CHAPITRE III
En mer.
Nous sortîmes le lendemain du port de Malte par un temps très-mauvais ; la mer était houleuse, et notre Lycurgue n'avançait que bien lentement entre les flots et les vents contraires.
Je fus réveillé durant la nuit par un roulis épouvantable : mes livres, mes flacons à médicaments, ma vaisselle de toilette roulaient dans ma cabine, et je faillis moi-même être précipité au milieu de tous mes ustensiles de ménage brisés. Je fus tenté d'aller contempler sur le pont le sublime spectacle d'une tempête nocturne. Je fus jeté avec violence contre les bordages dès mon premier pas. J'étais presque de l'avis du poëte, et peut-être eussé-je préféré
admirer ce grand spectacle du haut d'un rocher que de notre pauvre planche mobile. Le lendemain matin, le jour me donna du cœur; le vent était toujours d'une violence extrême. Les vagues s'élevaient comme des collines audessus du navire, qu'elles ne respectaient pas toujours. Je ne contemplais pas sans frayeur ce spectacle si nouveau pour moi. Je finis pourtant par trouver un charme infini à admirer ces masses d'eau qui se roulaient folles et menaçantes autour de notre navire, qu'elles se jetaient comme un jouet. Le vent souffla de plus en plus, et le sifflement des cordages donnait à cette scène quelque chose de fantastique, que le capitaine jugea à propos de faire cesser en virant de bord. Nous retournâmes à Malte, en ' relâche.
Le lendemain, le vent s'était apaisé, et nous pûmes reprendre la mer. Nous eûmes un temps magnifique ; nos soirées nous montrèrent de ces spectacles comme le navigateur seul peut les connaître. La lune, à son avant-dernier quartier, argentait la mer de ses rayons vacillants. Aucun souvenir ne nous restait de la tempête, le navire laissait sur la plaine une longue traînée blanche. Ce spectacle, toujours le même et pourtant constamment varié, captive
l'âme par cet attrait irrésistible de l'infini auquel on ne résiste pas.
Rien n'est charmant comme une soirée maritime par un beau temps- La rapidité des communications ne permet plus sur les chemins de fer de nouer ces relations aussi aimables qu'éphémères qui faisaient un des grands charmes des voyages d'autrefois : sur mer rien n'est changé, et bien des amitiés durables se sont formées dans ces prisons flottantes, qui forment des familles factices, qu'un commun danger unit, et qui souvent se séparent avec regret. Les hommes d'ailleurs que la froideur conventionnelle du monde gêne et fatigue, sont heureux de se montrer sans fard au milieu d'une société étrangère, que le hasard a réunie, et qui doit ne conserver aucune trace de leur présence. C'est là le secret de ces intimités de voyage qui se dissolvent aussi rapidement qu'elles naissent : on se surprend à laisser tomber devant un inconnu tous les voiles de son cœur, que l'on a peut-être toujours gardés pour ses amis ; mais l'ami reste, et le voyageur passe et oublie. L'homme est naturellement expansif : son instinct ]ui fait éprouver le besoin d'un appui pour sa faiblesse, d'un écho pour la voix de son âme, et cette con-
trainte que lui impose souvent une société malveillante est pour lui un dur supplice. N'est-ce pas là une preuve que les hommes sont meilleurs en général qu'ils ne paraissent? Douces intimités, que dissipe souvent l'arrivée au port, que ne durez-vous toujours! Vous passez comme les villes, les riants coteaux, les spectacles sublimes qui charment la route. Image du temps, le navire marche, et tout s'enfuit à l'horizon comme un rêve lointain. Mais du moins, la nature reste toujours belle, et ses aspects seulement changent : tel le besoin d'aimer demeure au cœur de l'homme. Comme autant de fleurs, les affections qu'il rencontre sur le chemin de la vie se succèdent sans s'effacer, et se parfument des senteurs du divin amour, que les amitiés de la terre reflètent ou font pressentir. -Quelle délicieuse chose que cette recherche et cette rencontre des âmes sur la terre! Comme elles nous aident à attendre le moment de l'éternel amour ! Qui ne connaît ce mystérieux attrait qui rapproche soudain deux amis inconnus ! Quel sens triste et profond n'a pas ce mot charmant de sympathie, tout incomplet qu'il soit : si la souffrance rapproche les cœurs sur la terre, c'est pour les unir dans la joie du ciel, où ce mot n'aura plus de sens !
