‹ Les échelles du LevantChapitre 14 sur 19 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Ij* Archipel.

Partis le soir cle Mersina, au point dû jour nous aperçûmes Rhodes, la ville des chevaliers. A sept heures le paquebot s'arrêtait devant la pointe des Moulins, à l'entrée du port, où se mire majestueuse et triste cette vieille tour des Chevaliers, dont le badigeon turc n'a pas effacé encore les antiques et nobles inscriptions. Ici c'est un buste de la sainte Vierge, là une croix sculptée, ailleurs un écusson oublié portant de glorieux souvenirs.

Le canot qui nous conduisit à terre passa devant l'entrée du port, que quelques rochers à fleur d'eau rendent très-étroit. Une pauvre cabane de pêcheur, aux planches mal jointes et vermoulues, occupe l'emplacement où l'un des

pieds du Colosse à dû s'appuyer. Cette entrée est très-étroite, et si la hauteur du Colosse était en rapport avec l'écartement des jambes, la statue était loin de répondre à ce que l'imagination des historiens en a fait. On a grand'peine à croire même que 900 chameaux aient pu être chargés de ses débris. Des vaisseaux y passaient, disait-on ; mais les galères antiques ne ressemblaient guère à nos vaisseaux de ligne, ni même à nos paquebots.

En sortant du port de la Quarantaine placé en avant de la ville, nous nous dirigeâmes, le long du rivage, vers un des quais tout teinté des mille couleurs chères aux Orientaux. La population masculine de la ville semblait s'être réunie là tout entière, non pour s'agiter, pour se presser comme dans nos villes d'Europe; mais pour s'accroupir sur les bancs de bois extérieurs de leurs cafés de planches, et fumer le tchibouk ou le narghiléh dans un kief éternel.

Nous longeâmes ensuite les remparts, au pied desquels coule une petite fontaine, où bêtes et gens viennent s'abreuver à tout instant du jour. Cette humble eau limpide fut peut-être teinte du sang des chevaliers ; et pourquoi ne les rappellerait-elle pas aussi? Tout parle d'eux à Rhodes, que Mgr Mislin nomme le plus in-

téressant musée du moyen âge. Au moment de notre passage, tout y était admirablement conservé. Les Turcs détruisent peu, mais ils ne relèvent rien, et se font ainsi les complices du temps. Ce sont heureusement les plus inertes des barbares.

Nous passâmes sous une porte précédée d'un pont-levis. Un grand écusson en marbre blanc portait ces mots :

d'amboise. mdi.

Nous étions dans l'enceinte de la ville des Chevaliers; une rue étroite, et pourtant plus large que toutes les rues des villes turques, s'engageait entre le fort Saint-Nicolas à droite et les batteries à gauche, encore garnies de leurs canons de bronze. Les culasses de ces glorieuses pièces portaient l'image de la sainte Vierge, genre de certificat dont il serait difficile de contester l'authenticité. Des pyramides de boulets de marbre s'élevaient encore, prêtes à être lancées sur les infidèles, et les infidèles vainqueurs ne les ont pas touchées depuis leur fatal succès.

Il est difficile de décrire l'émotion que l'on

éprouve en entrant dans cette longue avenue solitaire, où les portiques ouverts semblent encore annoncer l'apparition d'un page ou d'un chevalier à la cuirasse reluisante. Le silence le plus complet y règne ; c'est à peinesi de temps en temps, au lieu du coursier fougueux ou de l'héroïque soldat du Christ, on voit apparaître un bœuf traînant sa chaîne, ou un pauvre petit enfant du pays qui vient vous offrir de menues monnaies en criant : Antica, antica!

