‹ Les échelles du LevantChapitre 12 sur 19 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

lies Maronites et leurs ennemis.

A dix ans de distance, c'est toujours en 1860, comme en 1850, la même et triste histoire pour les infortunés chrétiens privés de leur indépendance, et étouffés entre les populations indigènes païennes ou musulmanes fanatiques et des maîtres perfides, qui se réjouissent ouvertement ou en secret des crimes dont ils ont tous les profits. Les infortunés chrétiens d'Orient méritent qu'on les laisse se défendre eux-mêmes, et reprendre cette indépendance qui fut leur garantie dans les siècles passés. Qu'on ne dise pas que l'énergie manque aux chrétiens de Syrie : ils ont l'intelligence clans la paix et le courage dans la guerre. Les riches cultures de la Célésyrie, les nombreuses magnaneries qu'ils ont établies

et le concours précieux qu'ils prêtent à nos manufacturiers français établis clans le Liban, montrent que les Maronites sont aptes à tous les progrès. Mais ils ne sont pas seulement capables de faire de leurs montagnes le plus riche pays du monde, ils savent aussi Les défendre au besoin. L'histoire des siècles passés nous montre cet admirable spectacle d'une petite population luttant toujours, sans être jamais vaincue par les puissants ennemis qui l'entourent. Suivant l'éloquente expression de M. Saint-Marc Girardin, les Maronites n'ont songé qu'à rester chrétiens, et cela fait qu'ils sont restés un peuple et une nation.

Quand la Palestine et la Syrie méridionale subissaient le joug des envahisseurs, le mont Liban demeurait comme la citadelle du christianisme et de la liberté. Les anciens Madianites, nom syriaque qui rappelle une antique indépendance, devenus les disciples de S. Maron, dès le vu" siècle, résistent seuls à l'invasion des barbares, et quoique abandonnés par les tristes souverains de Byzance, ils savent non-seulement conserver leur liberté, mais ne refusent jamais une hospitalité généreuse aux fugitifs de la plaine. Les Druses, qui, durant de longs siècles, malgré leur religion et leurs mœurs différentes,

ont su vivre avec leurs bienfaiteurs, ont trop oublié de nos jours que c'est à la générosité des Maronites et à leur union avec eux contre l'ennemi commun qu'ils doivent d'avoir conservé leur existence et leur nationalité.

Les Maronites, durant les croisades, furentles auxiliaires précieux des héroïques défenseurs des lieux saints ; c'est dans le Liban que les débris des croisés trouvèrent un asile sûr. Les sultans mamelouks de l'Egypte, les Arabes et les Turcs s'emparèrent successivement des autres parties de la Syrie ; mais vinrent constamment échouer au pied du Liban, qu'ils ne souillèrent jamais de leur présence.

Un instant, et pour la première fois, en 1824, envahi par Abdallah, pacha de Saint-Jean d'Acre, après la défaite des Druses et des Maronites réunis dans la plaine de Sidon, le Liban n'eut à subir que des exactions, sans qu'une atteinte sérieuse fût portée à son indépendance; mais l'émir Béchir, vaincu par Abdallah, ne recouvra son gouvernement que grâce à l'influence de Méhémet-Ali. L'invasion égyptienne vint s'arrêter en 1834 au pied de la montagne, dans laquelle Ibrahim n'osa pas entrer de force. Le vainqueur de Homs et de Hama se souvint alors de son origine turque, et c'est à la ruse et à la

perfidie qu'il demanda le moyen de soumettre le Liban. La reconnaissance que l'émir Béchir devait au vice-roi d'Egypte paralysait une partie de ses moyens : aussi préféra-t-il livrer l'indé* pendance de son peuple au fils de son bienfaiteur, plutôt que d'arrêter celui-ci dans ses perfides projets au moment où, sous les apparences d'une visite de politesse, il préparait, au mépris de son serment et de toutes les lois de l'honneur, la violation de l'hospitalité offerte et l'invasion par ses troupes du palais d'Ebteddin. Par ce coup hardi, l'émir Béchir eût dévoilé peut-être tout ce qu'il y avait de faiblesse dans la puissance égyptienne, et, en sauvant l'indépendance séculaire de la montagne, n'eût pas été lui-même victime de la perfidie anglaise, qui n'acheva de chasser les Egyptiens du Liban que pour y établir la domination turque. Cette date de 1840 marque le début des malheurs des Maronites.

C'est alors que commence l'immixtion des quatre puissances unies à la Porte, clans un but hostile à la France, dans les affaires du Liban. Le gouvernement faible et mal assis de notre pays à cette époque, ne sut pas profiter de l'isolement qui lui était fait et qui peut-être eût pu tout sauver.

La rentrée de la France clans le concert européen l'année suivante, fut une abdication de son droit de protection séculaire dans le Liban, et dès lors la généreuse petite nation maronite fut livrée aux méfiances de nations protestantes et schismatiques, qui, unies aux fils de Mahomet, n'eurent jamais grande peine à paralyser les bonnes intentions de la France. Les Maronites le savent; aussi ne nous en veulent-ils pas de ne pas faire pour eux tout ce qu'ils pourraient désirer. Ils sont eux-mêmes unpeules auteurs de leur infortune, ou du moins leur émir Béchir en a-t-il une grande responsabilité. La domination égyptienne fut le commencement de la domination turque, dont les agents n'ont jamais eu d'autre but que d'affaiblir le Liban par l'hostilité réciproque de ses habitants : c'est toujours la politique des gouvernements faibles de diviser pour régner. Grâce à cette machiavélique influence de la Porte, les populations différentes du Liban, qu'unissait un danger commun autant que le souvenir de bienfaits réciproques, sont devenues irréconciliables. Les Druses, poussés par les Turcs, se sont faits les égorgeurs des Maronites, et il n'y a eu de massacres que dans les villes où il y avait garnison turque. Une des infortunées victimes de la sauvagerie

turque répondait à un Français (1 ), qui s'étonnait de ce qu'elle disait du respect des Druses pour les femmes : « Ce sont les soldats turcs et d'autres musulmans qui ont outragé et assassiné les chrétiens dans la montagne; toujours le Druse parle modestement aux femmes; mais les Turcs, oh ! les Turcs ce sont des monstres ! »

Les Maronites n'ont pas été plus vaincus en 1860 qu'ils ne le furent jadis ; ils ont été trahis et assassinés. Ce n'est pas dans les combats que sont tombés les quinze mille victimes dont le sang crie vengeance, mais dans les sérails du gouvernement ottoman, et partout où les Turcs commandaient et intervenaient. Dans quelques rares combats entre les Maronites et les Druses, huit cents de ceux-ci ont succombé, et il est à peine mort trois cents chrétiens. Si la lutte fût demeurée limitée entre les Maronites et les Druses, elle eût été ce qu'elle fut toujours, une série de petits combats avec des avantages partagés, terminée par une union nouvelle contre l'ennemi commun. Mais « il est, dit M. Poujoulat, une autre vérité qu'il faut rappeler ici : la désunion parmi les Maronites, parmi les Grecs catholiques, désunion dont j'ai expliqué les

