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CHAPITRE XIV

Siuyrnc.

C'est le matin au lever du soleil qu'il faut entrer dans le golfe de Smyrne pour en admirer toutes les beautés.

Quand le Lycurgue y faisait son entrée le 17 novembre 1854,1e soleil s'élevait à peine au-dessus des montagnes de l'Éolide, qui, plongées encore dans la vapeur du malin, entouraient le golfe comme dans un voile de gaze. Le bleu de la mer, qui se confondait sur les rives par nuances insensibles avec la blancheur du brouillard , n'était séparé de l'azur intense du ciel que par les crêtes montagneuses d'un rouge de feu.

De hautes montagnes aux crêtes arides, aux bases verdoyantes, enserrentle golfe de Smyrne, dont les contours bizarres et capricieux for-

ment plusieurs bassins. Nous longeâmes la côte sud en faisant un grand détour pour éviter les bas-fonds du milieu du golfe. Le pouce deKara- Bournou, ou Tête-Noire, et les montagnes qui dominent la ville, passèrent successivement devant nous.

A midi nous arrivâmes devant le château extérieur ; c'est ainsi que les Turcs nomment une espèce de maison blanche qu'il serait difficile de prendre pour une forteresse, si l'on ne connaissait pas d'avance sa destination. Nous aperçûmes un homme accroupi sur la plage, un fusil était à côté de lui ; on nous dit que c'était une sentinelle turque.

Le golfe était d'un calme admirable; quelques pauvres barques de pêcheurs fuyaient devant nous et faisaient lever sans cesse des troupes de macreuses et de canards sauvages. Les rapides sacalèves des Orientaux étaient immobiles sous leurs grandes voiles flottâmes, dont les larges reflets blancs diapraient partout la mer. C'est chose effrayante à voir qu'une telle voilure sur d'aussi petits bateaux , qu'on charge à ce point que sans des toiles tendues au-dessus des bordages l'eau les submergerait; d'aussi frêles esquifs s'aventurent jusqu'au milieu de l'Archipel.

Notre Lycurgue passa majestueusement au milieu de ces mille bateaux manquant de souffle et immobiles, et la belle capitale de l'Asie Mineure ne tarda pas à se montrer à nous.. Entourée de hautes montagnes aux masses sombres et imposantes, Smyrne, la tête couronnée de ses verts cyprès et de son château-fort en ruine, mire ses maisons étagées, ses arceaux nombreux, ses minarets élancés, dans les eaux dormantes de son golfe. Ses toits de briques, dont la couleur éclatante est en harmonie avec le vert des cyprès et des pelouses naturelles de la colline, lui donnent un tout autre aspect que celui des villes syriennes : c'est la ville turque, et ce n'est plus la ville arabe; elle est plus pittoresque, mais elle a moins de caractère.

Nous jetâmes l'ancre en plein 'golfe ; Smyrne n'a pas de port. Nous nous rendîmes à la direction des postes, en passant au milieu de plusieurs navires français. Nous débarquâmes sur un escalier de bois qui descend jusque dans l'eau. Le calme ordinaire de la mer a permis qu'on construisît les maisons sur pilotis dans l'eau même. On voit ainsi des cafés, des embarcadères, etc., suspendus au-dessus d'une forêt de pilotis qui se mirent dans les eaux. 11 n'y a donc pas de quais à Smyrne. La ville n'en

est que plus belle, vue du golfe; mais cela nuit à son aspect intérieur. C'est surtout de la mer qu'il faut admirer la capitale de l'Asie Mineure. Rien n'est délicieux comme une soirée passée à bord d'un navire en rade de Smyrne. Du côté de la ville, mille lumières se reflètent dans les eaux assombries par les grandes ombres noires de la colline et du château ; de l'autre côté, la lune éclaire de sa douce lumière les villas de Bourlabat, et de loin en loin une blanche voile jette dans les eaux sa vacillante image.

