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CHAPITRE VI

Le catholicisme à Beyrouth.

La riche métropole de la Syrie, le centre de l'influence française dans cette région de l'Orient, est aussi le foyer d'où rayonnent les missions catholiques. On n'y compte pas moins de trois évêques, sans compter ceux que les schismes grec et arménien y entretiennent. On y rencontre à chaque pas des représentants de ces ordres apostoliques qui ont sanctifié le monde : les Capucins dirigent la paroisse et l'école ; les Franciscains de Terre Sainte y possèdent l'église de Saint-Joseph et donnent l'hospitalité gratuite aux étrangers.

Au moment où M. de Salverte, à qui nous devons un livre (1) intéressant sur la Syrie, visi-

(1) La Syrie avant 1860. Paris, 1861.

tait ce pays, les PP. Jésuites venaient d'organiser une typographie polyglotte, qui leur permettait de répandre à très-bon marché des livres de religion et d'éducation, imprimés en arabe, en turc, en syriaque, et reliés même dans l'établissement : « Là, comme toujours, dit-il, les Jésuites se montrent érudits, pénétrants, infatigables, et en même temps d'une simplicité parfaite. Les plus graves théologiens, versés dans la connaissance de presque toutes les langues orientales, quittent leurs doctes travaux pour apprendre la lecture et l'écriture aux petits enfants, pour leur faire réciter le catéchisme et leur adresser de précieuses et touchantes instructions. » L'externat des Jésuites, au moment où nous visitions Beyrouth, réunissait cent soixante-dix jeunes enfants d'origines et de cultes divers.

Mais c'est surtout aux Lazaristes, ou plutôt aux Sœurs de Saint-Vincent de Paul qu'ils dirigent, que revient l'honneur des plus belles œuvres accomplies. « L'établissement des Filles de Saint-Vincent de Paul de Beyrouth, dit l'auteur que nous venons de citer, moins ancien que ceux de Smyrne et de Constantinople, date de 1847 seulement; il commença par deux classes externes dans un chétif réduit qui s'est

transformé en une vaste et belle maison, reportée en dehors de la ville et construite avec soin pour séparer et placer convenablement chacune des œuvres desservies par la communauté. L'orphelinat et le pensionnat s'établirent successivement en 1850. Dans Tannée qui suivit l'établissement des Sœurs à Beyrouth, un petit hôpital (pour les hommes seulement) put être desservi par elles, grâce au concours de deux charitables Français. » Les saintes Filles de Saint- Vincent de Paul n'ont pas enfermé dans les limites de Beyrouth les élans de leur zèle. « Dès 1849, dit M. de Salverte, une petite école fut ouverte par les soins de leur digne supérieure, la Sœur Gelas, dans le village d'Abeïlh, et cette faible lueur fit dès lors entrevoir nettement le vif éclat qui pourrait jaillir dans la suite du développement d'institutions semblables. En 1851, l'œuvre était définitivement organisée. Il fallut d'abord établir à Beyrouth une école normale primaire, destinée à former des jeunes filles chrétiennes et indigènes à la tâche difficile d'institutrices dans les pauvres villages du Liban. »

Un succès rapide a récompensé la sagesse et la prévoyance qui avaient présidé à la fondation des petites écoles primaires. Nous ne sui-

vrons pas M. de Sal verte dans la nomenclature qu'il fait des fondations des Sœurs de Saint- Vincent de Paul dans le Liban. Que reste-t-il aujourd'hui de tant de richesses spirituelles? « Le drapeau de la France a conservé au moins les fondations de Beyrouth , et ces œuvres naissantes, chancelantes encore, dépourvues de ressources qui ne suffisaient pas aux quelques centaines de jeunes filles qui s'y pressaient, sont devenues tout à coup l'unique refuge de milliers d'orphelins, qui nus et sanglants n'ont trouvé que dans les bras de nos Sœurs françaises un remède, hélas! bien insuffisant encore aux maux horribles qui les ont accablés. » Admirable exemple de la force d'expansion des œuvres catholiques! Au moment où les sauvages tueries de 1860 dépeuplaient la Syrie, les écoles françaises catholiques s'élevaient partout. L'islamisme était lentement et pacifiquement refoulé de cette terre française par la charité et la civilisation. Aussi, victimes d'une sublime erreur, les Franciscains de Damas pouvaient-ils répondre ces admirables paroles aux consuls qui, le soir du 9 juillet 1860, les faisaient prévenir de quitter leurs maisons et de venir immédiatement chez Abd-el-Kader : « Que craindrions-nous? nous n'avons jamais

fait que du bien aux musulmans ; pourquoi nous feraient-ils du mal? Nous avons leurs enfants dans nos classes, qui nous regardent comme leurs pères; si la maison d'Abd-el- Kader est française, la nôtre l'est aussi ; nous sommes paroisse française, et qui nous touche, touche à la France (1). >•