Sous les grands portiques sombres de ces anciens palais se glisse un furtif rayon de soleil. Les balcons de bois que les Turcs ont appuyés sur les écussons de marbre blanc, par les grandes ombres qu'ils projettent, rendent l'aspect de cette rue à la fois pittoresque et funèbre. Quand nous y entrâmes, tout un côté était plongé dans l'ombre, tandis que le soleil éclairait d'une vive lumière les murs blancs des maisons opposées; on eût dit qu'il voulût illuminer exprès pour nous ces plaques de marbre, où nous pouvons voir si souvent l'antique fleur de lis et lire le nom de la France. La conservation de ces écussons est très-remarquable ; les sculptures semblent ne dater que delà veille, tant les Turcs et le temps paraissent avoir eu de respect pour ces majestueuses ruines.

Vers lé milieu de la rue, nous admirâmes une grande niche sculptée en pierre, peut-être autrefois destinée à une statue de saint, et qui aurait pu servir de chaire. Ce délicieux morceau d'architecture soutenait les .planches vermoulues d'un pauvre balcon turc. Une femme voilée dans un haillon y respirait cette brise du matin si parfumée de solitude et de mélancolique rêverie, que nous savourions dans ces lieux empreints d'une héroïque grandeur; peut-être n'était-elle pas elle-même étrangère à cette triste et douce poésie de la tombe, image de sa propre vie. Ne voulut-elle pas du moins nous laisser lire dans ses yeux ses secrètes pensées*: car elle disparut à notre aspect.

A l'extrémité de la rue on voit encore les restes d'un arceau ogival, sorte de porte qui donne accès sur une petite place dallée, comme la rue, en pierres de galets. Comme au temps des chevaliers, des enfants jouaient sous un arbre séculaire; ils vinrent nous offrir de visiter l'église de Saint- Jean, qui s'élève à la gauche de la place. Cette église, transformée en mosquée, n'est guère plus actuellement qu'une ruine : les voûtes en sont tombées, et les Turcs les ont remplacées par un de ces plafonds à toiles dorées sur solives saillantes dont ils sont si prodigues

dans leur architecture. Des tapis sales et usés recouvraient les dalles du sanctuaire, au milieu duquel s'élève une chaire de bois. Au centre de l'église, on voit encore le tombeau du grand maître qui l'a fondée. De bien rares chrétiens viennent prier sur cette tombe, dont le silence n'est plus troublé que par le cri de la chauvesouris ou le frôlement de l'aile du passereau. Nous quittâmes ces lieux désolés, où nous avions presque froid, et nous nous dirigeâmes vers les bazars. Nous y retrouvâmes le mouvement et le bruit de la vie orientale moderne, peu faite pour effacer le souvenir de la rue des Chevaliers. Un quartier spécial est consacré à Rhodes à l'habitation d'une, population juive, d'origine espagnole. Nous fûmes agréablement surpris d'entendre parler la langue du Cid dans ce coin de l'Orient. Cette tribu juive aurait, dit-on, fui au moyen âge les persécutions chrétiennes, ou, ce qui est aussi probable, aurait suivi l'expulsion des Maures de la terre ibérique. Les musulmans et les juifs ne peuvent pas se sentir, et pourtant ils ne sauraiant se séparer. On les rencontre toujours ensemble. On retrouve dans le quartier juif de Rhodes ce type unique que Dieu semble avoir donné comme un cachet de flétrissure à la race déicide. Les hommes d'ailleurs furent seuls

coupables; aussi leurs femmes sont-elles restées

belles.

La campagne de Rhodes est très-remarquable; la promenade y est rendue quelquefois dangereuse par la grande quantité de serpents qu'on peut y rencontrer, et qui lui avait fait donner par les Grecs le nom d'Ophiusa. Aujourd'hui encore les paysans de Pihodes, pour éviter les morsures des reptiles, sont chaussés de bottes qui s'élèvent jusqu'au-dessus du genou.

La situation de l'île de Rhodes et la fécondité de son sol lui ont fait jouer un rôle très-important dans l'histoire. Elle était célèbre. dans l'antiquité par son commerce, sa marine, son agriculture, ses fabriques. Les arts y fleurirent longtemps. Eschine y fonda une école d'éloquence, où Gaton, Gicéron, Gésar, Pompée, Brutus, Tibère, etc., vinrent se perfectionner dans l'art de la parole.