La première chose que l'on cherche à voir dans une ville turque, c'est le quartier des bazars; c'est là que s'agite cette population si mêlée, si bariolée de l'Orient. Dans des rues étroites, tortueuses et sales, dont le sol boueux et mal pavé est ombragé par des toiles déchirées de mille couleurs, tendues sur des cordes, s'accostent, se pressent et se poussent le musulman à la face grave et stupide, le juif à l'œil faux et vif, le Grec â la moustache noire et au regard fier, le Français au regard ferme et souriant, l'Anglais à l'air dédaigneux et satisfait. Des boutiques aux devantures.relevées en forme de toits avancés au-dessus d'une ouverture unique, garnissent chaque côté des rues. Un demi-jour plein des plus charmants effets de

clair-obscur règne au milieu de ces singuliers marchés. Çà et là un rayon de soleil, se glissant dans un interstice de la mobile toiture de la rue, illumine tout à coup un groupe aux costumes éclatants, qui se détache en vive lumière sur le fond obscur des boutiques, précieuse disposition pour les marchands, qui profitent ainsi, sans scrupule, des erreurs d'optique de leurs acheteurs peu habitués à l'obscurité. Ceux-ci ne sauraient distinguer les imperfections de leurs emplettes. Au milieu de leurs marchandises, les vendeurs, les jambes croisées, fument nonchalamment leurs pipes en attendant les acheteurs, que les courtiers juifs se chargent d'appeler et de leur amener. Rien n'est curieux comme le manège de ces honnêtes intermédiaires pour se faire suivre des Européens. Quand j'arrivai dans la rue des bazars, un juif à la longue robe et à la barbe rouge vint me baiser la main en me disant : « Nous autres, nous sommes vos esclaves, faites de nous ce qu'il vous plaira. » Rien ne peut éloigner ces dévoués serviteurs, quand une fois ils se sont attachés à vos pas, pas même les coups de bâton; leur utilité est d'ailleurs souvent incontestable. Les juifs, en Orient, parlent toutes les langues et font tous les métiers. Ce sont surtout

des drogmans et des guides. Ils cherchent à accompagner les Européens chez les marchands, dont ils traduisent les paroles à leur convenance personnelle. Ils ont bien soin, quand ils le peuvent, de faire payer au naïf acheteur le double du prix de l'objet qu'il demande. Ils se sont entendus avec les marchands, qui leur remboursent ensuite tout ou partie de la différence. Ce sont là souvent entre les deux larrons des sujets de longs débats. Yous croyez naïvement que le juif pérore en votre faveur, tandis que c'est sa propre affaire qu'il discute. « Différents quartiers sont affectés à Smyrne aux diverses branches d'industrie : ici c'est le bazar des pipes, là celui des étoffes, plus loin celui des cuisiniers, puis des herboristes, des charpentiers, etc., etc. Nous avons dit l'incroyable pêle-mêle d'hommes et d'animaux qui remplit les rues boueuses des bazars. Les chiens sont surtout plus nombreux que dans aucune autre ville turque ; ils y sont heureusement fort inoffensifs. Le chameau est l'autre animal dont les Orientaux ne sauraient se passer. Les chameaux de Smyrne sont fort beaux ; ils sont couverts de longs poils soyeux qui leur don nent un aspect de propreté que n'ont pas les chameaux d'Egypte.

Il n'est pas de fléau comparable à une caravane pour le malheureux voyageur égaré dans une étroite ruelle de Smyrne. Ce n'est jamais sans effroi qu'on voit s'engager dans une rue où l'on aurait de la peine à marcher trois de front, ces interminables files de chameaux toujours précédés de l'âne habituel. Disons d'ailleurs, à l'avantage des chameaux, que ce sont des bêtes fort pacifiques et qui n'ont pas la moindre malice en tête contre les djiaours. On n'en saurait dire autant des chiens et des hommes.

En quittant les bazars, nous visitâmes le quartier franc, formé par une longue rue étroite, fort sale et mal pavée, qui n'est séparée de la mer que par une rangée de maisons. C'est là que se trouvent la poste, l'agence des messageries impériales et de nombreux comptoirs. C'est le rendez-vous des négociants européens.

A côté des bazars se trouve le quartier turc. Nous nous engageâmes dans une petite ruelle sur laquelle s'ouvrent les croisées grillées des harems, les grandes portes toujours closes des maisons turques. C'est la solitude, la mort après la vie. Les rues turques sont silencieuses et désertes. C'est à peine si de temps en temps une femme voilée ou un chien viennent en troubler le silence. Les rues ottomanes conduisent toujours à un cimetière. Quelle autre direction

pourraient-elles avoir en effet? Nous nous trouvâmes au milieu d'une forêt de cyprès gigantesques, dont l'ombre épaisse s'étendait sur des milliers de pierres blanches irrégulièrement placées. Des bonnets de derviches ou des turbans sculptés à l'extrémité supérieure de la pierre, indiquent le rang, le grade, la situation de celui qui repose.