Oublicrai-je parmi ces belles soirées celles où Paul Reynier et moi, appuyés sur le bastingage du Lijcurguc. nous aimions à laisser errer notre vue sur cet Océan, image si vraie du cœur de l'homme ! Quelles délices ne trouvions-nous pas à nous dire librement toutes les folles pensées de nos jeunes imaginations! Qu'elles furent douces ces heures trop rapides de confidences et de rêveries à deux. Comme une harpe éolienne, vibrant sous la brise marine, son âme récitait et chantait en vers, comme si une voix céleste la remplissait : il chantait et j'écoutais ; lequel des deux est le plus doux, d'être la note ou l'écho? Celui-ci a-t-il jamais interrompu la note sa mère? le pourrait-il?
Nous faisions partie, Paul Reynier et moi, dans notre enfance, de la nombreuse clientèle de l'Œuvre de la Jeunesse de Marseille ; mais nous nous étions perdus de vue plus tard. En 1854, je le retrouvai clans un salon de Paris. Sa tendre et poétique physionomie fit sur moi l'impression qu'elle faisait sur tous ceux qui l'approchaient : je fus attiré à lui. On l'entourait, et lorsque, après s'être fait un peu prié, il commençait à réciter, avec le charme inexprimable de sa voix mélodieuse, ces suaves poésies que nous sommes si heureux de pouvoir lire
encore, on eût dit une apparition céleste. On l'aimait, et je l'aimai moi-même d'autant plus rapidement qu'il semblait devoir plus tôt quitter la terre. On voyait dans ses yeux ce rayonnement du cœur que lui donnait sa piété extraordinaire pour la Mère de toute pureté. Il avait fait de Marie Immaculée l'exclusive pensée de sa vie, l'idéal de tous les rêves de son cœur; il avait voué à ce pur amour toutes les inspirations de son ardente nature. Gomment sa divine protectrice n'aurait-elle pas entendu la voix si tendre qui lui adressait cette brûlante prière?
Vierge qui nous rends l'espérance, Mère qui calmes nos douleurs, Protectrice de l'innocence, Refuge assuré des pécheurs, Vois : comme un oiseau solitaire, Ma jeune âme parcourt la terre, Craintive et n'osant s'y poser.
Oh ! tends-lui tes mains maternelles, Pour que ses virginales ailes Puissent enfin se reposer.
A cette époque, je ne vis pas aussi souvent le jeune poëte que je l'eusse désiré. Il menait une vie d'étude fort retirée, et il se tenait en garde contre les relations déjeunes gens.
Paul Reynier accompagnait Clot-Bey en Egypte, comme secrétaire particulier ; c'est à
cette heureuse circonstance que j'eus le bonheur de le retrouver à bord du Lycurgue. Tous les instants que me laissaient mes fonctions, j'allais les passer auprès du poëte, que le mal de mer faisait beaucoup souffrir. Il venait à peine de quitter la vue de la terre de France, en attachant un long regard de prière sur Notre- Dame de la Garde, qu'il fut obligé de se réfugier dans sa couchette, d'où il ne sortit plus jusqu'à Malte. Nous cherchâmes d'abord à nous consoler réciproquement de notre récente séparation de nos familles. Ce sentiment commun nous eut bientôt unis et liés intimement.
La tempête fit sortir pour la première fois mon ami de sa cabine. « Malgré mon mal de « cœur, » dit-il dans ces notes de voyage dont j'ai parlé, « je veux jeter un coup d'œil sur la tempête; je mets sur le pont un pied chancelant : j'aperçois une mer noire, creusée de grands trous mouvants, où nous tombons et retombons avec mille secousses qui me ramènent bien vite à ma couchette ; j'avoue que j'ai fini par ne pouvoir plus me défendre d'une certaine peur; je m'adresse avec confiance à la Ste Vierge. » Cet aveu, d'une faiblesse bien excusable pour un œil qui n'avait jamais vu de tempêtes, est surtout touchant pour moi, qui
me souviens encore de la contemplation calme dans laquelle ce grand spectacle de la nature avait jeté P. Reynier, peu sensible à la terreur vulgaire delà plupart des passagers.