Mais, hélas! c'était autant à notre patrie qu'au catholicisme qu'en voulaient les assassins, et, à chaque coup de hache qui faisait tomber une tête, le plus sanglant outrage était proféré contre la France.

Le vaste établissement des Sœurs de Saint- Vincent de Paul à Damas était aussi français ; il n'en reste rien aujourd'hui. L'homme admirable qui a présidé à tous les travaux de nos Sœurs de Saint-Vincent de Paul en Syrie, et qui lui-même avait dépensé tant d'argent et tant de de veilles à l'établissement de la maison de Damas, le R. P. Leroy, supérieur des Lazaristes, voulut en revoir une dernière fois les ruines, avant de quitter Damas au mois de juillet 1860. Il se prit à pleurer en contemplant son œuvre anéantie, et quelques jours après il mourait de chagrin à Anthoura (2). Le magni-

(1) B. Poujoulat, La vérité sur la Syrie, p. 36 — 40.

(2) B. Poujoulat, l. c, p. 52 et 396.

fique établissement venait à peine d'être achevé, il avait coûté un million. M. Leroy y avait consacré ses vingt-cinq années d'apostolat en Syrie. « C'était la maison des pauvres de Damas, le refuge de tous ceux qui souffraient et pleuraient, qu'ils fussent chrétiens ou non ; c'était la maison de Dieu, un foyer de civilisation, d'honneur, de douce piété, de lumière, de grands exemples; tout cela n'existe plus. » On n'a pu en sauver que les vases sacrés, et, sans le secours providentiel d'Abd-el-Kader, nos vinçt ou trente Sœurs de Saint-Vincent de Paul avaient le sort horrible des malheureuses chrétiennes de Damas! Lorsque, déguisées en femmes turques, nos Sœurs désolées, quittant la ville inhospitalière, traversaient les sauvages déserts de l'Anti-Liban, elles ne s'attendaient pas à trouver sur la terre chrétienne le couronnement de leurs douleurs. Ce ne fut qu'à leur arrivée dans le Liban qu'elles apprirent la mort du P. Leroy.

Nous avons eu le bonheur de connaître ce saint missionnaire à Beyrouth. Nous fûmes assez heureux pour l'accompagner dans une traversée sur la côte de Syrie. Malgré le mauvais temps, cette soirée maritime fut pour nous pleine de charmes, et a laissé dans notre âme

un ineffaçable souvenir. Le R. P. Leroy voyageait en ce moment pour l'organisation des maisons de charité dans le Levant. Ce saint missionnaire s'était embarqué à Beyrouth et descendait à Alexandrette pour alleràAlep. On n'oublie pas la tête du P. Leroy quand on l'a vue une fois. Tout en lui respirait le zèle du salut des âmes, et en même temps le calme majestueux, dépouillé de tout empressement terrestre, qu'il devait à la fois à son caractère et à sa longue habitude de l'Orient, Sa barbe, étalée en éventail et qui couvrait toute sa poitrine, le faisait ressembler à ces types d'apôtres conservés par la tradition de l'art catholique.

Les profondes connaissances de tous genres, la vie si accidentée et si pleine de saintes aventures du P. Leroy, donnaient à sa conversation un très-grand charme ; aussi, la soirée se passât-elle bien rapidement, malgré un roulis affreux. Au milieu de la tempête, la grave figure du P. Leroy, nous parlant de sa sainte mission avec un calme imposant, avait quelque chose d'une vision céleste. Je sais tel de ses auditeurs qui conserva une profonde impression de ces rapports d'une soirée avec le missionnaire, qui, sans le savoir et sans s'en douter, a peut-être