Nous étions tout absorbés dans la contemplation de cette solitude funèbre, quand nous entendîmes une lourde porte crier sur ses gonds. Nous vîmes quatre femmes turques se glisser à travers la porte entre-bâillée ; de grands manteaux rouges les enveloppaient de la tête aux pieds ; un léger voile blanc, qui laissantes yeux découverts, leur couvrait le visage, mais point assez pour qu'on ne pût le distinguer. Leurs grands yeux noirs tranchaient d'une façon fort piquante avec la blancheur de leur voile de gaze. Deux d'entre elles étaient fort jeunes et fort belles, toutes deux douées d'un embonpoint qui les déparait un peu, mais dont elles devaient être très-fîères, puisque c'est pour les Turcs une des beautés physiques les plus admirées. Les deux autres femmes étaient plus âgées et paraissaient êtres les suivantes des premières. Une démarche disgracieuse par sa

nonchalance n'est pas de nature à corriger ce que cet embonpoint exagéré donne de vulgarité à l'aspect des femmes turques.

Le cimetière juif est placé à côté du cimetière turc : car dans la mort comme dans la vie le Juif et le Turc ne doivent pas se quitter. Il n'y a pas de cyprès sur les tombes juives, dont les pierres sont gisantes sur le sol. Des inscriptions en caractères hébraïques y sont gravées. Un sentier escarpé traverse ce cimetière. Nous y rencontrâmes un cavalier armé jusqu'aux dents, suivi d'un esclave également armé. Était-ce un brigand? Le bachi-bouzouk ne nous regarda môme pas. Nous franchîmes le mur de soutènement qui sépare le cimetière juif du cimetière turc, et nous voulûmes nous engager sous les grandes ombres des cyprès. Des broussailles cachaient partout des ossements desséchés ; des pierres brisées placées en désordre, des coiffures sculptées, voilà tout ce que renferme un cimetière turc, dont l'aspect est pittoresque, mais nullement funèbre. Je songeais peu à la mort en visitant sa demeure en Asie ; ce besoin de recueillement, cette impression de tristesse méditative que fail à l'âme la vue d'un cimetière chrétien, ne viendraient-ils pas, outre les pensées religieuses qu'elle rappelle, du contraste

un peu dur des croix noires de nos tombeaux avec la blancheur des pierres tumulaires, de l'ordre et du mystère des demeures funèbres, ordinairement ornées d'emblèmes ou d'inscriptions qui fixent l'esprit sur la pensée de la mort? Rien de pareil n'existe dans les cimetières turcs, ordinairement placés sur les lieux de promenade et de rendez-vous, au milieu des spectacles les plus enchanteurs de la nature.

Mais les ronces ne rendaient pas notre promenade facile, et nous sortîmes du champ des morts; nous nous engageâmes dans une rue étroite et solitaire, où nous ne rencontrâmes que des chiens et des enfants qui nous reçurent fort mal; les uns aboyaient, les autres nous couvrirent d'une grêle de pierres, qu'ils lançaient fort habilement au moyen de frondes. Nous jugeâmes prudent de revenir sur nos pas.

Du haut du cimetière turc, où nous rentrâmes, la vue est splendide. Le golfe se déroule entouré de ses hautes montagnes, sillonné par mille navires; à droite, la ville s'étend au loin.

Nous nous dirigeâmes vers un petit café turc bâti sur pilotis dans la mer. Nous trouvâmes sur la plage les femmes turques que nousavions rencontrées déjà. Elles étaient accrou-

pies sur le sable, ne disant mot, paraissant contempler la nature ; notre présence ne parut pas les effrayer. À l'entrée du café maritime dont j'ai parlé, un autre groupe de femmes se tenaient assises sur une sorte de jetée en planches qui sert de débarcadère aux bateaux de cabotage. Nous nous assîmes non loin d'elles, et rnoil compagnon de promenade, avec sa hardiesse ordinaire, ne craignit pas d'adresser la parole à la plus âgée d'entre elles. On ne comprit réciproquement que deux mots : Francèse et Sévastopol, qui firent tous les frais de la conversation ; mais ces deux mots suffirent pour qu'on se quittât très-bons amis. Nous nous fîmes apporter des sièges, du café et des tchibouks. Nous bûmes fort gravement un fort mauvais café sans sucre , nous fumâmes en vrais Turcs la longue pipe, et le garçon du café fut si content de nous qu'il nous jugea dignes d'un concert improvisé. Sur une flûte des temps primitifs, il vint nous jouer des airs du pays.

