négociants de Seyde avaient quitté léurs établissements — où deux mois avant Renaudot les croyait encore inamovibles et indispensables au Pacha lui-même, — et s'étaient rendus à Tripoli de Syrie. Il n’y avait plus un seul Français dans le gouvernement de Djezzar. « Voilà enfin, écrivait Renaudot, la solution du problème de tyrannie qui exerçait notre courage et notre
patience depuis dix-huit mois :. »
XIII. — Un tel attentat ne constituait pas seulement l’injure la plus grave qu’on pût faire à la nation : il entraînait des pertes matérielles considérables pour les résidents expulsés d’abord, pour le commerce de Marseille ensuite. [1 n’y avait pas moins de 47 personnes réfugiées à Tripoli de Syrie, parmi lesquelles le vice-consul et son drogman, 11 régisseurs, 9 commis, 1 médecin, l’agent de la nation à-Sour, 4 barataires et protégés, etc.; Jaffa donnait asile à 18 personnes, parmi lesquelles le Consul et son drogman, 3 régisseurs, 4 commis, 4 gens de service, etc. Ces diverses personnes avaient laissé soit à Seyde, soit à Saint-Jean d’Acre des meubles, des marchandises qu’elles n'avaient pu emporter, et surtout des dettes exigibles : le total de leurs «pertes et risques » s’élevait à 684.276 piastres. Renaudot à lui seul se prétendait en perte de 4.010 piastres. Mais si l’on songe aux bénéfices qu’aurait donnés l’exportation des récoltes perdues pour nos résidents depuis tantôt cinq ans, les dommages subis par eux et par les maisons de Marseille paraissent inappréciables. L’écho de cette malencontreuse affaire retentit à Paris jusque dans le conseil du Roi. Le 16 janvier 1791 fut lu, pendant la réunion que, sous le nom constitutionnel de « Conseil d’Etat », les Ministres tenaient sous la présidence de Louis XVI, un rapport rendant compte de la situation des Echelles de Syrie méridionale :
CLa Syrie, y était-il dit, est depuis longtemps opprimée par les Pachas qui, destinés à la gouverner, sont devenus des despotes presque entièrement indépendants de la Porte.Cette malheureuse contrée gémissant sous la tyrannie de ces Pachas est encore agitée par des guerres avec les peuples voisins où des divisions intestines. La dernière guerre contre les Druses, s'étant terminée d’une manière très avantageuse à Djezzar Pacha, a affirmé son autorité et lui a fourni des moyens et des prétextes pour exercer la tyrannie la plus violente et les concussions les plus dures. Les négociants français établis à Acre et à Seyde étaient depuis longtemps dans une situation très pénible et très précaire. Leur commerce était toujours gêné et souvent arrêté par les ordres du Pacha, qui s'était emparé exclusivement de toutes les branches les plus importantes de ce commerce et notamment de celle des cotons. Exposés à des dangers de toute espèce, ils ont craint plus d’une fois d’être forcés d'abandonner leurs