(1) Poujoulat, La vérité sur la Syrie, I. II.

causes par des faits; elle a été pour eux une source de calamités sans fin. Ils étaient sans chefs, sans plan, sans direction aucune. Je ne saurais mieux définir cette lamentable situation qu'en citant textuellement ces paroles d'un musulman, paroles que j'ai moi-même entendues : « Les chrétiens sont des lions, et leurs chefs « sont des chiens ; les Druses sont des chiens, « et leurs chefs sont des lions. »

Quels sont les auteurs de cette désunion lamentable des populations syriennes? l'antagonisme qui semble exister entre elles est-il réel? Loin demoi la pensée de me faire l'apologiste des Druses, qui ont perdu le droit de trouver des défenseurs. Mais il ne faut pas les rendre complètement responsables des actes sauvages dont ils se sont rendus récemmentcoupables, et dans lesquelsilsn'on tété que des instruments trop dociles entre les mains des Tares. La rivalité des nationalités maronite et druse,en sapant l'indépendance du Liban, ne pouvait que plaire au gouvernement de la Porte, tristement aidé dans cette œuvre de décomposition par l'influence anglaise, toujours prête à nuire aux intérêts catholiques et français partout où elle les rencontre.

Les Druses sont intraitables à l'endroit de

leur religion, et ne veulent dévoiler leurs mystères à aucun étranger. Le fond de leur doctrine paraît être la métempsycose. Ils croient que les âmes des bons iront après la mort dans les corps d'hommes meilleurs encore; celles des méchants devront habiter des animaux. Les enfants druses ne reçoivent jusqu'à vingt ans aucune espèce d'instruction religieuse; à cet âge seulement on leur propose d'être sages, c'est-à-dire de recevoir une éducation religieuse complète, sinon de demeurer fous, soit dans la plus complète ignorance. Le plus grand nombre préfère cette seconde condition. Le peuple druse lui-même n'est donc, selon le mot arabe que nous citions, qu'un peuple de chiens mené par des lions. C'est à leurs chefs religieux et politiques que doit incomber toute responsabilité, et le peuple druse lui-même vit depuis de longs siècles côte à côte avec les chrétiens, souvent dans les mêmes villages, sans qu'on ait eu à déplorer encore des massacres semblables à ceux de 1860. Quelques-uns de leurs cheiks ont refusé de marcher contre les chrétiens et les ont même défendus. Les seuls coupables d'entre eux sont certains de leurs chefs, et, plus que tous les autres, leurs chefs suprêmes, qu'ils regardent comme une incarnation de la Divinité, et qui

ont honteusement consenti à se faire les instruments du fanatisme turc. Mais l'erreur des Drusesne dure déjà plus. Les dernières correspondances d'Orientnousparlent de l'hostilité déclarée entre les Turcs etlesDruses, qui témoignent même le désir de se rapprocher des chrétiens. Rapprocher de ce symptôme l'unanimité avec laquelle tous les peuples de la montagne, maronites et non maronites, catholiques et non catholiques, chrétiens et Druses, ont refusé de marcher contre le Kesrouan, lorsque Daoud- Pacha voulut chasser les habitants de Ghazir, et l'on pourra apprécier les changements qui se sont opérés dans le Liban depuis 1860. Les chefs druses commencent à ouvrir les yeux sur les intrigues du gouvernement turc, qui pourrait bien payer un jour tous les irais des massacres qu'il a suscités. Le sang chrétien obtiendra la justice de Dieu contre lui (1).

(1) Nous trouvons dans une correspondance d'Orient le trait suivant de mœurs locales. Il y a de cela quelques semaines, un des principaux chefs druses recevait dans sa maison et a sa table un autre chef également important. A la suite d'un léger dissentiment ils se dirent quelques paroles piquantes, et la querelle allait s'envenimer, lorsque le maître de la maison, plus calme, dit à son hôte : « Pourquoi nous disputer? Vous me croyez votre ennemi, cela n'est pas, et je puis vous en donner la preuve. Vous êtes chez moi, j'ai de nombreux domestiques : lien ne me serait plus facile que

Mais nous ne saurions trop le répéter, il est une chose plus regrettable que l'hostilité des Druses et des chrétiens, c'est la désunion de ceux-ci entre eux. Je ne parle pas des défiances réciproques des schisma tiques grecs et des Maronites, mais de la lutte intestine qui divise les forces vives de ceux-ci. Ce ne fut pas contre les Turcs ni contre les Druses que les Maronites du Kesrouan et du Fétouhl se soulevèrent au commencement de l'année 1858. Ce fut leur propre sangqu'ils firent couler dans les personnes de leurs chefs féodaux, dont les torts étaient assurémentgraves ,mais ne méritaient pas une telle vengeance. Après la chute de l'émir Béchir, les cheiks avaient ressaisi l'autorité absolue, qu'ils avaient perdue depuis un demi-siècle, pour écraser d'exactions le peuple maronite. Le long abaissement des races nobles sous l'émir Béchir leur

de vous faire couper la tête et de l'envoyer au pacha turc, qui m'en a promis trente mille piastres; et en preuve de ce que j'avance, voici le firman dont je suis en possession. » A ces paroles, l'autre témoigne une grande surprise, et, tirant de son sein un papier : « Tenez, dit-il, voici un firman semblable au vôtre, et le pacha qui vous a demandé ma tête m'a demandé la vôtre. » Là-dessus ils se donnèrent une poignée de main et jurèrent une haine éternelle aux Turcs; plus tard, ils firent des recherches et apprirent qu'un troisième chef druse avait reçu des propositions semblables. (Correspondance de Ghazir, le 8 octobre 1862, article du Journal des Villes et Campagnes. )

avait fait prendre l'habitude de l'abdication de toute noblesse et de toute dignité. L'imprudente conduite des nouveaux chefs, que rien ne recommandait aux yeux de la nation, a rendu insupportable ce joug d'un autre temps aux paysans, qui veulent à leur tête un sang nouveau; la nation semble rejeter absolument de •son sein les races abâtardies, indignes de commander à ces infortunés et nobles chrétiens. La race chéab, au catholicisme douteux, qui trop souvent fit de sa religion un instrument de politique, et qui, musulmane d'origine, n'a pas craint de revenir de temps en temps à ses anciennes erreurs, quand cela lui était utile, mérite moins qu'une autre peut-être la sympathie de la montagne chrétienne. Le chef actuel de la famille chéab, qui avait repris l'islamisme durant son exil à Constantinople après la mort de l'émir Béchir, est revenu en Syrie en 1854. A son arrivée à Beyrouth, il répudia ses femmes et se refît chrétien. C'est un homme simple et le plus intelligent des deux cents émirs dont il est le chef. Les Maronites ne veulent pas de lui, dans la crainte de se voir opprimés par deux cents petits tyrans. Les familles nobles sont tombées dans l'abaissement le plus profond en Syrie. Le parti populaire est le seul qui représente les