Les Perses, les Grecs et les Romains l'avaient possédée tour à tour, lorsque Foulques de Villaret, grand maître de l'ordre de Saint-Jean, chassé de la Palestine par les musulmans, vint y planter, en 1310, l'étendard des chrétiens. Les nobles chevaliers surent la défendre pendant deux siècles contre les attaques de la barbarie. Les barbares ontenfm triomphé, etl'île est

devenue, comme tout ce qui appartient aux Turcs, une ruine. C'est à peine si sur quarante lieues de circuit elle contient 20,000 habitants, presque tous Grecs d'ailleurs.

Nous avions quitté la Syrie à Alexandrette ; mais à Rhodes nous retrouvions la Grèce pour nous consoler de la vue des Turcs, sanglanls parasites de l'Orient, que nous rencontrions partout. Toutes ces belles îles chantées par les poètes, au lieu de villes célèbres et de poétiques ombrages, n'offrent plus que des rochers toujours majestueux, à la couleur éclatante. Nous entendions un jour, dans son rude mais pitto- • resque langage, un marin nous dire que l'Archipel n'était ainsi nommé de nos jours que parce qu'il avait été archipelé par les Turcs. Mais les parasites, un jour, meurent eux-mêmes sur leur victime. Si les Turcs ont ruiné toutes les richesses matérielles des îles grecques, ils n'ont pu éteindre le patriotisme de ces fîères âmes hellènes, qui, après plusieurs siècles d'oppression, retrouvent au jour du réveil leur antique et énergique amour pour la patrie. Saluons, en passant, cette terre grecque, qui inspira ànos pères de si magnanimes dévouements. Malgré son aridité relative, rien n'est gracieux comme le groupe d'îles que l'on trouve

de Rhodes à Smyrne. On dirait un jardin maritime ; ici c'est Kiscilles, là c'est Chic- ; plus loin on passe devant la ville de Cos aux antiques et grands souvenirs. Je ne pus pas jeter sans émotion les yeux sur ce petit coin de terre aujourd'hui oublié et jadis si plein de la grande voix d'Hippocrate. Les portiques, les académies ont disparu, laissant à leur place les blanches maisons des Turcs, sorte de fantômes levés sur un tombeau.

Arrêtons un instant notre regard sur ces lieux célèbres, qui furent comme le foyer du sacerdoce médical. La médecine grecque de l'école de Cos, par son union avec la religion, était l'objet de la vénération populaire; le médecin, loin d'être l'ennemi du prêtre comme il ne l'est que trop souvent de nos jours, était, selon ta belle expression d'Hippocrate, un philosophe divin. Le profond sentiment de ses devoirs et de sa dignité lui mérita non-seulement d'être le bienfaiteur de ses semblables, mais d'atteindre à là plus grande somme de vérité philosophique et de conserver les notions de la loi naturelle, en attendant la révélation chrétienne. Onsaitqu'Hippocrale fut le maître de Platon. Le serment si connu du prince des médecins grecs nous est resté comme expression de la haute dignité du

médecin de son temps, et le jeune docteur qui à Montpellier le prononce encore, ne prend pas sans émotion un si grand engagement en de telles paroles, qu'une autre école médicale moderne a cru pouvoir supprimer sans danger : la dignité et la grandeur delà fonction est plus souvent qu'on ne pense la sauvegarde de la fermeté des âmes de ceux qui en sont revêtus. 'La médecine grecque s'élevait à la hauteur d'une grande fonction sociale, d'un véritable sacerdoce. M. Carie Wescher, membre très-distingué de l'école française d'Athènes, dans un rapport publié dans le Moniteur universel du 20 octobre 1863, à propos d'une inscription récemment découverte dans l'île de Carpathos, a donné la preuve de l'autorité dont jouissaient les médecins dans la Grèce antique. « Élus par la cité et payés par elle, les médecins publics devaientleursservices gratuits à la société tout entière. Nous lisons dans l'inscription que Ménocrite soignait avec un égal empressement les citoyens et les étrangers, les habitants de la ville et ceux des faubourgs. Fonctionnaire de l'État, il n'avait aucun salaire des particuliers. Ainsi sont mieux expliqués désormais les passages d'Aristophane, de- Platon, de Xénophon, où se trouvent des allusions à ces usages. N'hésitons pas à le dire :

