CHAPITRE II
llalte .
« La Cité-Valette découpait mollement sa silhouette estompée de vapeursur un fond d'azur délicat, irisé des teintes changeantes de l'opale. Tout dormait : les vaisseaux sur leurs ancres immobiles, les flots assoupis dans le port, les maisons abaissant, comme des paupières sur leurs yeux, leurs longues jalousies vertes et leurs courtines de soie, qu'aucun souffle n'agitait. » (Louis Enault, la Terre sainte, p. 13.)
Le Lycurgue eut à peine le temps de se placer et de jeter l'ancre, que le canon du fort annonça le réveil de la belle dormeuse, et des barques, rappelant les galères antiques par leur forme gracieuse, eurent bientôt entouré le navire.
Le premier aspect de Malte étonne le voya-
geur, j'allais dire l'Européen : car on se croirait déjà en Asie, dont cette île arabe forme comme une sorte de péristyle. Rien n'est bizarre et gracieux à la fois comme ces maisons blanches à terrasses et à balcons de bois extérieurs. Les rues d'une propreté tout anglaise, rapides comme des échelles, et étroites à ce point que d'une fenêtre à l'autre les habitants font de longues causeries; les linges aux mille couleurs flottant sur des cordes tendues, et surtout les femmes maltaises passant comme des fantômes noirs le long des murs éclatants de blancheur : tout, jusqu'à la proverbiale roideur de ses maîtres disgracieux, contribue à donn:r à la Cité- Valette une physionomie fantastique. Les Maltaises se drapent dans leur mante noire avec une fierté arabe tempérée par la grâce italienne. Si l'on y voit beaucoup de Maltaises, on y voit peu de Maltais, ou du moins ils sont tellement effacés qu'on les distingue à peine.
Rien n'est beau comme le panorama qui se déroule du haut de la citadelle aux yeux du spectateur : les ports vastes et profondément avancés dans les terres semblent creusés par la main de l'homme, ou du moins par celle de la nature tout exprès pour lui ; ici de coquettes maisons blanches, là de sombres rochers se penchent sur les
eaux, où se reflètent des milliers de voiles; les bassins semblent solitaires, tant ils sont grands.
Ce qu'il y a de plus curieux à voir à Malte, c'est sa physionomie, sa couleur. On visite encore avec grand intérêt la salle des armures des anciens chevaliers.
Il faut voir plusieurs fois la cathédrale de Malte pour en apprécier les beautés. Le Calabrèse a peint sur la voûte la vie de S. Jean, patron de l'église ; les piliers sont dorés et supportent de très-belles tapisseries, illustrant des scènes de l'Evangile' ; le pavé, entièrement formé de mosaïques aux couleurs éclatantes en marbre découpé, représente les armes des chevaliers de Malte. L'ensemble est d'un goût douteux à l'œil habitué aux ombres grises des églises gothiques. La grandeur majestueuse du monument ne tarde pourtant pas à se révéler à un regard attentif et libre de préventions; des deux côtés de la nef s'ouvrent huit chapelles, pour chacune des huit langues ou nations de l'ordre.
Le tombeau du duc de Beaujolais, dans la chapelle gauche du transsept, avec la statue dont il forme le piédestal, est une des plus belles œuvres de Pradier, dont le talent n'a pas suivi toujours une inspiration aussi pure.
Derrière l'autel de la Ste Vierge on admire
un des plus beau tableaux du Garavage : la Décollation de S. Jean. Grandeur et sublimité de la ligne, sombre énergie de la couleur, profond sentiment chrétien : rien ne manque à ce magnifique monument de l'art chrétien.
Je passai à Malte le jour de la Toussaint : la ville avait cet aspect de fête si remarquable au milieu des populations catholiques, qui s'associent aux joies de leur mère l'Eglise. Mais la piété des Méridionaux n'est pas celle des hommes du Nord, et la vive et expansive humeur des Maltais ou des Italiens fait un étrange contraste avec les visages et les tournures maussades des Anglais. Gai comme son soleil, l'homme du Midi se réjouit plus qu'il ne pleure, et, pour sentir différemment que l'homme du Nord, il n'en prie pas avec moins de ferveur que celuici ; le public dans les églises n'a pas, il est vrai, cet aspect de recueillement si touchant dans nos temples septentrionaux, mais avec des allures différentes le catholique est en ce monde le seul homme qui sache prier.
La faldetta, espèce de voile de soie noire que les Maltaises portent de travers, donne par sa couleur uniforme un aspect de monotonie à leur réunion dans l'église de Saint-Jean. Mais cette impression .est bien rachetée par le contraste
plein d'enseignement que présente la simplicité de costume des fidèles avec la splendeur de l'édifice diviu.
