CHAPITRE XV
Les Grec* en Turquie.
Il fut un moment de mode, et ce temps n'est pas complètement passé encore, de mépriser les Grecs, et non-seulement de les croire incapables d'une régénération sérieuse, mais de les accuser de tous les vices. On était turcophile, et l'on disait que les Maronites étaient des lâches et les Grecs des brigands. J'ai défendu de mon mieux les Maronites; je ne veux pas oublier les Grecs.
Un publiciste allemand, M. Fallmerager, devenu fils du pays des rêves et des sophismes, a vu récemment brûler son temple d'Ephèse en soutenant qu'il n'existait plus de Grecs. Nous pouvons répondre à cette étrange assertion que dans l'Archipel et l'Asie Mineure, partout en
Orient où le commerce, l'industrie, la civilisa tion semblent renaître, nous n'avons vu que des Grecs; etl'actiondecette noble race nes'étcndpas seulement aux terres qui sont vraiment siennes à l'Archipel, à l'Asie Mineure. Les Grecs ont couvert le monde de leurs comptoirs, et partout ils ont pu être étudiés de près. La colonie grecque a donné à la couronne commerciale de Marseille un de ses plus beaux fleurons.; les maisons grecques jouissent dans cette métropole de la Méditerranée d'une réputation d'honneur et de probité égale, sinon supérieure à celle de leurs concurrents.des autres nations. Quant à l'importance de ces maisons grecques ;de Marseille, nous pourrions en citer une qui a reçu plus de 700,000 hectolitres de igrains dans l'année 1861. Deux autres reçoivent toutes les soies d'origine perse. Le commerce du Danube, de l'Azoff, de la Turquie, de la Grèce, de la Russie méridionale, est concentré entre les mains d'une aristocratie de maisons grecques qui ont conservé à peu près le monopole de ces immenses exportations, sans-se laisser jamais dépasser par des concurrences éphémères. Aujourd'hui, comme jadis, des négociants grecs ont à Smyrne, comme dans toutilArchipel, le .monopole à peu près exclusif du commerce maritime. Un grand nombre des
maisons grecques des Échelles ne sont que des succursales de celles de Marseille qui ont établi descomptoirs jusque dans les Indes et en Chine. Pour donner une idée exacte de l'importance du commerce grec dans le Levant, nous n'avons qu'à citer les chiffres donnés par la Romie "maritime et coloniale d'après une statistique établie sur les documents fournis par la commission européenne du Danube. Notre pavillon n'est représenté dans le mouvementde la navigation du port de Sulina que par huit navires donnant un tonnage de .1,546 tonneaux. LaGrande-Bretagne présente un effectif de 538 bâtiments et de 68,406 tonneaux; lltalie 152 bâtiments, 19,749 tonneaux ; l'Autriche .152 bâtiments, 49,531 tonneaux ; enfin comme dans les années précédentes, la Grèce apparaît avec le chiffre énorme de 1,099 bâtiments représentant un tonnage de de 168,974 tonneaux, et la marine marchande des Hellènes joue un rôle important dans les ports de la mer Noire et dans les Échelles du Levant, dit M. de Saint-Àmand dans un très-intéressant article sur la Grèce (1). En 1838, la Grèce possédait -.3,260 navires ou barques de toute grandeur jaugeant ensemble 88,500 tonneaux.
(1) ïïevue des DeitX'Moirdef;.^- octobre Î8R3.
Elle a maintenant 4,000 bâtiments de commerce ou de pêche mesurant 300,000 tonnes et portant 27,000 matelots. En dix-sept années, de 1845 à 1862,16s revenus publics avaient augmenté de 68 pour 100. Le mouvement delà marine marchande atteste les sérieux progrès du commerce. Les exportations, qui en 1844 s'élevaient à dix millions de drachmes (la drachme vaut environ quatre-vingt-dix-sept centimes), avaient atteint en 1857 le chiffre de trente millions de drachmes.»
Si maintenant nous voulons, pour rentrer plus complètement dans notre sujet, étudier l'importance de l'élément grec dans l'Archipel, en Asie et partout où flotte le jeune drapeau, nous allons arriver à des résultats analogues, malgré la difficulté qu'il y a ici à se procurer des renseignements précis. La Turquie, en effet, ne tient aucun compte régulier du mouvement de ses ports, de sorte qu'il est impossible de constater statistiquement et comparativement le néant de la vie économique turque. Nous nous sommes adressé pour obtenir les renseignements qui suivent aux personnes les mieux placées pour les recueillir; aussi, sans dire qu'ils soient d'une exactitude absolue, nous pouvons affirmer qu'on ne saurait ac-
tuellement en recueillir de plus dignes de foi. Si d'abord nous ouvrons les recueils statistiques publiés chaque année par le gouvernement grec, nous trouvons que la Turquie représentée par la côte d'Asie (1) que nous venons de parcourir, occupe le premier rang dans les importations en Grèce pour l'année 1859. Les mar-
(1) Nous aurions désiré donner un tableau statistique complet du mouvement commercial grpc dans les Echelles. L'absence de documents officiels due à l'incurie turque rend ce travail impossible. Nous sommes heureux de pouvoir, grâce à l'obligeance d'un des membres les plus distingués de la colonie grecque de Marseille, donner le tableau suivant des exportations des deux principales Echelles commerciales du Levant :
EXPORTATION DE CAIFFA