contribué à ramener une âme à Dieu. Le spectacle de la mer, et de la mer en fureur, prédispose singulièrement le cœur aux religieuses émotions. A qui confier en un tel moment les secrètes appréhensions, les terreurs même de lame, dont l'énergie n'est souvent que dans l'apparence extérieure? C'est à Dieu seul qu'elle peut demander protection et salut. Dans ces longues nuits, si tourmentées, pleines de rêves et souvent d'insomnies solitaires, que de fois les souvenirs du premier âge reviennent pleins de charmes ! la Vierge Marie, qui a bercé notre enfance, semble répondre à nos alarmes par un sourire de consolation. Tel le grand Xavier apparaissait aux matelots portugais comme un nautonnier céleste. Une parole d'évangélisation rencontre toujours en un tel moment un terrain bien préparé ; et quoi d'étonnant qu'un homme comme le P. Leroy laisse une trace profonde de son passage dans les âmes !

Ce saint missionnaire jouissait d'une action prestigieuse même sur les sauvages musulmans, qui n'échappaient pas à la fascination de son regard, aidée de l'effet que produit toujours sur une imagination orientale la vue d'une barbe remarquablement longue et belle, servant d'ornement à une stature herculéenne. Le

P. Leroy voyageait toujours seul et sans armes: le respect accompagnait partout ses pas, les brigands mêmes le connaissaient et s'inclinaient devant lui. Dans des circonstances difficiles, il avait des arguments irrésistibles pour un bédouin. Je me rappelle encore avec émotion l'anecdote suivante, que je lui ai entendu raconter avec cette bonhomie distinguée et naïve dont ses paroles étaient pleines.

Un jour qu'il voyageait seul dans un désert, un bédouin armé jusqu'aux dents se précipite vers son cheval, le prend à la bride et somme le Père de descendre. Celui-ci descend en effet avec calme, s'approche du voleur, et, le saisissant à bras-le-corps dans ses bras puissants, il le terrasse et lui met son genou sur la poitrine. Il s'empare alors du pistolet du mahométan, et le met en joue en lui adressant ces paroles : « Si j'étais un brigand comme toi, tu serais mort à l'instant. Mais je te pardonne, parce que je suis prêtre de Jésus-Christ et que tu n'as pas su que tu voulais ainsi dépouiller le P. Leroy. » A ces mots l'infidèle crie miséricorde, demande pardon de son crime et ne s'éloigne du missionnaire qu'en protestant de son innocence future.

Une faut pas de nombreuses prédications

semblables pour fonder en Orient la réputation d'un missionnaire; aussi celle du supérieur général des Lazaristes de Syrie était-elle établie de façon à faire partout où il passait un bien immense, dont sa mort est venue trop tôt tarir la source. A côté de la belle tête de M. Leroy, notre souvenir se plaît à placer la vénérable physionomie de Mgr Maxime Masloun, patriarche des Grecs catholiques, que nous eûmes le bonheur de rencontrer aussi à bord du même navire sur la côte de Syrie. L'héroïque courage de Mgr Masloun est proverbial en Orient. Pour nous en donner la preuve, M. de Lesseps nous raconta l'insurrection d'Alep en 1850, dans laquelle il a joué lui-même un si beau rôle. Nos lecteurs nous pardonneront ce récit peu connu, où nous allons retrouver dans des proportions restreintes toutes les passions, toujours les mêmes, qui ont ensanglanté la malheureuse Syrie en 1860, et qui menacent de l'ensanglanter encore tant qu'un seul Turc demeurera dans ce beau et malheureux pays.

Mgr Masloun, homme d'une énergie rare, avait pris à tâche depuis longtemps de relever la croix en Orient; aussi ne craignait-il pas de la porter haute et droite en grande pompe dans l'intérieur même des rues d'Alep, où jus-

qu'alors on ne pouvait la porter que baissée. Une fois même il était allé rendre visite à cheval à Abdallah-bey, chef des janissaires. Les gardes du patriarche le précédaient à pied autour de la crosse du courageux archevêque. Les Turcs, si orgueilleux et si fiers de leur titre de musulmans, avaient souvent murmuré; ils rongeaient leur frein de voir les chrétiens riches et protégés quand ils étaient souvent euxmêmes opprimés par ces mêmes pachas, qui, grâce à l'intervention du représentant de la France, semblaient donner leur protection aux infidèles.

