‹ Les échelles du LevantChapitre 5 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De Marseille à llalte.

Qui parmi nous n'a pas un jour rêvé d'un

voyage en Orient? qui n'a pas désiré fouler cette

terre antique, si belle et si triste à voir? On ne

songe pas à elle sans émotion, et il faut renoncer

à décrire le sentiment qui étreint l'âme au sortir

du port de Marseille. J'en appelle au souvenir

de ceux qui, comme moi, goûtèrent cette joie.

Oserai-je l'avouer? je quittai presque gaiement

ceux qui, tout enlarmes, croyaient m'embrasser

pour la dernière fois.

Quel splendide péristyle de l'Orient que la côte de Provence! que ce ciel est bleuî que cette mer est transparente ! « C'est déjà la Grèce, » a dit M. Ampère, et jamais mot ne fut plus vrai et plus vengeur! l'illustre académicien a vu la beauté si longtemps méconnue du plus beau joyau de la couronne de France, et Paul Reynier Ta chantée en vers dignes d'elle :

Ce n'est qu'un sol pierreux, d une ingrate culture, Mais l'onde l'environne, éclatante ceinture. Nos aïeux d'Ionie, en leur climat si doux, Du charme de ces lieux eussent été jaloux. Ces îlots découpant leurs crêtes dentelées Sous le saphir uni des liquides vallées, Ces côtes repliant leurs bras hospitaliers.

Ce soleil éclatant, ce ciel bleu : tout rappelle L'ionique berceau, la Grèce maternelle.

Tout est antique sur ce sol privilégié; les exilés de Phocée ne connurent pas un autre ciel, une autre mer, d'autres lignes de montagnes. Ils ont passé, sans laisser d'autre souvenir que cette poésie de l'air, que le transparent azur des horizons. Peut-être apportèrent-ils eux-mêmes à la vieille Gaule ce riche trésor de l'Orient? Les

(1) Paul Reynier, Si Henry. ( Poésies. )

fils des Phocéens pourraient-ils désirer davantage et trop regretter de n'avoir aucun monument bâti par leurs pères, qui crurent ce souvenir plus beau que les temples, les arcs et les portiques? Marseille n'a en effet conservé aucune autre trace du passage de ses fondateurs. Mais qui songerait à se plaindre, après avoir savouré l'atmosphère parfumée de ses pinèdes et de ses caps? Tout n'est-il pas antique en Provence, depuis son nom jusqu'aux mœurs de ses habitants, dont le catholicisme le plus fervent et le plus pur a rehaussé, bien loin de les effacer, la force et l'énergie?

Il y a dans le spectacle des restes d'un autre âge, partout où on le rencontre, un attrait singulier^ ceux-là me comprendront surtout que le charme des choses passées attire vers l'Orient. Le voyage ne leur réserve que des fatigues, mais jamais de désillusion. L'antiquité et la terre brûlante qui en est le tombeau, ne livrent leurs secrets qu'aux âmes éprises pour elles d'un amour ardent comme le soleil qui dore perpétuellement les sublimes dépouilles du temps. A ceux dont le cœur ne conçoit plus l'enthousiasme, je dirai: N'affrontez pas les agonies d'une longue navigation qui ne doit vous montrer que des rochers stériles et îius, que des dé-

serts de feu et des hommes qui, trop souvent, n'inspirent au voyageur qu'horreur et dégoût. Mais au véritable amant de l'antiquité et de la lumière, que d'émotions, que de surprises, que de sources de profondes méditations réserve le sol de l'Orient ! Rien ne lui est indifférent : les tristesses du temps présent, la boue et la poussière qui couvrent les ruines du temps passé ne sont, par leur contraste avec une splendeur éclipsée , qu'un charme de plus : c'est la leçon éternelle de Dieu gravée sur les œuvres humaines. « Les plus grandes ruines semblent un mépris que se jette à lui-même le génie de l'homme. Les fondateurs des plus splendides monuments n'en ont pas vu le faîte ; des milliers de générations sont venues pleurer ou sourire sous ces portiques dorés par le soleil, et toutes ces générations ont passé ne laissant pas même l'empreinte de leurs pas. Le temps, de son souffle dévorant, dissoudra les ruines quand elles auront assez longtemps montré à l'homme sa propre fragilité et celle de ses œuvres. C'est bien moins la beauté artistique de ces pierres, de ces débris, qui nous attire, que cette sorte de vertige que donne la vue de toutes les profondeurs, de celles du temps comme de celles de l'espace; c'est l'attrait de l'infini, par sa lutte contre notre

égoïsme d'un jour, soufflant à l'âme la plus grande de ses émotions.

Tous les ossements d'un vieux monde qui, lui aussi, eut ses amours, ses gloires, ses passions, sont jetés en Orient sous le plus beau ciel de la terre, au milieu d'une nature pleine de sourires, sur les rives de cette mer céleste, que Dieu a placée là comme un miroir de ses œuvres.

