‹ Les échelles de Syrie et de PalestineChapitre 99 sur 135 · PALINODIES CONSULAIRES · texte numérisé non relu

PALINODIES CONSULAIRES

attirer, que les résidents prennent le parti de les dénoncer les premiers. En effet, depuis 1790, ce ne sont que mémoires, hibelles diffamatoires, protestations adressées aux Ministres, à la Chambre du commerce et à l’Assemblée : un grief insignifiant sert de texte aux plus vives calomnies. Des extraits de la correspondance consulaire s’insinuent, — on ne sait par l’indiscrétion de qui — parmi les nationaux; « vous seriez souvent privés de renseignements importants, fait observer Renaudot à la Chambre, si ceux qui doivent vous les donner ne pouvaient compter sur le secret 1. »

Les Consuls s’aperçurent bientôt que leurs lamentations sur leur autorité méconnue ne répondaient plus aux idées du jour et changèrent à leur tour de langage. Leur volte-face est si subite, si complète, qu’elle fait plus d'honneur à leur instinct de conservation qu’à leur sincérité. Tel Consul qui écrivait, quelques mois auparavant, à « Mgr le Comte de La Luzerne » et se disait son «très humble et très obéissant serviteur », envoie maintenant au « Citoyen ministre » des protestations de civisme, rédigées dans le plus pur style jacobin. Le Consul d’Alep, le ci-devant Saint-Marcel a annonce à la Chambre que la nation a voulu « manifester son zèle et son patriotisme pour la nouvelle constitution qui l’a régénérée.… et célébrer la conquête de cette liberté civile, de l’immortelle Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui la consacre. » Toutefois, c’est par une messe et par un Te Deum,mode bien archaïque et bien désuet, qu'il a eu l’idée de fêter ce jour : mais le refus des Pères de Terre-Sainte et des missionnaires français d’y assister lui a montré son erreur. La lettre des religieux lui parut « si séditieuse, si insolente, si diffamatoire », qu’il n’aurait pas cru dépasser ses droits en expulsant des moines « dont les devoirs actuels s'étendent à prêcher contre notre religion et notre constitution. » Voilà donc la discorde religieuse introduite dans les Echelles. Pour faire cesser les avanies que leur prosélytisme attirait à la nation,un Consul autrefois eût conseillé Ia prudence aux missionnaires: voici le remède radical que propose Saint-Marcel. « Il est temps aujourd’hui d'ouvrir les yeux sur les inconvénients fâcheux de cette protection accordée à des moines étrangers, nos premiers détracteurs. Réservons désormais notre surveillance politique et administrative aux objets commerciaux qui nous attirent en Levant et aux personnes qui les dirigent. Voilà la sage politique que nous devons suivre. » C’est une proposition formelle de renoncer à notre protectorat catholique: aucun gouvernement n’a osé l’accueillir, Mais Samt-Marcel ne s’en tient pas là : il entend que l'accès des Echelles soit interdit aux religieux français et voici le jugement qu’il porte sur cette fraction de ses compatriotes : « Peut-on laisser résider en cette Echelle des missionnaires français qui, plus factieux, plus coupables encore parce qu’ils calomnient leur propre patrie, n’inspirent au public que le mépris pour nos lois constitutives, ne cherchent qu’à intriguer contre les membres de la nation, ne fomentent que la désunion, le scandale et l’opprobre. » Il est probable que cette expérience guérit Saint-Marcel du

1, Jaffa, 1791, Renaudot, 2, 20 juillet 1791,

malencontreux désir de faire célébrer par des messes les nombreuses constitutions que la France se donna dans la suite.

Renaudot : salua l’avènement de la République par une magnifique harangue : ici, le contraste est si marqué qu’il semble que ce n’est plus le même homme qui écrit. « Citoyens, dit-il aux Français résidant alors à Jaffa, je vous ai réunis pour vous apprendre que notre illustre nation vient de secouer le joug tyrannique que des Rois lui imposaient depuis une longue suite de siècles et de briser des fers devenus insupportables. » Après avoir appelé la juste admiration de ses auditeurs sur « les courageux citoyens dont la valeur recule les bornes de l’empire jusque dans les foyers des tyrans qui menaçaient de l’envahir », 1l s’écrie : « Je m'arrête ici, Citoyens, pour faire en votre présence le serment d’être fidèle à la nation, de maintenir de tout mon pouvoir la liberté et l’égalité ou de mourir à mon poste. » Quelle différence entre le ton de ce dithyrambe et celui des mémoires justificatifs qu’il envoyait, moins de deux ans avant, au Ministre de la Marine et à la Chambre du commerce!

Mais c’est aussi le ton des lettres du Consul de Tripoli, le ci-devant chevalier de Laidet. Son style laisse voir des scrupules candides : s’il écrit le mot souverain, il met entre parenthèses {le peuple); s’il parle de ce qu’il a de plus cher, 1l ajoute entre parenthèses (la liberté). Au lieu d'entretenir ses correspondants, — les officiers municipaux et administrateurs du Bureau provisoire du commerce à Marseille, — de ce quise passe dans son consulat, il leur parle des événements d'Europe, qu'ils ont connus avant lui : la conquête de la Savoie, de Nice, d'Avignon, la prise de Toulon défilent dans ses lettres. Il leur affirme que «tous leurs frères résidents dans ce consulat sont de bons et vrais républicains pleins de civisme », ce qui leur est assurément moins sensible que de les savoir bons commerçants. Son Echelle, dit-il, n’a jamais été «iniestée d’émigration. » Mais ce n’est pas assez que tous les Français soient pénétrés d’admiration et d'amour pour la République, sentiments dans lesquels leur Consul a le devoir de les encourager: il faut que les indigènes le soient aussi. Et Laïdet fait des Turcs une peinture dont la fausseté saute aux yeux de ceux qui connaissent cette nation indifférente et méprisante pour tout ce qui lui est étranger.«Les Turcs de ces contrées prennent singulièrement part à la nouvelle des conquêtes de nos braves sans-culottes, dont je leur fais part à chaque réception du bulletin... Nos conquêtes sont si fréquentes et si surprenantes qu'ils ont feint de douter quelquefois de leur véracité. Mais leur doute disparaît dès que je le leur jure sur l’arbre de la liberté qui est planté au milieu de l’endroit où je les reçois; tellement ils sont persuadés qu’un républicain français n’oserait mentir en prenant à témoin ce qu’il a de plus cher (la liberté). » Selon les tendances, le zèle républicain des Consuls s'exprime en menaces terribles contre les ennemis de la liberté ou se traduit par un optimisme naïf.

Leur enthousiasme ne comporte plus qu’une restriction : la République les paye

4, 10 février 1793.

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