Sur ces entrefaites, le pacha d'Alep eut l'imprudence de réclamer à ce même Abdallah-bey, qui se disait l'ami du patriarche, une somme très-considérable qu'il devait au gouvernement. Abdallah n'était pas en position de pouvoir payer ; aussi profita-t-il du mécontentement de la population pour la soulever contre le pacha. Il eut soin pourtant, avant cela, de demander aux chrétiens une somme d'environ vingt mille piastres, qui lui fut refusée. Aussitôt il assemble le peuple, excite sa cupidité en lui montrant la richesse des infidèles, pendant qu'il était luimême opprimé par les impôts ; il lui parle de l'insolence de ces chrétiens, dont les croix se

relèvent partout, et de la nécessité de renverser un pacha qui les protège. C'était le signal. Le peuple se précipite sur leur quartier, où soixante-quatre hommes sont tués et plus de cinq cents femmes livrées aux outrages de la populace. Les moines furent massacrés dans leurs couvents, les diacres et les aumôniers du patriarche subirent en partie le même sort, et MgrMasloun lui-même ne dut son salut qu'à M. de Lesseps, qui parvint à le soustraire à la fureur musulmane.

Mais M. de Lesseps, qui avait quitté sa maison de campagne pour aller à la recherche d'Abdallah-bey, n'avait pu tenter d'arrêter par sa présence les massacres commencés; il était d'ailleurs le seul espoir des Européens à Alep, et toute atteinte portée à sa personne eût été le signal des dernières cruautés.

A la demeure d'Abdallah-bey, on lui apprit que celui-ci s'était rendu avec 1,500 hommes et tous les chefs de l'insurrection à la maison de campagne du consul de France. Sans se laisser intimider par cette audacieuse démarche, le courageux consul se rendit seul et à pied à sa villa, et y trouva en effet Abdallah-bey et ses gens installés dans son salon de réception; la cour et les escaliers étaient pleins d'hommes armés.

Dès son entrée dans le salon, il interpella sévèrement Abdallah, en lui demandant ce qu'il venait faire. Celui-ci, devant une telle énergie, changea de contenance, et, s'aclressant à ses gens, il leur dit : « Fils de chiens, apprenez que je couperai en morceau, que j'exterminerai la famille et que je détruirai la maison de celui qui touchera à un seul cheveu de la tête de cet homme (et il leur désignait le domestique de M. de Lesseps): car le maître de cet homme est le consul de France. >• M. de Lesseps lui demanda alors une conférence secrète et fît retirer les insurgés. S'adressant alors au chef : « Veux-tu conserver ta tête? lui dit-il, et si tu le veux, arrête de suite les massacres que tu as ordonnés. » Étonné de tant d'énergie de la part d'un homme dont la vie était entre ses mains, et dont la poitrine était menacée quelques minutes auparavant par plus de cents pistolets braqués sur lui, et prêts à faire feu au moindre signe; effrayé peut-être lui-même de son crime, Abdallah jura que les massacres seraient arrêtés, et qu'il protégerait même la vie et les propriétés des chrétiens. Tous les consuls qui furent témoins de l'engagement pris par le représentant de France et le chef de l'insurrection, en passèrent pour les garants aux yeux du peuple.

Mais Abdallah insistait surtout pour savoir où était caché le patriarche. M. de Lesseps, connaissant toute la haine du peuple contre le saint prélat, se garda bien de le lui dire, et répondit à toutes les questions d'Abdallah que le patriarche n'était pas chez lui. Mgr Masloun assurait plus tard que c'était par amitié pour lui qu'Abdallah le recherchait, et que c'était pour le protéger elle défendre. Toujours est-il que le consul, ne lisant pas au fond du cœur d'Abdallah, ne répondit pas à ses instances. Le chef y mit le lendemain pourtant tant d'insistance, que M. de Lesseps lui répondit qu'en effet il connaissait le lieu de la retraite du patriarche ; mais qu'il ne la lui ferait connaître que sur un reçu de sa personne, signé Abdallah, et sur un sauf- conduit permettant au prélat de gagner Alexandrette, où un bateau à vapeur français le prendrait pour l'emmener à Alexandrie. Abdallah souscrivit à toutes les conditions, et le vénérable patriarche s'enfuit d'Alep déguisé en chirurgien de marine.