forces vives du pays : c'est lui qui s'est révolté contre ses cheiks ; mais est-il encore bien responsable, et les derniers événements n'ouvriront-ils pas les yeux aux paysans comme aux cheiks, dont le rapprochement est plus que jamais nécessaire? La Turquie a vu dans le mécontentement du peuple maronite contre ses chefs féodaux une précieuse occasion pour détruire toute autorité chrétienne dans la montagne, afin de la remplacer par la sienne propre. Elle a fomenté de toutes ses forces ces tristes ferments de discorde, qui devaient livrer le Liban à ses ennemis. Quel que soit le regret qu'au point de vue de la civilisation on doive éprouver de voir les habitants du Kesrouan si obstinément opposés à la construction de la route carrossable projetée par le gouverneur actuel du Liban chrétien, entre Ghaziret la mer, peut-on ne pas excuser les Maronites de se méfier d'une entreprise turque? Les intentions du gouverneur sont excellentes; mais il passera, la route restera, et le Kesrouan, cette vieille forleresse du christianisme libanais, n'aura plus l'abri naturel de ses rochers et de ses précipices contre l'envahissement ottoman. Le progrès matériel doit accompagner le progrès politique pour les chrétiens de Syrie. Un jour viendra où ils ne

seront pas tentés de regretter d'avoir tant aimé la France.

Que les divisions intestines des Maronites cessent, et leur force naîtra de leur union. Un homme leur a été donné que la Providence réserve peut-être pour des temps meilleurs. Joseph Karam, fils de cheik à une deuxième génération, représente un trait d'union entre l'ancien parti féodal et le peuple. Profondément catholique, sévère dans sa conduite, ascétique dans son allure, il s'est dévoué corps et âme à son pays. Désigné par son père pour hériter de ses titres et de ses privilèges au préjudice de son frère Michel, peu apte au commandement, il a vu les sympathie» populaires se grouper autour de lui. Il a laissé à son frère ses hiens, ne lui demandant en retour que l'engagement de ne jamais s'occuper de politique. Un jour, découragé de voir son impuissance pour le bien des Maronites, il se retira dans un monastère du Liban, où il se livra complètement à la prière. Il ne put pourtant pas fuir l'amour populaire, qui le suivit dans sa retraite, et il demeura le juge suprême de tous les litiges de sa nation. Un voyageur, qui l'a connu particulièrement, qui a vécu de sa vie, et de qui je tiens ces détails, me racontait qu'un jour, impatienté de la fati-

gante insistance d'un chrétien, Joseph Karam, après avoir refusé plusieurs fois de juger le différend proposé, s'oublia dans sa colère jusqu'à frapper du bâton l'importun plaideur. Celui-ci s'éloignait à peine, que Karam se mit à pleurer et courut dans la montagne pour atteindre le pauvre chrétien battu, et implorer son pardon.

Quand il apprit les massacres, Karam quitta son couvent, vint réclamer pour mourir l'autorité qu'il avait rendue à son frère, rassembla trois cents hommes déterminés et vola au secours de Deir-el-Kamar. On sait comment il fut arrêté à la porte de cette ville par la. diplomatie européenne, dupe de la perfidie du pacha de Beyrouth. Nommé plus tard kaïmacan des Maronites, il accepta généreusement ces fonctions, qu'il conserva jusqu'au moment où il crut reconnaître sa nouvelle impuissance pour le bien de ses frères.

Le noble caractère de Karam impose l'estime à ses ennemis mêmes. Les préventions anglaises n'empêchaient pas le haut commissaire de la Grande-Bretagne à Beyrouth de désigner un jour Karam comme le plus honnête homme de la Syrie.

Les intrigues turques ont fait un jour entrer

Joseph Karam dans les prisons de Constantinople ; mais la France l'en fit sortir. Il attend aujourd'hui à Alexandrie que l'heure providentielle de sa mission ait sonné pour lui.

Dieu n'abandonnera pas cette généreuse terre syrienne, pour laquelle il a tant fait ; le sang des martyrs ne coule jamais en vain: il est la semence féconde des plus grandes et des plus heureuses destinées. Les aumônes généreuses de la France catholique, la présence de nos soldats et le bien qu'ils ont fait aux Maronites, ont noblement continué l'œuvre de nos missionnaires, de nos Sœurs de Charité, de nos consuls et de nos médecins. La France est aimée plus que jamais en Syrie, et les ennemis du nom chrétien ont appris de leurs yeux que quelques jours suffisent à nos armées pour faire flotter en Orient notre drapeau vengeur. Les germes déposés dans cette terre féconde se développent déjà, l'œuvre de Lieu s'accomplit, les prétentions schismatiques elles-mêmes tombent devant le généreux rayonnement de la France catholique. Un évêque grec, entouré de la vénération universelle, renonçait récemment au schisme et professait publiquement le catholicisme; le noble exemple du nouvel évêque de Lattaquié a activé le mouvement, qui avait com-

mencé avant lui et en dehors de lui. Plusieurs milliers de grecs ont déjà adhéré à l'union, et des correspondances très-bien renseignées font espérer que d'ici à la fin de l'année (1) le nombre s'en élèvera à quinze mille : c'est presque la moitié du nombre actuel des grecs-unis en Syrie.

Les environs de Beyrouth.

Les exigences du service maritime auquel nous étions attachés, ne nous permettaient pas de pénétrer dans le Liban, qui étalait à nos yeux ses richesses étagées. Nous voulûmes au moins connaître les environs de la métropole syrienne.