Celui des passagers du Lycurgue qui attira surtout son attention, fut M. de Lesseps, dont il fait dans son manuscrit un portrait que la crainte de blesser une haute modestie ne me permet pas de reproduire. A la suite, Paul ajoute, avec une humilité et une grâce charmantes, ces mots qui font si bien connaître son âme aimante :
« C'est enfin un grand personnage à tous « égards, placé fort loin de moi : eh bien ! en « dépit de la différence d'âge et de l'immense « intervalle social, je me suis senti pour lui, « quand j'ai eu occasion de le voir, un de ces « attraits puissants et inexplicables auxquels « je suis quelquefois sujet. La même chose m'é- « tait arrivée à Rome pour un jeune vicomte « belge, M. de Biolies, que nous y avions ren- « contré en voyage : âgé au moins de dix ans « plus que moi, marié, immensément riche, « ayant l'apparence froide des gens de sa nation, « il ne semblait pas fait pour servir de butâmes <« amitiés de dix-neuf ans. Je l'aimai pourtant et « beaucoup ; il se doutait de mon attachement
« et me le rendait un peu, mais il n'en soupçon- « nait pas la vivacité. Je me flattais de l'espoir de « le revoir en Belgique; j'y suisallé cette année « avec Clot-Bey, je n'y ai plus trouvé que sonsou- « venir. Il est mort sans avoir su la trace qu'il « avait laissée dans mon âme ; du moins il doit « m'entendre à cette heure, quand je prie pour « les morts que j'aime, etparmilesquelsilestun « des privilégiés. Arcane des sentiments de « l'homme ! il est donc des sympathies secrètes a qui naissent mystérieusement, se développent « de même, inconnues de celui vers qui elles se « portent, vivent sans but et sont encore agréait blés au cœur. »
L'affection de P. Reynier pour M. de Lesseps fut partagée. Car, attaché à l'éminent diplomate comme secrétaire particulier dès son arrivée en Egypte, P. Reynier n'a plus quitté celui qui lui avait inspiré un si profond attachement, et qui lui donna d'ailleurs jusqu'à sa mort les preuves constantes de la plus généreuse et de laplus paternelle affection^P. Reynier parle ensuite dans sa relation de trop courts instants que nous avons passés ensemble. Je ne connais pas de jouissance comparable à celle de recevoir l'expansion d'une telle âme : aussi ne puis-je résister au bonheur de reproduire quelques-unes
des lignes qui rappellent à mon cœur de si chers souvenirs :
« Une liaison étroite, » dit-il, « se forma subitement entre nous : nous nous étions vus à Paris pendant assez longtemps, sans nous connaître beaucoup ; quelques heures nous suffirent aujourd'hui pour nous aimer... Il me supplée un peu l'abbé B..., en ces instants où mes émotions demandent à se répercuter dans quelque réminiscence poétique, et réveillent au fond de ma mémoire, riche en vers, les vers qui traduisent mes sentiments. J'éprouve un vrai besoin de les dire à quelqu'un : à moi, si je suis seul, mais à haute voix, avec une chaleur d'expression qui me soulage. Lui en ai-je débité, à ce cher ami, et des miens surtout! car il aimait à m'entendre me réciter moi-même, et j'avoue que j'y prends autant de plaisir aux heures où je suis ému, que j'en ressens d'ennui quand il me faut le faire lourdement à froid.
« Pendant cette soirée et les deux qui l'ont « suivie, nos imaginations se sont bercées, bras « dessus bras dessous, au roulis léger d'une « belle mer, sous un ciel déjà oriental, à la « cadence des citations poétiques dont j'entre- « mêlais nos conversations ; puis nous regar-
« dions le beau spectacle étalé devant nous, « la grande mer qui dormait, le miroitement de « la lune, les gros flocons d'écume blanche qui « montaient autour de notre bateau. Contem- « pler à deux la solennité de cette scène noc- « turne, cela m'a payé au centuple toutes mes « souffrances précédentes, elune fois que j'en ai « eu goûté, il ne m'a plus été permis d'être ma- « lade, parce que je n'ai plus pu consentir à « être privé de cette jouissance.