J'ai eu l'occasion d'assister à Malte à une procession, et de voir ses bannières multicolores déployées dans les rues en pente. C'était un ravissant spectacle que celui des balcons et des fenêtres émaillés de ces mille têtes brunes et blondes. La poésie britannique à côté de la vigueur méridionale était une source de charmant contraste. Malte ressemblait à un bouquet formé des plus brillantes et des plus diverses fleurs.
J'avais une lettre pour le chef d'une honorable famille maltaise, qui me reçut avec cet empressement amical familier aux Méridionaux. Le docteur Galea, qui m'appela son très-cher ami dès ma première visite, me fît visiter l'hôpital civil dont il est un des médecins. Je fus charmé de la propreté et de la bonne installation de cet hospice.
Nous fîmes ensuite une petite promenade dans l'île, dont le sol sec et aride rappelle certains points de notre Provence; le terrain est retenu le long des pentes par de petits murs de pierres sèches, qui donnent à l'île de Malle l'aspect d'une série d'escaliers de géants; du fond des vallons on ne voit que les pierres des murs ;
du haut des collines les petits murs disparaissent, et on n'aperçoit plus que les fèves au feuillage foncé, que le blé ou le millet. L'aspect de l'île est ainsi tout différent, suivant qu'on la regarde de bas en haut ou de haut en bas. On me fit remarquer en rentrant deux niches préparées de chaque côté de la porte pour les statues de la Valette et de l'Isle-Adam, que le gouverneur de Malte jugeait convenable de remplacer par celles de la reine Victoria et du prince époux.
Comment passer à Malte sans visiter l'île de Gozzo, l'ancienne Ogygie? Le docteur Galea me fit l'offre gracieuse d'y être mon guide; ce que j'acceptai avec empressement. Une calèche à deux chevaux nous emporta un beau matin sur les routes poudreuses de l'île, où je ne vis pas un seul arbre. « Les insulaires, me dit mon aimable compagnon, ne veulent pas laisser croître ici les arbres, sous prétexte qu'ils absorberaient les sucs de la terre et toute son humidité, et la rendraient improductive. » Je laisse à de plus savants agronomes que moi le soin d'apprécier cette opinion populaire.
L'intérieur de l'île ne présente de remarquable que cette absence d'arbres, de fruits et de broussailles, qui lui donne un aspect de triste nudité. Nous traversâmes de forts jolis villages,
nous visitâmes une fort belle église en construction. Ce monument s'élève aux frais des paroissiens, qui consacrent la journée du dimanche au pieux travail de l'édification de leur église.
On remarque sur la route des sillons profonds tracés dans le rocher par des roues de chaiiots : on m'a affirmé que ces traces s'observent jusqu'à un point du rivage où elles sont brusquement interrompues par la falaise même et la mer. Le cataclysme géologique qui a donné passage au bras de mer qui sépare Malte de l'Afrique, serait-il postérieur à l'apparition de l'homme sur cette terre? c'est difficile à croire; toujours est-il que l'idiome maltais paraît identique à la langue parlée par les Arabes de Tunis. Quelques heures, par un vent favorable, suffisent aux barques du pays pour aller de Malte en Afrique : les rapports sont constants entre ces deux pays. Tout prouve d'ailleurs l'origine arabe de la race maltaise.
Six vigoureux rameurs nous firent franchir le petit bras de mer qui sépare Malte de Gozzo, en passant devant Comino. En attendant le Calesso, horrible boîte montée sur deux roues et traînée par un cheval séculaire, qui devait nous porter, nous admirâmes le gracieux panorama qu'offre l'île de Malte vue de Gozzo. Des
arceaux en ruine, un caroubier aux formes hardies et la route de Rabbat formaient le premier plan d'un lumineux tableau rempli par le bras de mer, qui semble entourer avec amour l'île de Gomino, où S. Paul débarqua, dit-on, en venant à Rome, et où l'on montre encore une grotte qui porte son nom. Les collines maltaises jetaient au dernier plan, dans les eaux bleues du petit détroit, de larges reflets scintillants.