En rentrant en ville, nous passâmes devant l'hôpital turc. Une sentinelle indigène, qui se tenait accroupie à la porte, se leva à notre vue et nous accompagna partout. Nous traversâmes des salles au rez-de-chaussée et au premier

étage sans rencontrer ni lits ni malades. Nous parvînmes enfin à découvrir quelques malheureux étendus dans une petite salle du rez-dechaussée. Ils étaient en petit nombre et me parurent en grande partie atteints de phthisie. Nous sortîmes bien vite de ce triste lieu, que le doux rayonnement de la charité chrétienne ne remplit pas, sans songer même à tirer de notre poche le sacramentel bakchich.

A la porte de l'hôpital nous retrouvâmes les rouges odalisques dont le pas traînant nous avait donné le temps d'une visite complète. Nous suivîmes un moment la même ruelle ; nous les vîmes enfin disparaître derrière la même porte d'où nous les avions vues sortir. Je poursuivis ma promenade, aimant à laisser aller mon esprit aux réflexions que fait naître un spectacle aussi nouveau pour moi que celui qui frappait mes yeux. Je songeais à la triste existence de ces femmes dont rien ne remplit la vie, lorsque je m'aperçus que mon compagnon n'était plus à mes côtés. Je me retournai et je le vis, les yeux fixés mélancoliquement sur cette porte entr'ouverte, qui était peut-être à ses yeux celle du palais des Mille et une Nuits. Mon imagination prêta une lyre à ses mains, un chant poétique à ses lèvres, et je me crus trans-

porté au noble temps des croisades, où les chevaliers troubadours s'oubliaient quelquefois jusqu'à chanter pour des sultanes. Mon compagnon en était là de ses ballades, quand, à la vue d'un affreux Turc armé jusqu'aux dents, il jugea prudent de battre en retraite. Peu de jours auparavant un marin français avait disparu dans le même quartier, et il avait fallu les plus actives recherches faites par ordre du pacha et du consul pour le faire retrouver.

Au-dessus du quartier que nous venions de traverser, le terrain s'élève rapidement jusqu'au château qui domine la ville. De grands pans de murs noircis par l'incendie s'élèvent au sommet de la colline dont les pelouses vertes entourent Smyrne. Repaire d'oiseaux de proie et de brigands, le château de Smyrne est quelquefois un but perfide de promenade. Mon ami M. Mailand, que la splendeur du spectacle absorbait, y faillit être victime de son amour du pittoresque. Attaqué par une troupe d'enfants armés de frondes, il ne dut qu'à une prompte retraite de ne recevoir aucune blessure grave.

Les environs de Smyrne sont ainsi souvent infestés de voleurs ou d'habitants ^dangereux . Gela dépend surtout du caractère du pacha gou-

verneur. Le même motif ne nous permit pas de visiter les villas grecques de Bourlabat. Audessous du château on rencontre le pont des Caravanes , but de promenade moins dangereux, et qui ne manque pas de charmes. Sous une arche antique, le Mélès roule ses oncles transparentes que les canards peuvent franchir à gué. Le majestueux feuillage de cyprès gigantesques supplée à l'absence des splendeurs passées du fleuve devenu ruisseau.

Le quartier grec est à Smyrne une des choses les plus intéressantes à visiter. La longue rue qui le compose ne ressemble en rien aux autres rues de Smyrne. De jolies maisons y montrent de chaque côté des portiques et leurs péristyles de marbre. Notre indiscrète curiosité nous fit souvent jeter un regard furtif au fond de ces gracieuses avenues de cours intérieures, aux murs couverts de pampres et de clématites. De belles Grecques disparaissaient aussitôt; d'autres parfois ne semblaient pas redouter notre présence.