Bien des êtres souffrants ont foulé ce sol antique. Leurs larmes se sont taries : pourquoi les nôtres ne se tariraient-elles pas aussi, comme celles-là, dans l'infini qui seul est consolateur, parce qu'il est le seul besoin? Rien n'est beau que par son reflet divin, et c'est une pensée de Dieu qui, sur la pierre brisée par le temps et perdue clans le désert, nous émeut encore à son approche.

Le 26 octobre 1854, le vieux paquebot le Lycurgae partait pour l'Egypte, la Syrie et l'Asie Mineure. J'étais médecin sanitaire du bord. Les îles de la rade marseillaise, les côtes provençales passèrent et disparurent successivement à nos yeux. Le sanctuaire vénéré de Notre-Dame de la Garde, comme une sentinelle avancée de

la France, fut le dernier point qui disparut à l'horizon ; c'est aussi le premier qu'on aperçoit au retour. Le voyageur reçoit ainsi de Marie elle-même le dernier adieu de la France, et ces deux noms bénis restent unis dans le même souvenir.

Une nombreuse et brillante société était réunie à bord du Lycurgue : à la table des premières, présidée par le regrettable commandant de Faucon, étaient assises toutes les célébrités françaises de l'Egypte. C'était d'abord M. Ferdinand de Lesseps, qui allait foncier son œuvre immortelle ; Clot-Bey, le restaurateur des sciences en Egypte; le général Gallice-Bey, et Soliman-Pacha, l'infortuné français qui préféra la célébrité à sa patrie et à son Dieu , le général Ventura, illustration indienne. La science modeste et profonde était représentée dans cet aréopage par M. Perrotet, directeur du Jardin botanique de Pondichéry. M. Biïerre, commissaire des postes, égayait la brave assemblée de son esprit gaulois et de sa grâce parisienne. Un jeune archéologue américain, M. Green, qu'une récente mort vient d'enlever aux lettres, et Paul Reynier complétaient cette remarquable réunion. Ce n'est jamais sans émotion que je prononce ce dernier nom, cher à la jeunesse catho-

lique; et peut-être n'eussé-je pas entrepris ce récit, s'il n'avait pas dû me fournir l'occasion de parler encore du charmant poëte, de l'ami à qui son touchant biographe, M. l'abbé Bayle (1), a appliqué ces paroles de S. Jérôme parlant de Népotien :

« Illum nostra pagella decantet; illum nostrœ litterœ sonent. Quem corjiore non valemus, recordationc teneamus, et cum loqui non possumus, de eo loqui nunquam desinamus (2). »

C'était la première fois que je voyais la pleine mer: la contemplation de ce grand spectacle, à mesure qu'elle élève l'âme, la rend attentive aux détails les plus fugitifs ; devant l'immensité solitaire, les plus légers accidents de la nature empruntent quelque chose de la grandeur de la scène générale. C'est tantôt un petit oiseau égaré dans ce désert, qui vient reposer ses ailes fatiguées sur l'extrémité d'un mât; tantôt c'est un poisson volant qui s'élance effrayé au-dessus

( 1) Poésies de Paul Reynier, avec une Notice biographique par l'abbé Bayle. Paris, chez A. Bray, 66, rue des Sainb-Pères.

( 2 ) Que nos plumes chantent ses louanges ; ne pouvant plus l'avoir parmi nous, conservons-le dans notre souvenir, et ne pouvant plus nous entretenir avec lui, ne cessons jamais de parler de lui.

des eaux pour fuir un ennemi vorace. Mille brillantes paillettes apparaissent dans le sillon d'écume du navire. Quelquefois la vue lointaine de la terre devient une vraie bonne fortune, et c'est avec joie que l'on salue ses rives fortunées^Nous vîmes ainsi les côtes de la Corse, celles de Sardaigne, les bouches de Bonifacio, les côtes de Sicile.

Quel que soit pour lui le charme poétique de la navigation, le marin ne voit jamais le rivage sans émotion ; l'airain de son cœur s'amollit sans doute au souffle parfumé de la brise de terre.

Rien n'est beau comme un coucher de soleil derrière les montagnes de la Sardaigne. L'île de Tavalaro se détachait au premier plan, telle qu'une masse noire sur des brouillards roses et violets, et les mille dents des montagnes lointaines^ demi voilées par une douce pénombre, étaient bordées d'un filet d'or quis'étendait à l'infini. Une brise légère ridaitla surface de l'eau, et nous courions grand largue, toutes voiles dessus, quand nous aperçûmes les côtes fertiles de la Sicile. Ici est Marsala, dont les blanches maisons brillent au soleil comme des diamants enchâssés dans un tapis d'émeraude; là Trapani, enveloppée dans l'azur du ciel et de la mer et brillant de reflets violets. Maritimo, aux roches

escarpées, supporte sur une de ses pointes une prison d'Etat. Mais les dernières terres de la Sicile disparurent bientôt à nos yeux dans le crépuscule.

Au lever du jour nous aperçûmes les caps maltais, et bientôt nous entrions dans le port de la Quarantaine.

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