‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 98 sur 135 · RÉCRIMINATIONS CONTRE L'AMBASSADEUR · texte numérisé non relu

RÉCRIMINATIONS CONTRE L'AMBASSADEUR

mais un département dont nous avons été tous chassés. Ou bien nous dirons nous sommes tous d’Acre, tous de Seyde; nous avons tous maisons à Acre, maisons à Seyde, commis à Acre, commis à Seyde, censaux à Acre, censaux à Seyde, marchandises à Acre, marchandises à Seyde. » Leur dernier mot est qu’ils ne retourneront dans leurs établissements que lorsqu'il y aura sécurité pour les personnes, sûreté pour les propriétés et exécution des traités.

Le débat s’envenimant entre les nations et leurs chefs, les parties en appelèrent réciproquement à la Chambre et au Ministre. Chapitrée par les négociants, la Chambre réclama du Ministre, le comte de Fleurieu, le rappel immédiat de Renaudot pour se justifier des plaintes portées contre lui : Fleurieu n’y consentit pas, craignant, disait-il, que ce rappel ne parût à la Porte un aveu des torts du Consul envers Djezzar. Quant à Choiseul-Gouffier, il trouvait un défenseur dans la personne du successeur de Fleurieu, l’'Amiral Thévenard, qui, à propos des démarches de l'Ambassadeur pour obtenir satisfaction contre Djezzar et Kutchuk-Ali, écrivait à la Chambre : « Je me plais à penser que le commerce de Marseille rendra aux efforts de M. de Choiseul- Gouffier toute la justice qu’ils méritent. » Mais le commerce de Marseille était plutôt enclin à prêter l'oreille aux doléances des résidents expulsés de leurs Echelles. Le 9 juin 1791, les négociants demandèrent à la Chambre de former un comité pour trancher leur différend avec le Consul et l'Ambassadeur et lui envoyèrent les 26 principales pièces de l'affaire. Les « majeurs » des maisons de Marseille prirent parti pour leurs régisseurs, dont ils justifièrent la conduite dans une lettre à l’Amiral Thévenard, du 12 septembre 1791.1 Mais ce Ministre, fort peu satisfait que les Marseillais eussent adopté l’opinion des résidents de Syrie, leur répondit en exprimant sa confiance dans je dévouement de Choiseul-Gouffier et sa conviction « que la négociation ne pouvait être en.de meilleures mains ? » | Deux ans auparavant, l'affaire en fût restée là : mais il existait depuis peu une autorité supérieure à celle des Ministres eux-mêmes. C'était celle de l’Assemblée Nationale. En 1791, M. Croze-Magnan, député extraordinaire des négociants de Marseille à Paris, présenta à la Constituante un mémoire, également signé par Regnaud de Saint-Jean d’Angély, qui s'intitule : « défenseur officieux ». L'ensemble de leur argumentation, présentée dans des termes véhéments, tend à prouver que, « les négociants d’Acre et de Seyde ayant été chassés sans raison par Djezzar, l’Ambassadeur de France ne les a pas défendus comme il le devait, a mis une autre maison de commerce, protégée par lui, en possession de leurs affaires, de leurs établissements, de leurs maisons, a appris sans s’en plaindre que le pavillon national avait été abattu, traîné dans la boue, tandis que la Porte en tout autre temps l’eût purifié

1. Selon eux, les régisseurs ont refusé « d’aller se 2. Octobre 1791. L’Anural Thévenard estimait d’aillivrer sans aucune satisfaction préalable, sans réparation leurs que les négociants expulsés avaient eu tort « de ne provisoire, sans aucune sûreté pour leurs personnes, pas profiter de la médiation du commandant de Ligon-

pour leurs biens, au pouvoir d’un tyran cruel, dont les dès et de tous les moyens accessoires que M, de Choiseulprévenances auraient pu cacher les plus noirs desseins ». Gouffier avait ménagés à cet officier »,

par le sang du Pacha qui en aurait souflert la profanation.» Suit un réquisitoire passionné contre la conduite tenue par Choiseul-Gouffier dans l'affaire de Djezzar et une défense indignée des résidents de Seyde. La seule base d'accusation qui mérite à la rigueur d’être prise en considération est l’infériorité des satisfactions obtenues par l'Ambassadeur sur celles que réclamaient de lui les marchands. Pourquoi, quand le Consul, la nation, le Ministre lui prescrivaient d’obtenir la destitution de Djezzar, n’a-t-il envoyé que des commandements? Toutes les excuses invoquées par Choiseul-Gouflier pour expliquer l’impossibilité de la destitution, les auteurs du mémoire les rejettent de parti pris. Aux raisons qu'il a fait valoir, ils en substituent une autre, qui constitue une accusation nouvelle et des plus téméraires contre l'Ambassadeur : d'accord avec Djezzar, 1l aurait résolu de faire expulser d’Acre et de Seyde les Français qui en exploitaient le commerce. pour y installer à leur place des négociants dans les affaires desquels il était intéressé. De là l'insuffisance d’une réparation volontairement inacceptable. Ses sollicitations, ses conférences avec les Ministres ottomans : zèle simulé; la mission de M: de Ligondès : guet-apens, qui mit la nation dans l’alternative de s’humilier ou d’encourir le soupçon de peur. Les avocats des résidents n’hésitèrent donc pas à accuser Choiseul-Gouffier de corruption et de complicité avec Djezzar. |

IV, — C'est la Révolution qui avait donné l'essor à ces passions, provoqué l'explosion de ces haïnes et de ces rancunes. Elle avait désagrégé, de la base au sommet, la forte constitution des Echelles, discrédité les hommes et les institutions. Elle avait importé dans le Levant cet esprit de suspicion et de dénonciation qui était, à la même époque, une des plaies de la France. [cr, la délimitation est des plus simples entre suspects et dénonciateurs : les suspects sont les fonctionnaires qui’ ont autrefois appliqué les règlements aux « hommes libres », aujourd’hui leurs dénonciateurs ; ce sont les Consuls et l'Ambassadeur. Dès le commencement de la Révolution, chaque

Echelle offre l’image la plus fidèle d’une ville de France au même moment, avec ses

citoyens insurgés contre leurs chefs et leurs institutions, avec ses tribuns, ses assemblées tumultueuses, ses délateurs, ses proscrits. Au bruit que font les résidents, on ne se douterait pas qu’ils sont une vingtaine et souvent moins. Ils ont pris jusqu’au langage des révolutionnaires de la métropole, jusqu’à leurs déclamations mêlées de souvenirs classiques. Le premier député d’Acre, un certain Faurrate, fait précéder son nom du prénom de Marc-Antoine; il a « embrassé le civisme » avec une véhémence qui surprendra, dit Renaudot, « ceux qui pensent que l’intention de l’Assemblée Nationale n’est pas de laisser les sujets du Roi s’insurger contre toute autorité légitime 1, » C’est pour prévenir les plaintes de leurs Consuls et les remontrances qu’ils pouvaient leur

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