les devoirs moraux du médecin sont retracés dans les considérants de ce décret en des termes qui font honneur à la civilisation antique. L'origine de la médecine chez les Grecs était religieuse ; les temples d'Esculape furent les premiers hôpitaux, et ses prêtres, les premiers médecins, les Asclépiades, n'étaient pas, comme on l'a cru quelquefois, une famille, mais une corporation pieuse exerçant, au nom du dieu lui-même, le bienfaisant ministère dont il était le patron. Néeàl'ombre du sanctuaire, la médecine antique, en se sécularisant avec Hippocrate, prit dans les enseignements et dans la pratique de ce grand homme un caractère de loyauté scientifique et d'élévation morale qu'elle garda longtemps. Qu'on relise dans la savante édition deM. Littré l'écrit intitulé : Serment cV Hippocrate. On verra que cet admirable morceau, à part quelques détails vieillis dans l'inévitable changement des mœurs, peut passer encore aujourd'hui pour le code véritable de la profession médicale. Sans doute les médecins grecs ne suivirent pas toujours les sages préceptes de leur maître, et plus d'un s'enrichit aux dépens de la morale. A Rome, le vieux Caton interdit formellement à son fils la fréquentation des médecins : Interdixi tibi de medicis. Toutefois nous voyons par notre

inscription que les médecins grecs ne ressemblaient pas à tous ceux que proscrivit plus tard l'austère censeur des mœurs romaines . Plus d'un assurément comprenait comme Ménocrite les devoirs de sa profession, et se souvenait de ces belles paroles contenues dans le serment qu'il avait prêté au seuil de sa carrière : « Je passerai ma vie et j'exercerai mon art dans l'innocence et la sainteté. » Les honneurs fendus à Ménocrite prouvent que les peuples savaient alors, comme aujourd'hui, apprécier le dévouement. » [Moniteur, même rapport.)

Ce fut l'éternel honneur de l'école de Gos d'avoir imprimé à la pratique médicale le caractère de sainteté qui l'a immortalisée et en fait aujourd'hui encore comme un modèle idéal. La solitude et le silence ne sont faits autour de cette chaire antique, parce que la grande parole qui la remplissait n'a pas voulu saluer le Dieu inconnu qui lui fut un jour révélé. La médecine cessa de chanter à sa manière les louanges de Dieu , et ne retrouva sur d'autres terres de loin en loin sa grandeur parmi les hommes, que lorsqu'elle se fit la servante de Dieu au milieu de ceux qui souffrent . Toutes les fois qu'elle voulut s'élever au-dessus de cette grande et humble mission, son orgueil n'a laissé que des ruines. Ainsi fut-il cle Cos comme

d'Athènes. La science qui s'éloigne de Dieu ne mène qu'au néant

L'île de Cos est plus verdoyante que tout ce que nous avions vu précédemment dans l'Archipel, et pourtant ses montagnes sont bien dépouillées encore, malgré la teinte verte et rouge dont elles se recouvrent de temps en temps; mais la beauté pittoresque des îles de l'Archipel est tout entière dans la poésie des lignes, dans les silhouettes majestueuses et chaudement colorées des grands rochers et des montagnes qui se mirent dans l'eau dormante des canaux. Le canal de Scio passe avec raison pour une merveille du monde, qui ne saurait le céder qu'au Bosphore. Il est formé par les Sporades, poétique guirlande d'îles belles encore, qui semblent pleurer en silence leurs splendeurs passées. Gomment un chrétien pourrait-il sans émotion passer entre Pathmos et Ephèse?