La riche campagne de Beyrouth est susceptible de cultures très-diverses et fort lucratives. Les oliviers y sont fort nombreux. Les indigènes font beaucoup d'huile, mais la font mal. Un industriel qui établirait des huileries dans ce pays ferait de fort bonnes affaires. Les fabriques de savon sont fort nombreuses à Beyrouth. Un Français, M. de Perthuis, cultivait avec succès depuis quelque temps le nopal à cochenille. La récolte de cet insecte était déjà faite; nous

voulûmes pourtant visiter la nopalerie française. Nous en fîmes le but d'une délicieuse promenade. Les sentiers de la campagne de Beyrouth sont fort pittoresques, mais souvent rendus dangereux parl'entre-croisementdes énormesbranches des cactus, qui forment des arceaux assez bas pour qu'on soit forcé, en passant, de se coucher sur son cheval. Une fois, je me suis laissé surprendre par une de ces branches, qui me frappa violemment au visage. J'en fus heureusement quitte pour laisser ma casque Lte suspendue à la manière de la chevelure d'Absalon. Nous traversâmes ensuite à gué la rivière de Beyrouth, dont les rives et les îles sont couvertes de lauriers-roses et de cassis. Nous remarquâmes les ruines bien conservées d'un pont romain, restauré, dit-on, par Saladin. Nous arrivâmes à la mer en longeant les rives du fleuve. Nous pûmes faire là un train de galop, comme les chevaux arabes savent seuls le faire. C'était pour nous une délicieuse jouissance de passer comme le vent sur ce sable humide de la mer, dont les flots venaient se briser aux pieds de nos chevaux. Nous respirions avec délices cette brise, qui nous fouettait le visage et qui nous venait du côté de la France.. Nous gravîmes ensuite de hautes falaises, et Beyrouth

nous apparut au-dessous d'elles derrière ses fortifications en ruine.

Nous fûmes étonnés, en contemplant la partie de la plage qui avoisine la ville, de n'y voir aucun de ces nombreux bateaux pêcheurs qui partout ailleurs font l'ornement des rives maritimes. On ne pêche guère dans la mer de Syrie que les éponges et le corail, très-abondant dans certains fonds. Le poisson est rare sur ces côtes battues par les tempêtes. Aussi ne fait-il pas à Beyrouth ni sur aucun point de la Syrie une des bases de l'alimentation du peuple. Il coûte beaucoup trop cher, et les riches seuls en usent. Il n'est donc pas exact que les couvents grecs en fassent l'usage immodéré dont il est fait mention par un grand nombre de voyageurs. Les carêmes des grecs schismatiques sont d'une rigueur extrême, et pendant toute leur durée ils ne mangent rien de ce qui a vie. Pendant d'autres temps de l'année, ils n'usent guère que de poisson salé. M. le docteur Suquet a observé chez eux de nombreux cas de scorbut, qu'on peut attribuer à l'action des salaisons.

Dans une direction opposée à celle que nous venions de suivre, la charmante promenade des pins, que le récent campement de notre armée vient de rendre chère aux cœurs fran-

çais, attire les touristes. C'est ainsi que l'on nomme un bois fort pittoresquement placé près de Beyrouth. C'est de là que les compagnons de Baudouin ont tiré leurs machines de guerre. Les pins ont, dit-on, été plantés pour arrêter les menaces du désert contre la ville. Peu de temps après notre passage, « M. Ferdinand de Lesseps contemplait ces bois de pins, qui avaient arrêté les invasions des sables, et au pied desquels s'étendait une plaine naturelle à la verdure émaillée de fleurs. Il songeait à son canal, dont les bords sablonneux appelaient de semblables plantations, et se réjouissait d'en voir la réussite dans des conditions identiques. »

Nous retrouvâmes les routes avec lesquelles nous avions fait connaissance dans notre première promenade, sentiers escarpés, bordés de formidables haies de nopal épineux, seul ■ genre de clôture que l'on connaisse en Syrie. Ces haies si nouvelles pour nous, le terrain rouge sur lequel est bâti Beyrouth, l'odeur fade des caroubiers et les troncs bizarres du sycomore donnent un aspect plein d'un charme étrange aux routes syriennes. Nous chevauchâmes quelque temps, et nous arrivâmes enfin à une vaste plaine de sable rouge, sur laquelle se déroulait le beau bois de pins, dont le vert

brillant est moins sévère que celui de nos pinèdes de Provence. Quelques grands arbres, aux lignes gracieuses, s'élevaient au-dessus des autres en forme de parasol, et se détachaient comme autant de coupoles sur le fond violet du Liban. Tout, d'ailleurs, dans cette nature brille comme un immense écrin de pierreries. Le contraste si tranché des tons et des couleurs scintille aux yeux.

« Sous nos climats brumeux du Nord, les plus belles montagnes vues à une certaine distance s'effacent à travers une atmosphère blanchâtre, vaporeuse, qui en voile les contours, détruit les nuances de la lumière, éteint le coloris et confond les objets; en Syrie on voit le Liban à travers un cristal légèrement coloré de rose, de violet, qui rapproche, relève et embellit. Cette couleur céleste n'est pas uniforme ; elle est plus vive sur la crête des rochers, plus dense dans l'enfoncement des vallées, plus douce sur la pente des coteaux. On croit pouvoir toucher de la main les petits clochers des couvents maronites qui couronnent les cimes aériennes; les moindres détails, les plus fines découpures de ces montagnes sublimes paraissent à l'œil ravi avec leurs teintes délicates et leurs formes gracieuses; partout se trouvent

l'harmonie, la variété, la pureté, la splendeur, qui élèvent l'âme et la frappent d'étonnement et d'admiration. » (Mgr Nislw, les Lieux sai?its.)

Les indigènes enlèvent les feuilles à mesure qu'elles tombent, de sorte que le sol en semble balayé et ratissé du matin même. Un léger gazon croît seul au pied des arbres. Nous traversâmes le bois sans rencontrer d'autres animaux vivants que des fourmis, dont les interminables processions sillonnent le sol de mille petits chemins.

Nous arrivâmes à une clairière, où nous mîmes pied à terre. Le cheval arabe de l'un de nous secoua aussitôt violemment son gardien, et, lui faisant lâcher prise, se précipita au triple galop à travers les bois, les fossés et les haies. On eût dit qu'il voulait pour un instant animer tout exprès pour nous la solitude de ces lieux pleins de silence. Un cheval libre est toujours beau, quand surtout il prend ses ébats au milieu d'une nature luxuriante de vie et de liberté. Un homme du pays ramena bientôt après le cheval par la bride.

Nous demeurâmes longtemps sous le charme de ce désert transformé par ses pins. Un petit café arabe est la seule habitation que l'on y rencontre . Nous nous livrâmes à la j ouissance de

respirer à pleins poumons cette atmosphère balsamique et parfumée, et nos lèvres s'humectèrent du liquide cher à l'Orient.

Mais le kief n'est pas toujours permis aux voyageurs, à nous moins qu'à tout autre, à nous dont les heures étaient comptées. Il fallut nous arracher aux délices des Pins et nous rendre à l'appel de la machine fumante du Lycurgue.

Tripoli.