Les chrétiens de l'Orient sont obligés de cacher leurs richesses ; tout leur luxe est à l'intérieur. Aiûsi, à Damas, des murs crevassés et en ruine cachaient les plus splendides résidences. L'or, qui se cache à l'extérieur, se ré-

panel à profusion dans le sanctuaire de la famille, que respectait même le fanatisme musulman avant qu'il se fût greffé sur la barbarie turque.

La manufacture de soie de M. Mathon est assurément une des curiosités les plus intéressantes de Smyrne ; c'est une usine française : n'était-ce pas suffisant pour nous attirer? Dans une vaste salle deux cents jeunes filles grecques sont alignées sur deux rangs en regard les unes des autres. Chacune d'elles est placée devant un plat de terre dans lequel coule de l'eau chaude destinée à ébouillanter les cocons; elles rouissent à mesure la soie et l'enfilent dans des filières qui l'enroulent autour de dévidoirs mus par la vapeur. Au milieu de la salle se promènent les surveillantes et les directrices du travail. Ces ateliers de femmes en plein Orient sont fort curieux. Le travail qu'on y admire offre un singulier contraste avec la paresse et l'inutilité de la vie musulmane. En passant au milieu de ces gracieuses ouvrières pour les-1 quelles nous étions des objets de haute curiosité , nous pûmes nous faire une idée de la beauté des femmes de la molle Ionie. Il est regrettable qu'une maladie des yeux, que le savant médecin sanitaire de Smyrne, M, le doc-

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tour Camescas, croit propre au pays, dépare un grand nombre de ces beaux visages. Il est à remarquer d'ailleurs que cette affection ne s'observait guère que chez les ouvrières de la manufacture, et peut-être pourrait-on attribuer aux émanai! ni félidés des cocons et à la vapeur qui se dégage sans cesse de l'eau bouillante dans laquelle les cocons sont échaudés, cette maladie des yeux, qui heureusement cède à quelques soins de propreté ou à un traitement simple et facile.

Au moment où je visitais Smyrne, le choléra sévissait avec Une assez grande intensité. Plusieurs des belles ouvrières pleuraient encore un père, une mère, une sœur, morts la veille. Un aspect général de tristesse était répandu sur la gracieuse assemblée, d'ordinaire plus rianteet plus gaie.

La grande préoccupation des jeunes Grecques que nous avions sous les yeux, est de trouver un mari, dont elles Sont souvent quittées quelques jours après le mariage. Elles reprennent alors leur premier souci; elles en cherchent un autre, et ainsi longtemps : car les mariages grecs se font et se défont avec une égale facilité, grâce au divorce que permet l'Église schismatique, trop tolérante à cet endroit.

Mais cette Église ne serait pas seulement, en partie au moins, responsable du relâchement des mœurs, conséquence du peu de solidité des liens conjugaux ; l'humoristique auteur CCEothen l'accuse de bien autre chose : « Les jeûnes , dit-il, de l'Église grecque produisent un mauvais effet sur le caractère du peuple; son abstinence n'est pas une plaisanterie : elle est portée à un tel point qu'elle mortifie trèsréellement la chair. L'irritation fébrile du corps opère de concert avec l'abattement d'esprit que cause la privation de nourriture, et il en résulte, en effet, quelque excitation religieuse ; mais elle est d'un caractère fébrile et sombre. Il paraît certain qu'à mesure que le Grec fait ainsi de plus grands progrès vers la sainteté, il ressent un désir plus violent de commettre quelque crime bien noir. Le nombre des assassinats durant le carême est plus considérable, à ce qu'on assure, "que dans toute autre saison de l'année. » Nous laissons à l'honorable membre du Parlement anglais qui a écrit ces lignes , toute la responsabilité de son assertion.