Mais le Calesso vint nous tirer de notre contemplation, et nous nous dirigeâmes vers la tour des Géants. C'est une construction véritablement gigantesque, à laquelle on ne peut assigner aucune origine précise. Les archéologues croient se tirer d'embarras en attribuant cette singulière tour aux cyclopes. D'énormes blocs calcaires tirés d'une carrière située à l'autre extrémité del'île,superposéssans ciment, décrivent neuf circonférences parfaitement reconnaissa-blés encore. La tour principale, qui forme l'ensemble de la construction, peut être subdivisée en neuf autres petits tours, dont quatre d'un côté et cinq de l'autre. Deux de ces subdivisions intérieures portent deux grandes pierres droites et allongées, où l'on observe encore la rainure qui devait recevoir la porte. Dans la dalle du
sol est creusé un trou, où s'enfonçait peut-être une barre de fer destinée à clore le temple ou la forteresse.
En quittant la tour des Géants, nous nous dirigeâmes vers Rabbat, la ville principale de l'île de Gozzo. Pittoresquement entouré de ses remparts, Rabbat, bâti sur une des hauteurs de l'île, domine une fort belle plaine peu ombragée, mais très-riante. Nous arrivâmes à Rabbat à midi, par une chaleur imsupportable.
Pendant que l'unique aubergiste de la cité nous préparait notre déjeuner, nous allâmes visiter la ville, dont le tour fut bientôt fait. Mais nous nous arrêtâmes souvent devant les portes entr'ouvertes pour voir les belles Gozzitaines fabriquer ces guipures noires si recherchées, que l'on vend à Malte. Le type gozzitain est plus accentué encore que celui des Maltais. Le D. Galea s'effrayait beaucoup de mon indiscrétion : j'entrais dans toutes les maisons et je voulais tout voir, sous prétexte de rechercher des guipures. Mon aimable compagnon me servait d'interprète : car on ne parle que le maltais à Gozzo. L'italien y est complètement inconnu.
Après notre frugal déjeuner, arrosé de marsalla, nous allâmes visiter la grotte de Calypso.
Sur une charrette à deux roues, un simple
matelas de paille était le seul ressort qui nous adoucît la rudesse des secousses ; notre carriole ne tarda pas à atteindre l'extrême limite de la route prétendue carrossable. Après une demiheure démarche, nous arrivâmes à la grotte.
Autrefois creusée sur le flanc d'une falaise et tout au bord de la mer, la fameuse grotte est actuellement très-difficile à trouver. La falaise s'est affaissée sur elle-même, et c'est à travers les crevasses d'un terrain argileux et calcaire qu'il faut pénétrer jusqu'à la demeure de l'amante d'Ulysse. Un seul de mes compagnons osa me suivre.
Une vieille femme, une lampe à la main, nous montra les parois hérissées de stalactites de cette antique demeure des nymphes. L'Olympe antique n'avait en vérité aucune notion de l'hygiène ou du confortable ; mais peut-être Galypso était-elle la divinité des rhumatismes.
Nous cherchâmes en vain les êtres charmants et tentateurs qui embellissaient ce séjour. Nymphes et déesses, tout avait disparu ; les voûtes sombres ne retentissaient plus de la voix d'Ulysse ou de Télémaque. La carcasse d'une chèvre perdue ou de quelque bête fauve était tout ce qui retraçait le passage de la nature animée. 0 poètes, quelle est votre puissance !
votre lyre, comme la baguette des fées, sait changer en onde cristalline le sable du désert, en douces mélodies le cri de la chauve-souris, le bruissement lugubre de ses ailes noires !
Nous fûmes heureux en sortant de la sombre caverne de retrouver le soleil, qui déjà s'inclinait fortement vers l'horizon : la nuit nous surprit enroule.
- L'île de Gozzo, beaucoup plus petite que Malte, a pourtant quinze mille habitants. Les sources y sont plus abondantes et plus nombreuses, l'île est en général plus fertile. Toujours même absence d'arbres : il paraît pourtant que l'île n'en manquait pas autrefois ; mais aujourd'hui Gozzo, comme Malte, est sillonné de ravins à sec. Ce sont probablement d'anciens lits de rivières, que les bouleversements du sol ont desséchés.
Le petit port de Gozzo est une caranque naturelle, au-dessus de laquelle s'élève le fort de Chambrai ; nous regrettâmes vivement que l'heure avancée du jour ne nous permît pas de visiter cette forteresse très-bien conservée et pleine du souvenir de l'héroïque Français qui en dota l'ordre de Malte.
Nous traversâmes de nuit le bras de mer qui sépare les deux îles, et nous eûmes le re-
gret de passer devant l'île de Comino sans y aller vénérer le souvenir de S. Paul et prier le grand Apôtre dans la grotte sanctifiée, dit-on, par sa présence.
Nous mîmes trois heures pour traverser l'île de Malte.