Une seule nuit de traversée sépare Beyrouth de Tripoli, l'ancienne Biblos, divisée en deux parties : la ville même est placée à une certaine distance de la plage, au pied des hautes montagnes qui ferment cette belle plaine, et de la petite ville ou la Marine, qui s'étend sur le bord de la mer. Des débris de colonnes s'y baignent partout dans les flots. Un vieux château, remontant au temps des croisades, en défendait l'entrée avant que l'amiral Napier se soit plu à couvrir, en 1840, les côtes syriennes de ruines, que les Turcs se sont bien gardés de relever. Gomment Sauraient-ils fait, quand ils laissent tout tomber en Orient? Sans hâter l'œuvre du temps, ils ne font rien pour l'entraver.

Nous entrâmes par une petite porte, à laquelle nous arrivâmes par une échelle vermoulue, donnant accès dans la forteresse ruinée. En sortant de la Marine, nous suivîmes une délicieuse route couverte d'un vert gazon et entourée de haies vives et toutes fleuries. De temps en temps un petit chemin couvert, semblable à une charmille , s'échappait dans la plaine et nous laissait voir un Turc nonchalant, ou une femme voilée portant sur son épaule une amphore gracieusement soutenue par ses bras recourbés.

Nous arrivâmes à un point de la route où un ruisseau la coupe. Nous nous assîmes un instant au pied d'un sycomore, auprès d'un puits, autour duquel de vieux musulmans faisaient leurs ablutions. Ce splendide spectacle du Liban et de la mer, la richesse végétale de la campagne et la multitude des habitations, j'allais dire des villas, dont les blanches murailles émaillent le vert foncé des oliviers, des figuiers et des orangers, font de cette avenue de Tripoli une des plus ravissantes promenades de l'Orient.

Tripoli a conservé son héroïque caractère. On s'étonne de ne plus rencontrer de croisés sous ces voûtes, sous ces tours crénelées qui

partout révèlent le besoin de la défense. Au glorieux temps des croisades, Tripoli fut un des derniers remparts du christianisme en Orient. Le comté de Tripoli survécut en effet de quarante-quatre ans au royaume de Jérusalem.

Les chrétiens sont nombreux et respectés à Tripoli. Je n'hésite pas à dire que cette situation morale de nos frères tient surtout à la fermeté et à l'énergie de notre consul, M. Blanche.

Tripoli a joui longtemps d'une importance, au point de vue catholique, qui tend de plus en plus à se déplacer en faveur de Beyrouth. Avant la suppression de la Compagnie de Jésus, Tripoli était le foyer de son action apostolique ; c'était là que résidaient ses supérieurs provinciaux. Œuvre du P. Amieu, la mission de Tripoli avait envoyé au collège fondé à Rome par Grégoire XIII un certain nombre de Maronites, devenus plus tard d'habiles théologiens et des prêtres distingués. « Les successeurs du P. Amieu, dit M. G. de Salverte, continuèrent son œuvre. Presque tous joignaient à leur réputation d'hommes charitables et dévoués, celle de bons médecins : ils obtenaient par là un facile accès chez les schismatiques et même chez les Turcs. Beaucoup d'enfants baptisés de leurs mains, un grand nombre d'hérétiques

convertis (parmi lesquels tout un couvent de religieux), une école ouverte avec succès dans la ville, les parents éclairés et ramenés à la religion par leurs enfants : voilà quels furent les fruits principaux de la mission de Tripoli. »

Nous avons insisté plus haut sur l'utilité qu'il y aurait à aider l'action du missionnaire de celle du médecin. Nous sommes heureux de constater en passant que notre idée n'est pas nouvelle, et nous ne pouvons que regretter que l'exemple des jésuites de Tripoli n'ait pas été suivi par leurs successeurs.

Les lazaristes ont établi une mission à Tripoli. La paroisse des catholiques latins est desservie par les Franciscains de Terre Sainte, qui ont eux-mêmes fondé un hospice pour les étrangers. Un second hospice et une église ont été fondés en 185G à la Marine, pour l'usage des habitants catholiques et des nombreux marins européens qui fréquentent cette Echelle.

Les Franciscains ont en outre fondé quatre écoles. Soixante-dix jeunes filles sont dirigées par deux institutrices laïques, élevées par les Sœurs de Saint-Vincent de Paul de Beyrouth. Quatre-vingt-dix garçons reçoivent l'enseignement de trois maîtres, dont un religieux (1).

(1) G. de Sal verte, 1. VI, p. 33.

Tripoli ne présente pas les ressources de société qui nous avaient charmés à Beyrouth. Quand surtout les exigences d'un service vous forcent à passer une soirée à la Marine, et qu'on y est privé de l'aimable société de M. Blanche et des Pères missionnaires, tous logés à Tripoli, on est presque excusable de se laisser tenter par une représentation théâtrale turque, chose très-cligne de piquer la curiosité.

Nous sommes donc allés assister au spectacle de Caragueuz. On appelle de ce nom une espèce de jeu de marionnettes, où l'on montre des ombres chinoises rappelant les hauts et ignobles faits d'un certain Garagos, favori de Saladin, et qui en aurait été lui-même l'inventeur. Toujours est-il qu'il est lui-même constamment le héros des prouesses et des saillies burlesques dans lesquelles le génie musulman le plus dépravé a épuisé ses ressources. Rien n'égale la licence de Caragueuz. Quoique ne comprenant rien aux paroles arabes qui accompagnaient la scène , nous ne pûmes assister quelques minutes à un tel spectacle sans qu'un dégoût insurmontable nous en fît sortir. Les spectateurs indigènes trépignaient, criaient, vociféraient de joie, passaient du rire fou aux larmes tour à tour. Caragueuz seul a le privi-

lége de dérider l'impassibilité musulmane, et les femmes turques ne connaissent pas de délices comparables à celles d'une représentation des prouesses de ce héros dépravé de leur cœur.

Lattaquié.

Entre Tripoli et Lattaquié le rivage que l'on serre de près déroule aux yeux du voyageur le spectacle d'une végétation puissante, dont le vert foncé tranche sur des falaises rouges. Les montagnes près de Lattaquié sont très-éloignées. Le Liban a cessé, et le ïaurus n'est pas né encore ; maisle terrain est très-accidenté, et sa beauté gît plus dans sa couleur et dans ses contrastes que dans ses lignes.

Nous arrivâmes le soir du même jour à Lattaquié, mais trop tard pour obtenir la libre pratique ; le soleil était couché depuis un quart d'heure , nous fûmes mis en quarantaine : toutes les réclamations possibles n'y purent rien. Le soleil couché, la peste arrive, et de

par les règlements turcs nous étions des pestiférés; plaisante revanche du pays de la peste contre celui du choléra. Nous obtînmes pourtant la permission de prendre les dépêches et de laisser les nôtres, qu'on parfuma avec un soin et une gravité comiques. On prit la patente du bord avec des pincettes. Les habitants du pays s'éloignèrent de nous en criant comme des fous : Guarda, guarcla. On nous laissa ainsi arriver à l'agence de la Compagnie des Messageries impériales, où il nous fut défendu de nous asseoir sur un canapé, par la raison que la laine est contumace . Aussi nous assîmes-nous sur des chaises. Cet exemple, qui ne donne qu'une idée très-incomplète des entraves et des vexations de tout genre que le commerce avait à subir partout avant le nouveau régime sanitaire, et qui lui sont imposées encore par les nations qui n'y ont pas adhéré, montre l'importance économique du règlement actuel.