« L'Église grecque, dit encore l'auteur à?Eothen, enjoint aussi à ses fidèles d'observer les fêtes d'un si grand nombre de saints, que de

fait elle raccourcit singulièrement leur vie. Toutefois la portion de ces jours réservés qui est consacrée aux exercices religieux, n'est pas fort considérable, et le peuple ne consacre point le reste des heures à des jeux, à des occupations qui fortifieraient le corps, ou donneraient de l'énergie à l'esprit, du développement au goût ; au contraire , les fêtes des saints se passent chez les Grecs de Smyrne de la même manière que les dimanches chez les servantes de Londres, c'est-à-dire à regarder sérieusement et patiemment ce qui se passe dans la rue. Les hommes s'acquittent de ce devoir sur les portes de leurs maisons, et les femmes le remplissent aux fenêtres, poste que l'usage leur a si bien réservé en pareil cas, qu'un homme qui se hasarderait à célébrer la fête à une croisée passerait pour un misérable efféminé. J'assistai, un jour, à un traité relatif au loyer de quelques appartements, traité qui se débattait entre Garrigaholt et la femme grecque à laquelle appartenaient les chambres dont il s'agissait. Carrigaholt objecta que les fenêtres ne donnaient point de vue sur la rue. Aussitôt le front de la matrone se couvrit de nuages; elle se tourna vers l'Irlandais avec tout le mépris d'une mère lacédémonienne et lui de-

manda froidement : « Es-tu donc une faible « jeune fille pour vouloir, de la sorte, t'asseoir « à une croisée et t'amusera regarder? » Lorsque vous traversez, clans ces jours de fête, les rues étroites de la ville, vous voyez les fenêtres, en forme de balcons, suspendues audessus de vos têtes et remplies de chaque côté des belles descendantes de la vieille race ionienne. Toutes (même cette impératrice qui est assise comme sur un trône à 11 croisée de cette cabane de boue du dernier ordre), toutes sont vêtues avec une magnificence du moins apparente; leurs têtes classiques sont couronnées d'écarlate et chargées de bijoux ou de monnaies d'or : c'est souvent la fortune entière de celle qui les porte (ce mode de placement a du moins l'avantage de permettre à un adorateur de compter aussi bien que d'admirer les objets de son affection); leurs traits ont reçu l'empreinte d'un pinceau hardi, qui fait ressortir l'extérieur des yeux et l'arc des sourcils, et qui prête un éclat surnaturel à ces regards graves et fiers qui percent votre cerveau. »

Mais j'allais oublier, en la compagnie du spirituel voyageur, la promesse que je me suis faite de ne pas ajouter un nouveau portrait

à une galerie sans fin; je ne suis d'ailleurs qu'à demi coupable : je n'ai pas l'honneur d'être le peintre du gracieux tableau dont le commencement vient de passer sous nos yeux, et dont on trouvera la fin au quatrième chapitre d'Enthe?i.

Une nuance délicate de la physionomie ionienne semble n'avoir pas été aperçue par l'auteur que nous venons de citer t l'expression, ce que les peintres appelleraient le sentiment de la tête, n'est pas exactement la même chez les Grecs d'Europe que chez leurs frères d'Asie. Les traits qui distinguent les Grecs de l'Ionie de ceux du Péloponèse sont ceux mêmes qui caractérisaient leurs ancêtres : la mâle énergie, la beauté un peu farouche des seconds est remplacée chez les Ioniens par un je ne sais quoi de plus doux, de plus attrayant, de plus voluptueux. Il y a entre eux la différence d'Anacréon et de Pindare: aux seconds le réveil de la patrie, la gloire de verser leur sang pour elle et de reconquérir son indépendance; aux autres, la tâche plus pacifique et peut-être aussi méritoire de l'enrichir, de la fonder dans la paix, de lui donner un éclat qui fait l'honneur des nations civilisées. De la fusion de ces deux races doit renaître un jour la véritable nation grecque.

Cette fusion s'annonce depuis longtemps et elle est même plus facile qu'on ne pense.La philologie elle-même nous fournit un argument intéressant à l'appui de notre thèse (1).

Dans le remarquable rapport que nous avons déjà cité, M. Carie Wescher, membre de l'école française d'Athènes, entre dans d'intéressantes considérations dont nous sommes heureux d'être le premier écho. « Cette partie orientale et méridionale de l'Archipel, dit-il, qui s'étend depuis les côtes de Carri et les rivages d'Halicarnasse jusqu'à l'extrémité occidentale de l'île de Crète, et qui, semée de rochers et d'écueils, fut connue et redoutée des anciens sous le nom de mer de Carpathos, semble avoir été le siège préféré des colonies doriennes. Cette race vigoureuse et vivace y a laissé, profondément empreintes, les marques de son passage. Autant le génie ionien fut mobile, divers, prompt à se transformer, autanfle génie dorien paraît grave, constant, tenace. Invariablement fidèle à son culte, à ses lois, à ses mœurs, cette race montra la même obstination à garder son langage. En ces pays doriens, les inscriptions même les plus rapprochées de l'ère chrétienne laissent voir