« 5 novembre. — Cette soirée était la dernière « que j'avais à passer avec mon ami ; aussi « quand tout le monde se fut retiré, la prolon- « geâmes-nous ensemble assez avant dans la « nuit. Débouta la proue, où le souffle de la « brise arrivait plus pénétrant 'et sans mélange « des émanations du bateau, nous rêvâmes « tant que nous pûmes ; nous nous dîmes que « nous nous étions connus trop tard ; nous nous « promîmes de nous revoir àMarseille,àParis. »
Que de beaux rêves nous fîmes ensemble, devant les feux d'Alexandrie, dont les portes ne devaient nous être ouvertes qu'au lever du soleil! L'âme de Paul Reynier, émue devant cette nature splendide, ne parlait qu'en vers, et sa voix, emportée par la brise marine, me semblait un écho des célestes symphonies que la création
entière chante à la gloire de son Dieu. Il aimait à se faire l'interprète de tous les hymnes de la nature, que les âmes comme la sienne savent seules entendre, et, avec une grâce angélique, il se plaisait à unir le doux et poétique nom de Marie à celui de son divin Fils, le Dieu de toutes choses. Il s'écriait alors dans un saint transport :
Marie! il est si doux d'entendre Ton nom mystérieux et tendre Dans la brise et les flots émus !
Il est si doux au cœur qui t'aime, De trouver partout un emblème, Et de toi, Mère, et de Jésus!
En parlant de poésie, de beauté, d'art, comment ne pas penser à Dieu, qui en est la source éternelle et sublime? Ici encore notre poëte me montrait toute son âme si pure et si pleine de candeur ; il m'a ému bien souvent aux récits des passions de son enfance. Le besoin d'aimer est une attraction infinie qui saisit certaines âmes au berceau. Il faut qu'il soit satisfait, dût-il se porter sur les choses les plus poétiquement bizarres. Le cœur de Paul Reynier était tout à Dieu et à la Vierge Marie, son plus bel ouvrage ; mais il avait besoin d'aimer encore quelque chose des créations actuellement sensibles de Dieu, pour que son hommage fût complet ; il se prit alors
à aimer d'un amour constant et solitaire cette étoile qui le soir brille la première au firmament, comme pour montrer qu'elle est la plus belle : il lui parlait en vers dont la nuit et le vent ont seuls surpris la confidence
Nous fûmes tirés de nos contemplations poétiques par les flammes bleuâtres d'un punch d'honneur, qu'offraient aux officiers du Lycurgaeses illustres passagers, qui cherchaient ainsi à occuper les loisirs imposés par toute une nuit d'attente devant les portes fermées d'Alexandrie.-Je préférai encore au punch le récit que nous fit M. de Lesseps de son admirable conduite à Barcelone : on eût dit, à l'entendre, que tout le monde eût fait comme lui. On croit sans peine, en effet, que l'énergie, le courage dont il fit preuve alors étaient pour lui les choses les plus faciles du monde, comme il le disait d'une façon charmante.
« Sans faste et sans modestie affectée, dit « Paul Reynier(l),avec la simplicité d'un homme « qui, jugeant ses belles actionsde la hauteur de « son âme, n'y trouve rien d'extraordinaire, il « racontait comment il avait voulu faire sauver « sur un bateau français le commandant de la
(i) Noies inédiles.