Mais Lattaquié ne fut pas toujours pour nous hospitalière. Quand nous y revînmes, le soleil était sur l'horizon ; donc nous n'avions plus la peste, et il nous fut permis de visiter cette charmante station.

Une tour en ruine, dont la base est formée de colonnes de granit couchées en différents

sens, ferme l'entrée du port de Lattaquié. Sil'artiste admire les belles couleurs et les lignes pittoresques de ces ruines, que l'on rencontre à chaque pas sur la côte de Syrie, il ne peut pourtant s'empêcher de flétrir le vandalisme anglais qui les a faites, et qui, en 1840, s'est plu à démolir sans gloire des villes sans défense et des châteaux forts sans canons.

A Lattaquié, comme à Tripoli, au bord même dé la mer, on ne trouve qu'un faubourg appelé la Marine. Un chemin couvert au milieu d'une admirable forêt de figuiers et d'oliviers conduit à l'antique Laodicée. Sur aucun point de la côte je n'avais vu une végétation d'une telle splendeur.

Lattaquié est bâti en murs épais, en voûtes et en arceaux. Aussi, ce genre de construction donne-t-il à cette ville une richesse de clairobscur que je n'avais pas rencontrée ailleurs à un égal degré. De grandes ombres sont projetées partout sur des murs sans badigeon éblouissants de lumière; des solives vermoulues soutiennent de vieux tissus de palmiers déchiquetés et pendant devant les boutiques du bazar, dont l'obscurité encadre cette population bariolée d'une couleur éclatante propre à l'Orient, et dont la variété de costume est plus grande à

Lattaquié que dans les villes voisines. Les pays qui entourent cette ville sont habités par un très-grand nombre de peuples différents. Le gouvernement de Lattaquié est un des plus grands de la Syrie. On rencontre dans ses rues le Turc, l'Arabe, le Maronite, le Druse, etc. Mais une race particulière, qui ne se rencontre que là, mérite une attention particulière : ce sont les Ismaélites ou Ansariens, disciples de Zoroastre. Ils adorent le feu, l'eau et le soleil. Descendants directs des Hassassins , ces fameux sicaires du Vieux de la montagne, les Ismaélites habitent les monts Gadhmourcins, près de Lattaquié. Ce sont des gens de mœurs douces et hospitalières, et qui semblent n'avoir rien conservé de la férocité de leurs aïeux, dont ils ont pourtant conservé la religion, qui ne consiste pas seulement en l'adoration du feu. Un ancien intendant de lady Stanhope, plus tard consul d'Autriche à Lattaquié, est parvenu à découvrir une partie de leur culte, qu'ils entourent de mystère. Au moyen de quelques prédictions d'éclipsés, ce consul fut pris pour un prophète, et les Ismaélites lui dévoilèrent leur secret. Ils rendent un culte public, quoique mystérieux, à la femme : c'est ordinairement la plus belle de leurs jeunes filles qu'ils choisissentpour déesse ;

ils la vouent à la virginité et l'adorent clans leurs fêles religieuses. M. Geoffroy, vice-consul de France à Lattaquié, me dit avoir vu la prière écrite de cette secte, trouvée dans le turban d'un Ismaélite mort à Lattaquié. La mémoire se refuse à garder le souvenir d'un tel signe de la dégradation de l'homme, et la plume à le fixer.

Lattaquié, qui maintenant n'est plus qu'une ville d'une quinzaine de mille âmes, était immense autrefois. Laodicée contenait 300,000 âmes. Les débris de la ville antique ont fait tous les frais de la ville actuelle. Les yeux du voyageur y sont surtout frappés par la vue d'une quantité innombrable de colonnes de granit que l'on rencontre parlout. Nous avons dit qu'on les rencontre surtout dans les fondations des forts maritimes, où la mer les bat sans les user. Ces colonnes étaient tirées de la Haute- Egypte. On a peine à s'imaginer les richesses d'un peuple qui a pu faire de telles dépenses d'art.

A l'extrémité des bazars de Lattaquié, nous avons admiré un gracieux arc de triomphe romain, de l'ordre corinthien. On en a muré les arceaux, qui servent de gîte à une famille arabe. Des figuiers sauvages et les immondices des habitants couvrent complètement les bases des

piliers. Des quatre arches, deux au centre sont plus élevées que les autres, et sont seules surmontées d'un élégant chapiteau. Il est probable que c'était là une des entrées de la cité antique, perpendiculaire aujourd'hui à la direction de l'entrée de la ville actuelle, qui n'occupe donc pas exactement l'emplacement de Laodicée.

La ville antique a conservé une grande importance politique et militaire, malgré de successives dévastations, jusqu'à la fin des croisades. Tancrède renonça à la prendre de force et ne put en devenir maître que par la ruse.

La ruine totale de Laodicée date de 1287, époque où elle fut prise par les Egyptiens, et de la mort de son défenseur Bohémond VII, comte d'Edesse et prince d'Antioche.

Lattaquié n'a aujourd'hui d'autre importance que celle que lui donnent la culture et le commerce de son tabac, l'un des plus renommés de l'Orient. Le tabac de Lattaquié se fait remarquer par un parfum particulier, augmenté encore par une certaine préparation que les producteurs lui font subir.

La restauration du culte catholique public date à Lattaquié de 1829, époque de la rééducation et de la réouverture de l'église de Sainte- Croix et de l'hospice par les Pérès de Terre

Sainte, qui ouvrirent en même temps deux écoles.

« L'une, dit M. de Salverte, tenue par deux maîtres, comprend aujourd'hui soixante garçons; l'autre, tenue par deux maîtresses, reçoit quatre-vingts jeunes filles. Cent quarante enfants, pour le moins, fréquentent donc les classes de Lattaquié, bien que la population latine de la paroisse ne monte pas à plus de quatre cents âmes, dont les trois quarts sont Maronites. »

Alexandrette.