Près des bords fortunés où la vague aplanie Expire mollement sous les pins d'Ionie, La riante Téos découpe les flots bleus. De bocages mouvants gracieuse corbeille, Elle semble flotter sur Tonde qui sommeille Comme on peint d'Apollon le berceau fabuleux.

Berceau d'Anacréon, salut, lie sereine, Arbres verts où pendait son luth mélodieux, Rives qui sous ses pas amollissiez l'arène Et qui fermiez sur lui vos bois voluptueux.

Au sein des mêmes eaux, sur la rive écumante Que bat a coup pressés l'aile de la tourmente, Pathmos entend la mer gronder avec fracas. On dirait, à ses Bancs ceints de noires ténèbres, Que sillonne l'éclair de ses lueurs funèbres, Un cercueil entouré des flambeaux du trépas.

De Jean le bien-aimé, salut, exil sévère Coteaux dont la rudesse offensait ses pieds nus, Vous qui lui rappeliez ce chemin du Calvaire Dont il gravit la pente a côté de Jésus (1).

Depuis notre départ d'Alexandrie, la rapidité des traversées , qui d'ailleurs se font presque toutes de nuit, jointe à la variélé et à la richesse des spectacles de la rive , ne nous a guère permis de jeter les yeux autour de nous sur le pont du navire, qui jusqu'en Egypte nous offrait une promenade facile, et qui aujourd'hui est couvert d'hommes, de femmes et d'enfants. L'administration des paquebots a dû modifier son réglementa partir d'Alexandrie. La cuisine n'est plus unique, il n'y a plus de limite assignée aux premières ou aux secondes, le pont est couvert d'une foule immobile et accroupie ; les Turcs

(1 ) Paul Reynier, Téos et Pathmos. « Pour rendre plus complet, dit le poète, le parallélisme qui fait le fond de cette ode, j'ai adopté l'opinion qui regarde l'antique Téos, patrie d'Anacréon, non comme ville de la côte d'Ionie, mais comme une lie voisine de cette côte. »

Il faut lire dans les œuvres de Paul Reynier en entier cette ode magnifique, où il a su rendre en si beaux vers la grâce et la majesté des souvenirs des lieux célèbres que nous traversons.

campent partout, et toujours aussi bien sur le pont du paquebot que dans la grande cité byzantine, qui se lassera bien un jour d'une séculaire insulte. Rien n'est curieux comme l'installation d'un Turc sur le pont d'un navire : il s'établit là aussi complètement qu'il l'est clans sa propre maison. Il y manque de toutes choses nécessaires à un Européen ; mais tout un arsenal de tchibouks , de narghiléhs, de pipes, de coussins, de7 matelas, de tapis, le suit partout. La formidable artillerie que tout honnête Turc porte accumulée sur son ventre est la seule chose dont il soit forcé de se dépouiller à bord. Les officiers du paquebot ont soin de faire décharger par les propriétaires eux-mêmes les armes, qui, chargées depuis longtemps, éclatent souvent dans cette opération. Toute cette ferraille est déposée dans la chambre du commandant du bord.

Toute sa maison et tout son mobilier voyagent avec le Turc; il n'oublie rien, ni ses pipes ni ses femmes; rien n'est laissé au logis. Les objets qui ne peuvent s'emporter sont ordinairement confiés à la surveillance publique dans une mosquée ; les femmes se groupent par familles sur le pont à côté du mobilier dont elles font partie. Leur visage est d'autant mieux couvert que leur maître et seigneur est plus près d'elles ;

le voile perd de sa transparence et de sa coquetterie à mesure qu'on s'éloigne de Stamboul. Les plus riches pachas, comme le plus pauvre des fils de Mahomet, voyagent de même; ils couchent sur le pont, à la merci des intempéries de l'air.