(1) Moniteur universel. 20 octobre 1863.

encore des tracesnombreuses de l'ancien idiome. Cette empreinte locale s'est conservée parfois jusque dans la langue des chrétiens grecs de ces contrées : dans certaines îles surtout elle étonne par son archaïsme et présente, plus qu'en aucun lieu de la Grèce, des mots et des formes d'origine dorique. N'est-il pas curieux et intéressant d'observer des analogies parfois frappantes entre le langage de l'inscription qu'on déchiffre et celui du pauvre raïa qui vous la montre ? cette ressemblance des formes dialectiques à deux mille ans de distance ne saurait être indifférente au philologue. Elle prouve mieux que tous leslivresla merveilleuse persistance de la langue grecque, que les changements inouïs survenus depuis vingt siècles dans la politique et dans la religion des peuples n'ont pu abolir et qui garde encore, à travers ses dégradations successives, les marques certaines de la noblesse de son origine et de la permanence de

son génie. »

Il ne faut pas croire d'ailleurs que la permanence de certaines races helléniques soit une preuve de leur isolement absolu entre elles. La variété des caractères ne nuisait pas à l'unité du type général, et la ténacité dorienne savait s'allier au besoin à la grâce ionienne par amour

pour cette beauté de la forme qui est comme le trait distinctif de la race grecque. C'est là une preuve pour nous des précieux éléments de vie que renferme encore la nation grecque. A propos de la découverte d'un grand décreten dialecte ionien dans la cité dorienne d'Haï icaraasse, M.. Wescher s'exprime ainsi : « N'est-ce pas chose curieuse que la rencontre d'un.monument officiel en dialecte ionien dans.la cité dorienne d'Halicarnasse? Hérodote, né dans cette cité, adopta. le même dialecte. Hippocrate,. originaire de l'île dorienne de Cos,, est .également un modèle de la prose ionienne. »

Les diverses ;races grecques savaient ainsi s'emprunter. réciproquement leurs meilleures choses. De cette combinaison d'éléments divers excellents doit naître un tout harmonieux dont sortira la grandeur future de la Grèce.

J'ai dit dans quelles douloureuses circonstances nous avons visité Smyrne, et quelle tristesse le malheur public répandait sur. la population (entière. Nous n'avons donc pas eu la bonne iortune d'admirer le tableau qui charma les yeux du voyageur anglais. Nous avons aussi passé un dimanche à Sinyrne, et le plus doux souvenir que .nous en ayons conservé est celui de la .messe que nous .eûmes Je bonheur d'en-

tendre dans l'église catholique grecque. Toute la colonie française, ayant à sa tète le consul général, semblait s'être donné rendez-vous.

C'est surtout loin de son pays, sous un ciel étranger, que l'on sent se réveiller au cœur l'amour de la patrie. Nous étions heureux de retrouver là, réunis dans ce sanctuaire, des hommes dont la langue était la nôtre, dont la pensée fuyait aussi bien loin au delà des mers. Notre émotion fut encore augmentée quand nous vîmes un prêtre, revêtu des larges et majestueux ornements propres au rit grec catholique, monter à l'autel. Nous sonuionsà cette admirable unité de la véritable Église, qui, réunissant tous ses enfants devant un même sacrifice divin, sait se conformer par des rits différents aux besoins physiques et moraux de chacun d'eux. Les Français de Smyrne étaient réunis, au pied du même autel, à cette population grecque unie qui forme, dans la capitale de L'Ionie, la partie la plus distinguée de la population chrétienne.

Smyrne, en somme, est une ville grecque plutôt qu'une ville turque. L'islamisme est là encore une superfétation; aussi s'est-il empressé d'appeler Smyrne l'infidèle, Guizour izmir. La rare grecque forme l'élément vrai-

ment actif delà population de Smyrne; les ouvriers des usines sont Grecs, comme le sont aussi les premiers négociants de la capitale de l'Ionie.

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