Que le panorama d'Alexandre! te était beau à notre arrivée ! Un magnifique soleil dissipait peu à peu les légers brouillards du matin, dont le Taurus semblait enveloppé comme dans une gaze nocturne. Ces majestueuses montagnes nous apparurent bientôt étincelantes de ces tons rouges, violets et verts qui leur donnent tant d'éclat. Du fond des gorges profondes dont les grandes ombres tranchaient sur la lumière des pics, s'élevaient çà et là de légères fumées, au milieu desquelles des feux brillaient de temps en temps : c'étaient les feux de bivouac des brigands de la montagne, dont ces gorges sont le repaire.

Il n'y a nulle part de port sur la côte de Syrie,

et les navires sont obligés partout de mouiller au large, se tenant prêts à lever l'ancre à chaque instant. A défaut de port, le mouillage d'Alexandrette est le plus sûr de la Syrie. Les vents dominants dans cette région n'y arrivent que faiblement. Alexandretle droit à ses abrisnaturels, malgré l'insalubrité de son climat, son importance maritime. Vue du large, la ville renaissant de ses cendres ne montre que quelques pauvres maisons la plupart enbois. La chaîne du Taurus l'entoure et descend à la mer, ou plutôt jusqu'à des marécages qui occupent l'étroite langue de terre placée entre la rive et la montagne. Il se fait à Alexandrette un grand commerce de laine, de soie, de noix de Galles, etc. Des caravanes nombreuses y apportent les marchandises de l'intérieur depuis Alep jusqu'à Bassora et Mossoul ; aussi les hommes et les animaux qui se réunissent sur cette étroite plage ne font qu'augmenter encore l'insalubrité, qu'aucune mesure d'hygiène publique ne vient jamais corriger; la chlorose et l'infection paludienne impriment leurs stigmates sur tous les visages. On ne rencontre à Alexandrette que des malades et des mourants. Quelques pauvres cabanes recouvertes de feuillage et élevées sur pilotis, comme sur des écriasses, servent d'abri aux habitants ;

quelques rares maisons un peu mieux bâties sont occupées parles consuls et par les agents de riches maisons decommerce. Alexandrette n'est aujourd'hui encore qu'une sorl.e de campement, où viennent se réunirlesballes de coton.indigène, les étoffes, les riches produits des Indes et de la Perse, en attendant les navires qui doivent les transporter en Occident.

Il y a cinquante ans, avant le sac d' Alexandrette par les Arabes, qui se vengeaient ainsi de l'expédition française en Syrie, cette Échelle présentait un aspect tout différent de celui qu'elle offre aujourd'hui. La petite plaine maritime était assainie par quelques rigoles d'écoulement. Des maisons européennes y maintenaient des comptoirs importants. Le couvent des Pères de la Terre Sainte répandait, avec les divins enseignements de la foi, les bienfaits d'une charité inépuisable. Malgré l'importance sérieuse d'Alexandrette comme Échelle maritime, malgré le misérable état sanitaire des habitants qu'y attire pourtant le mouvement commercial, malgré l'urgence de certains travaux de salubrité publique, le Turc ne fait rien pour ce pauvre pays retombé dans ses griffes. La vie des hommes l'intéresse moins que les richesses qu'ils apportent : le mouillage d'A-

lexandrette est seul abrité de toute la Syrie ; sa position géographique y attirera toujours forcément des hécatombes humaines suffisantes pour alimenter le bien-être des riches musulmans d'Alep, de Damas et de Mossoul.

Le passage du paquebot est toujours une bonne fortune pour les pauvres malades d'Alexandrelte. Lesgrandes opérations médicales et chirurgicales sont réservées au médecin sanitaire du bord, toujours heureux d'ailleurs de sanctionner les ordonnances de M. Delpech, l'agent du service postal, qui se dévoue comme une Sœur de Charité. Mais pourrait-il suffire à de si grands et de si pressants besoins!

Appelé pour vacciner un petit enfant du consul de Sardaigne, je fus reçu par une jeune fille d'une grâce charmante. Un beau costume oriental, ouvert sur la poitrine, serrait sa taille élégante, dont aucun corset n'altérait la souplesse ; d'un léger turban d'or s'échappaient les tresses nombreuses de ses cheveux, et son gracieux visage, que la fièvre n'avait pas décoloré encore, brillait comme une des plus belles fleursde l'Orient. Placé à l'entrée de cette sorte de royaume de la maladie et de la mort, cette gracieuse jeune fille me sembla une apparition de l'ange de consolation et d'espérance chargé

d'annoncer à ces tristes lieux un meilleur avenir.

Mme Geoffroy, mère du jeune vice-consul de France, me servit de guide au milieu de la misérable population dont elle est la bienfaitrice. Je fus frappé d'une pitié profonde, au spectacle que m'offrit l'une, entre autres, de ces huttes en paille qui servent d'habitations à ces malheureux. Sur une toile infecte, jetée sur le sol encore humide de la pluie de la veille , un homme à l'œil rendu hagard par la souffrance, aux traits étirés par la faim, était couché par terre, à côté d'une malheureuse femme jeune encore, mais que l'enflure de son visage et de Son corps, autant que la maigreur de ses membres, rendait monstrueuse . Autour de ce couple se plaignaient cinq ou six enfants en bas âge, que deux vieilles femmes hideuses contraignaient au silence. Que conseiller, qu'ordonner dans de telles conditions ? Il ne m'était même pas permis de faire entendre à ces malheureux quelques paroles de consolation : ils ne parlaient pas la même langue que moi. A mon retour à Alexandrette j'appris que ces deux pauvres malades étaient morts.

Nous visitâmes successivement toutes les cabanes. Ici il y avait un ulcère à panser, là un

abcès à ouvrir, plus loin des conseils de médecine ou d'hygiène à donner, ou une opération chirurgicale à faire. Partout notre présence était nécessaire.

Quand notre tournée médicale fut terminée, nous ne pûmes résister à la tentation que nous offrait une promenade dans les environs, malgré le danger des voleurs. Après avoir confié à M. Delpech nos bourses et nos montres, nous nous mîmes en route : M. Mailand, artiste distingué, que nous avions la bonne fortune de posséder à bord du. Lycitrgne, l'agent des postes et moi. Nous n'avions pas fait cent pas que nous fûmes frappés d'admiration à la vue du premier tableau qui se déroula devant nos yeux : au premier plan, un petit pont laissait tomber dans un filet d'eau ses pierres ruinées ; une famille turque accroupie couvrait la rive gauche du ruisseau, sur lequel un groupe de palmiers faisait osciller ses grandes feuilles pendantes et dentelées. Le Taurus rouge et vert et le ciel d'un bleu intense, dans le troisième plan, formaient le fond du paysage que nous venons de décrire. Les merveilles naturelles devaient se succéder devant nos yeux. D'une hauteur voisine, nous pûmes contempler un de ces spectacles sublimes dont l'Orient est prodigue. A