Nous avons dit plus haut que clans une de nos traversées de Syrie nous fûmes les heureux compagnons de route de M. Mailand, artiste grand seigneur, et de plus homme de goût, à l'exquise observation de qui rien de beau n'échappait en Orient. Son habile pinceau se préparait à l'étude des grâces charmantes des chrétiennes de Balbek et de Damas, en reproduisant les traits de sauvages bachi-bouzouks druses, que le Ltjcurgae ramenait de Smyrne à Beyrouth. La difficulté avait été grande pour obtenir de ces étranges modèles qu'ils voulussent bien laisser reproduire leurs traits. Mais l'exemple des premiers qui reçurent le bakchich, entraîna presque tous les autres, et, dans l'impossibilité où il se trouva de leur faire comprendre qu'ils n'étaient pas tous également beaux, l'artiste fut obligé de se soustraire par la fuite aux croissantes prétentions de ses modèles, dont tout le gaillard d'avant était encombré. Leur burnous à grandes raies noires

et blanches était en parfaite harmonie de ton avec leurs visages rudes et cuivrés. Leur vue seule faisait concevoir facilement tout le mal qu'on doit avoir à discipliner de tels hommes : ce sont de vrais sauvages, et qui l'ont bien montré dans cette malheureuse Syrie, où nous les ramenions pour le malheur de nos frères les Maronites.

Une partie de l'arrière du navire était occupée par la famille d'un des petits-fils de l'émir Béchir.

Les émirs maronites, malgré leur très-modique fortune (la Porte a confisqué leurs biens et leur faisait une misérable pension) avaient pris des places de seconde pour leurs femmes, se logeant eux-mêmes sur le pont. On sent l'influence du christianisme dans cette sorte de déférence pour le sexe faible, que n'ont pas les Turcs, qui ne craignent jamais d'exposer leurs femmes à toutes les intempéries de l'air sur le pont encombré de nos paquebots. L'une des femmes des émirs était fort jeune et d'une très-grande beauté. Quand elle et ses sœurs paraissaient sur le pont, elles étaient toujours voilées comme les femmes turques ; mais dans l'intimité elles oubliaient sans scrupule les usages orientaux. La mer les fatiguait beaucoup ;

elles me firent appeler, et je dus à cette circonstance de pouvoir admirer leurs charmants costumes, leurs gracieux visages, et cette grâce nonchalante inconnue de l'Occident, qui caractérise toutes les femmes qu'une certaine aisance préserve en Orient de cette décrépitude hâtive que la misère entraine avec elle à un degré inconnu en Europe.

La mer devint peu à peu très-grosse, et la nuit tout entière fut remplie par un orage avec pluie diluvienne. Rien n'était triste comme l'aspect des passagers orientaux du pont, mouillés jusqu'aux os ; la situation des femmes surtout était des plus misérables. Le lendemain on fut obligé de leur dresser la tente, et rien ne manqua plus à leur campement. Un rayon de soleil eut bientôt réparé les avaries de la nuit ; les couleurs des costumes orientaux n'en parurent que plus brillantes dans le demi-jour que projetait sur elles la tente aux teintes sombres.

Mais la tempête ne nous quittait pas, et si la veille j'admirais les femmes maronites, je ne pus le lendemain en faire autant pour l'un des émirs, le principal de nos passagers : rien n'était misérable comme la frayeur de ce malheureux. A tout instant il venait nous demander ce que nous pensions du temps, et jamais

nous ne parvenions à le rassurer. Harcelé par lui, nous finîmes par lui conseiller de quitter le bateau et de s'en aller en poste. Nous ne pouvions ne pas remarquer que quelques années avaient suffi sous le ciel oppresseur et étouffant de Stamboul pour faire un lâche de cet homme dans les veines duquel coulait pourtant le sang de l'émir Béchir. Je ne nie pas que la première vue d'une tempête n'émotionne rudement ; mais cette peur instinctive ne dure pas, et si elle ne fait pas toujours place à un calme parfait dans le cœur de l'homme brave, elle se change en une émotion continue qui n'a rien de commun avec une puérile crainte et qui n'exclut pas la dignité. Notre émir infortuné n'était ni émotionné ni digne : il était terrifié. Avions-nous là un exemple de cette déchéance morale dont le peuple maronite accuse ses anciens chefs d'être atteints?

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