PLAINTES DE LA FRANCE À LA SUBLIME PORTE
établissements et de quitter ces Echelles. Leurs craintes viennent enfin de se réaliser et de la manière la plus désastreuse. »
Après un exposé des circonstances dans lesquelles l’expulsion des Français s'était produite, le rapport au Roï concluait ainsi :
« L'acte de violence exercé par Djezzar Pacha ne peut qu’avoir des suites funestes pour le commerce de la France dans le Levant. Les négociants qui ont été forcés de s'enfuir d’Acre et de Seyde éprouvent sans doute des pertes très considérables par la destruction de leurs établissements et l’impossibilité de recouvrer leurs créances sur les gens du pays. Quoiqu'ils aient eu la permission d’enlever leurs effets, ils auront probablement été obligés d'abandonner beaucoup d’objets d’une valeur considérable. Mais, d’ailleurs, il y a tout lieu de craindre que le commerce français dans la Syrie ne soit presque entièrement anéanti par ce fâcheux événement, quand même l’Echelle serait promptement rétablie. Les négociants des autres nations qui sont dans le
Levant profiteront probablement de l'expulsion des nôtres pour s'emparer des bran-
ches de commerce dont ils s’occupaient et il paraît que les Vénitiens particulièrement y formeront des établissements, qu’on croit que le Pacha est disposé à favoriser. Cet exemple peut même devenir fâcheux pour les établissements de plusieurs autres Echelles et nuire beaucoup à la considération dont les Français ont joui jusqu’à présent dans le Levant. Nos rivaux dans cette branche importante de commerce ne négligeront sans doute rien pour en profiter. Il serait done bien nécessaire d’obtenir une prompte et éclatante justice de cet acte d’hostilité et de cette infraction aux Capitulations. On ne peut attendre cette justice que de la Porte et on ne peut se dissimuler qu'il sera peut-être bien difficile au Grand-Seigneur, dans les circonstances actuelles, de réduire à l’obéissance et de punir un Pacha aussi puissant que Djezzar et qui est presque ouvertement rebelle. On ne peut cependant proposer actuellement d’autre mesure que celle de charger l'Ambassadeur de France à Constantinople de faire de fortes réclamations et de porter les plaintes les plus vives contre cette violence.»
A la suite de ce rapport fut prise une décision ainsi libellée sur le document luimême : « Le Roi a décidé qu'il serait écrit à l'Ambassadeur pour le charger de porter les plaintes les plus vives contre les violences exercées par Djezzar Pacha et les accompagner des plus fortes réclamations. »
Le ton du rapport prouve assez que le Ministre qui le présenta à Louis XVI ne se faisait pas beaucoup d'illusions sur l'effet pratique des protestations qu'il proposait, par acquit de conscience, de faire élever auprès de la Porte par l'Ambassadeur à
Constantinople. Son scepticisme, très justifié, se fondait sur l'impuissance de la
Porte envers Djezzar Pacha. Il aurait pu le fonder aussi sur l'impuissance de la France auprès de la Porte. En 1791, le Roi et le pays au nom de qui l'Ambassadeur porterait la parole étaient, le premier un Souverain aux prises avec une révolution vue d’un œil méfiant par les Turcs, le second un pays déchiré par des dissensions qui lui faisaient momentanément perdre de son autorité à Constantinople.
Au surplus, l'instruction de protester et de réclamer justice était trop naturelle pour que l'Ambassadeur n’eût pas agi sans l’attendre.
XIV. — Saisi de ce grave incident, Choiseul-Gouffier se trouvait partagé entre deux sentiments difficilement conciliables : le désir d’obtenir une entière réparation de l’injure faite à la nation, et celui de faire rentrer le plus tôt possible les négociants dans leurs établissements. Il se mit aussitôt en devoir d’atteindre ce double butt, et fit remettre des notes au Grand-Vizir et au DÉS ESS : elles furent communiquées au Mufti, ce qui lui parut de bon augure, le recours à cette autorité religieuse n’ayant lieu que dans les cas les plus graves. Toute toi. après la prise d’Ismaïl par Souvarof, il ne pouvait être question d'employer la force. L'Ambassadeur crut donc pouvoir se contenter d’un commandement très énergique, laissant à Djezzar un accès à la réconciliation, et accompagné de lettres secrètes pour lui et pour ses officiers. Le Reïs- Effendi engagea les négociants français à rentrer dans leurs établissements et, pour que ce retour eûtla couleur d’une réparation, Choiseul-Gouffier décida qu’ils y seraient ramenés par un armement royal: M. de Ligondès, commandant la Minerve, fut chargé d'exécuter cet ordre.
A Tripoli, où Ligondès se rendit d’abord, les résidents de Seyde refusèrent sans hésitation de retourner dans leur Echelle. À Jaffa ?, où il fut le 18 avril, ceux d’Acre se montrèrent plus irrésolus. Ils commencèrent par prendre une délibération identique à celle de leurs collègues de Seyde, puis ils annoncèrent qu’ils consentiraient à se rembarquer si Djezzar se soumettait préalablement aux conditions du commandement ; tout aussitôt ils prièrent Ligondès de dépêcher à Tripoli la corvette Utile, subordonnant leur décision à une nouvelle délibération de leurs collègues de Seyde. Le 30 avril, la corvette était de retour, rapportant une délibération qui confirmait la première. Les résidents d’Acre se rallièrent alors au même parti et en informèrent M. de Ligondès : les moyens proposés par l'Ambassadeur, objectaient-ils, « étaient conciliatoires et faisaient dépendre leur sûreté des promesses d’un Gouverneur dont la perfidie était trop bien connue de la nation ?.
Leur point de vue était soutenable et en tout cas, présenté par eux avec une crânerie bien faite pour y rallier les sympathies : «Nous savons, disaient-ils, que l’on est souvent forcé de plier aux circonstances. Nous répondons à cela que nous avons tous l'honneur d’être Français et par conséquent sensibles à l'honneur. Nous sommes presque tous anciens dans le Levant, entendant la langue du pays; nous voyons que
1. Choiseul-Gouffier à la Chambre du commerce, 2. Lettre dé M. Renaudot au comte de Fleurieu, décembre 1790. 6 mai 1791.