droite, la chaîne du Taurus avec ses rochers de grès rouge, ses forêts et ses gorges profondes, décrivait jusqu'à l'horizon une courbe immense. A gauche, la Méditerranée se confondait au loin avec le ciel, aussi bleu qu'elle ; et la plaine se déroulait entre ces deux magnifiques cadres, toute remplie d'une majestueuse solitude , jusqu'aux cabanes d'Iskanderoun (Alexandrette), dont les blanches murailles se détachaient en clair sur les brouillards de l'horizon. Un soleil de feu illuminait ce désert et en dorait d'une magique couleur tous les détails. Ici c'étaient les ruines d'un château fort vénitien, là de hautes herbes se miraient dans les eaux limpides d'un étang, où se baignait un taureau échappé des troupeaux que nous voyions paître au loin. Une antique voie de pierre resplendissait au soleil dans la plaine et ressemblait parfois à un tranquille ruisseau. Les habitants de la ville d'Alexandre n'ont pas laissé d'autres traces de leur passage. Le cheval et le chameau du désert ne foulent même plus ces dalles. La voie antique a été abandonnée pour un sentier boueux. Çà et là des palmiers solitaires s'élançaient vers le ciel, semblables aux colonnes d'un temple. Le silence de cette solitude n'était troublé que par la note gra-

cieuse de l'alouette, ou par le chaut plaintif de l'Arabe qui suivait sa lente caravane. C'était la première fois que l'Orient ^n'apparaissait dans toute sa splendeur. Nous nous abandonnâmes tous à une sorte d'extase devant cette œuvre incomparable du Créateur, et nous laissâmes s'écouler le temps sans songer au retour. Cependant les grandes ombres des montagnes et les magnifiques teintes violettes dont elles se couvraient, nous indiquaient l'heure du départ. En ce moment, les brumes de l'horizon s'effacèrent, et un dernier rayon du soleil couchant illumina tout à coup le champ de bataille d'Issus.

A notre retour nous visitâmes les ruines du château fort que nous avions aperçu du sommet de la colline; il n'en reste plus qu'une enceinte octogonale, dont les embrasures de canons parfaitement conservées indiquent l'ancienne destination. Les murs à double enceinte ne s'élevaient pas à plus d'un mètre au-dessus du sol. Les serpents, les lézards sont seuls demeurés fidèles à ces pierres. Nous rencontrâmes quelques Arabes à la sombre figure, dont notre imagination ne manqua pas de faire des brigands, d'ailleurs fort innocents en ce moment à notre endroit. L'un "d'entre eux, pourtant, que

nous rencontrâmes seul dans un lieu dont la sauvagerie méritait bien de lui servir de cadre, nous sembla plus féroce que les autres. Nous nous demandâmes si c'était bien là le voleur annoncé. Notre ennemi s'avançait vers nous d'un pas embarrassé par l'arsenal qu'il portait à sa ceinture, et qui, faisant saillie sur son ventre, le forçait à rejeter ses épaules fortement en arrière. Sabre, tromblon, pistolet, poignard, coutelas, stylet, rien ne manquait à ce magasin d'armes, pas même la pipe. Notre hardi agent des postes, M. B., ne fut pas plus à court de ressources qu'à Alexandrie et à Jaffa. Il courut droit sur l'homme suspect, et, après l'avoir courtoisement salué à l'orientale, mit la main sur son pistolet, en lui faisant signe que c'était pour examiner ses armes, et qu'il n'avait rien à craindre de nous. Le sauvage ébahi se laissa faire et nous permit d'admirer les superbes manches d'un pistolet dont le canon était de bois, d'un poignard qui n'était qu'un instrument destiné à nettoyer la pipe, et d'un écritoire qui ressemblait à un tromblon. Nous fûmes charmés et rassurés, et voilà comment nous échappâmes au plus grand danger que nous ayons couru au milieu des brigands du Taurus.

Comme en Egypte, les eaux douces sont sur les côtes syriennes d'une fécondité remarquable. Sans parler de l'ample récolte de coquilles que je me plaisais à faire, je ne pouvais me rassasier d'admirer les évolutions gracieuses des milliers de poissons qui peuplent des ruisseaux limpides coulant sur des cailloux étincelants. Comment un si beau pays peut-il être le tombeau de ses habitants? En permettant que de si belles choses soient fatales à l'homme, Dieu peut-être veut le punir de ne pas tirer parti de ces dons merveilleux qu'il lui a faits.

En rentrant à Alexandrette, nous tombâmes au milieu d'une noce. Des hommes sautaient devant trois musiciens indigènes ; c'était un bruit à ne pas s'entendre. L'un des musiciens frappait de ses deux mains une peau de mouton tendue à la manière d'un tambour de basque; un autre artiste jouait d'une sorte de trompette à trous, et enfin le troisième semblait tenir à sa bouche un instrument de bois, qui me parut être une flûte. Cette musique, sur un ton extrêmement aigu, était accompagnée par les vociférations des invités. On nous dit qu'on allait ainsi chercher le garçon d'honneur. Nous le vîmes bientôt apparaître, en effet, précédé de

domestiques qui portaient sur leur tête d'immenses plats de bois. Dans l'un s'élevait une pyramide jaune de riz au safran, dans l'autre de la volaille bouillie et un quartier de mouton d'une couleur d'or qui eût paru moins appétissante aux gourmets de l'Occident qu'aux estomacs orientaux. Les gens du pays ne mangent rien saps safran , et toutes les ressources de l'art culinaire étaient représentées à nos yeux par ces plats pantagruéliques que nous venions de voir passer. Mais l'heure du départ nous rappelait à bord, et nous fûmes forcés bien à regret de renoncer à la noce orientale.

En arrivant à bord, le commandant me présenta à un capitaine français dont la femme était malade sur le brick les Rames de Saint-Valéry . Je trouvai clans l'unique et sale chambre de ce navire une jeune femme, dont la gracieuse et mélancolique physionomie faisait un contraste étrange avec la brune figure de son mari , pleine de cette franche rudesse propre aux durs habitants de cette planche goudronnée qu'on nomme un brick de commerce. Quel dévouement et quel noble sentiment du devoir ne fallait-il pas à cette jeune femme pour oser partager ainsi les dangers d'une telle vie J Partie depuis dix mois de Rouen, elle avait visité les

côtes de la Norwége, elle était allée de là en Angleterre, puis à Bordeaux, à Marseille et enfin à Alexandrette. La gracieuse et intéressante malade me montra une main charmante de distinction, dont un horrible panaris avait à peu près détruit l'index. Privé des soins de tous les jours qui lui eussent été indispensables, qu'allait devenir un tel mal ? Mais rien n'effrayait l'énergique malade, et sa confiance en Dieu égalait son dévouement à son mari et sa résignation. Quelle leçon dans un tel lieu !

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