Mais pendant que M. de Lesseps ramenait Abdallah à des sentiments de modération et qu'il signait un arrangement avec lui, Mourad-pacha ( le célèbre général Bœhm), outré d'indignation à la vue des horreurs qui se commettaient

dans le quartier chrétien, avait réuni les chefs du pouvoir à Alep : Schérif-pacha, Mustaphapacha, etc., et leur avait reproché -en des termes durs et sévères leur indolence et leur inactivité en face des insurgés. Il avait plaidé si éloquemment sa cause, qu'il les avait entraînés à attaquer la ville dès le lendemain. Bœhm avait pour cela neuf pièces de canon sans affûts et une armée de cent hommes. Le bombardement allait commencer au moment où le consul venait de prendre l'engagement qu'aucune attaque ne serait dirigée contre les insurgés, s'ils consentaient à mettre bas les armes. La décision du conseil avait été déjà expédiée àConstantinople. M. de Lesseps apprit à temps cette nouvelle, et courut immédiatement chez Bœhm. Il était de très-grand matin, et le général était encore couché. Mais il fallait à tout prix prévenir une attaque imprudente, qui n'eût pas manqué de se terminer par le massacre de tous les Européens. Bœhm avait donné Tordre de tirer sur tous ceux qui s'approcheraient de sa maison. Grâce à l'obscurité, le consul put arriver sain et sauf auprès du général, non sans avoir essuyé pourtant un coup de feu, heureusement inofîensif.

Le général fut inflexible : il répondait sans

cesse à M. de Lesseps qu'il ne savait pas ce qu'on pouvait faire avec neuf canons, et que d'ailleurs l'honneur militaire était engagé. Un courrier avait été expédié au sultan, et l'attaque aurait lieu. M. de Lesseps eut beau lui réprésenter qu'il avait arrangé les affaires, que tous les consuls européens étaient garants de ce traité; Bœhm ne voulait rien entendre. Il restait pourtant un moyen de tout concilier. M. de Lesseps s'engageait à rédiger et à faire signer, par les représentants de toutes les puissances, un acte d'opposition àl'attaque projetée par les autorités militaires d'Alep. Cette protestation de toute l'Europe devait suffire à l'honneur du soldat. Mais le consul, voyant que rien ne pouvait fléchir la terrible énergie de l'illustre Polonais : « Eh bien, lui dit-il, je viendrai dans une heure enveloppé dans le drapeau de la France, je viendrai me placer devant vos canons, et vous, qui vous dites l'ami de la France, vous aurez tiré sur son drapeau et tué son représentant. — Jamais ! s'écria Bœhm, et puisqu'il en est ainsi, je vous donne jusqu'à midi pour rédiger votre protestation. » A midi la protestation était entre ses mains, et la ville n'était pas attaquée.

Abdallah tint sa promesse ; mais bientôt les

troupes turques se présentèrent devant Alep et attaquèrent définitivement la ville. Abdallah fut le premier pris et les quartiers insurgés furent livrés, après une résistance de trois jours, à la férocité des soldats. Les hommes furent massacrés, les femmes livrées aux derniers outrages, tous les biens des habitants pillés.

Abdallah demeura quelque temps en prison. M. de Lesseps, craignant qu'il ne fût empoisonné par les Turcs, lui envoya tous les matins sa nourriture. Les Turcs n'osèrent jamais s'opposer à son entrée.

Peu de temps après, Abdallah fut transféré sur un bateau à vapeur qui devait le transporter à Constantinople; mais sur le même bateau se trouvait Schérif-pacha, le gouverneur d'Alep, qui venait d'être destitué et qui allait solliciter sa rentrée en grâce auprès du sultan. Dès qu'Abdallah vit cet homme, il s'adressa tout haut au commandant en ces termes : Empêchez que ni cet homme, ni rien de ce que contient ce navire soit débarqué sans l'ordre du grand visir; car les richesses qui ont été arrachées aux chrétiens, c'est cet homme qui les tient en grande partie. » Dix ans avant les événements lugubres de Syrie, Abdallah en faisait l'histoire

dans ces mots. En arrivant aux Dardanelles, Abdallah mourait empoisonné.

Telle fut l'insurrection d'Alcp du 16 octobre 1850. M. Edmond de Lesseps fut fait pour sa belle conduite officier de la Légion d'honneur.

Mgr Masloun est resté l'objet de la vénération des chrétiens et de la haine des Turcs; il n'est plus rentré à Alep. Au moment où nous eûmes la bonne fortune de le rencontrer, il se rendait à Alexandrie, où il allait fonder une maison patriarcale.

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