citadelle ; comment l'embarcation qui le portait à bord avec sa femme et ses filles avait été arrêtée par les insurgés, qui les avaient emmenés de barricade en barricade jusqu'au centre de l'insurrection ; comment il était parvenu lui-même jusqu'à ce quartier général du peuple révolté, gagnant en passant par le bonheur de sa parole les chefs des meneurs ; comment il était retourné avec ses protégés à travers les barricades, qui s'étaient toutes ouvertes sans résistance devant lui et les avait reconduits jusqu'au bateau qui les emporta en France. — Ce qu'il ne nous dit pas, c'est que « tous les souverains d'Europe avaient envoyé leurs croix en témoignage d'admiration au héros de cette belle journée. • « Plus tard, l'insurrection ayant repris encore avec plus de chaleur, il ne se comporta pas moins bien et finit par être le médiateur entre les rebelles et le gouvernement. Il avait tenu ceux-là en respect en face des canons de trois vaisseaux français; mais en même temps il avait acquis leur sympathie en leur épargnant les horreurs d'un bombardement dont l'ordre avait été donné par Espartero, et dont il détourna le gouverneur comme d'une atrocité impolitique. Ce fut lui qui, lors de la reddi-
« tion de la ville, remit au gouverneur les clefs « de la citadelle, et il en obtint les amnisties « qu'il avait promises. Les Français, qu'il avait « prévenus de ne pas se mêler de ce démêlé « national, en furent exceptés par lui, comme « ayant compromis la dignité de leur patrie et « désobéi à leur consul. Sa conduite fut le plus « heureux mélange de douceur et de fermeté, « d'habileté et de courage.
« Tout ce récit venait d'être provoqué par « notre lieutenant, qui, ayant été l'un des ma- « rins de l'embarcation envoyée au gouverneur « de Barcelone et arrêtée ar les rebelles, avait « rappelé à M. de Lesseps cette page glorieuse « de sa vie. »
La reconnaissance des habitants de Barcelone a voulu être constamment présente aux yeux de son sauveur, dans un précieux souvenir de marbre qu'une modestie bien digne d'un grand cœur cache aux yeux des indifférents.
— Le récit du héros de Barcelone et de Suez fut suivi des chants des matelots, dont les chœurs ne manquaient ni de justesse ni de mélodie. Entendues comme elles l'étaient d'une extrémité du navire à l'autre, et éloignées encore par une brise légère, les voix sonores qui s'élevaient pures et fortes au milieu du silence de la
ruer donnaient à celte scène un cachet de grandeur et de poésie. D'où vient que les plus beaux spectacles de la nature donnent toujours à l'âme une impression de tristesse? que les chants populaires, comme les sons épars et harmoniques qui dans l'air semblent la grande voix du monde, affectent presque constamment le ton mineur ? Le monde porterait-il, lui aussi, comme le cœur de l'homme, l'empreinte d'un regret et d'une espérance?
La nuit s'était avancée lentement sous ce ciel si pur, sur cette mer si calme, et j'oubliais les heures fugitives pour jouir plus longtemps du rayonnement de l'âme de mon ami. Je ne pouvais pas me séparer de lui. Mon cœur avait-il un secret pressentiment que je ne devais plus goûter les délices de cette nuit, et que l'apparition de Paul Reynier devait rester dans mon souvenir comme un météore radieux toujours regretté? Je ne voulus pas me séparer de lui qu'il ne m'eût laissé un souvenir écrit de notre bonheur d'un instant. Nous entrâmes dans ma cabine, et, à la lueur d'une lampe de bord, P. Reynier écrivit couramment sous mes yeux ces vers charmants, que quelques pensées trop intimes n'eussent pas permis d'insérer en entier dans le recueil de ses poésies; mais que je
ne puis m'empêcher de donner ici en partie, comme un exemple, malgré quelques imperfections, de l'étonnante facilité d'improvisation du poëte.
En vue d'Alexandrie, le 6 novembre 18ïî4.
Ange de l'amitié, tu me suis en tous lieux.
Je me disais : Je vais, loin dos bords, loin des deux
Où vivent tous ceux que j'adore, ■ • Des ivresses du cœur me sevrer quelque temps, Pour voir les beaux climats qu'un éternel printemps
De ses rayons parfume et dore; Je vais des Pharaons fouler les grands tombeaux, Saluer ces débris si sublimes, si beaux,
Restes des géants d'un autre âge; Je vais voguer bercés dans les canges (I) du Nil, Dormir sous les palmiers. — Pour les jours de l'exil, Peut-on soubaiter davantage?
Ici le poëte parle de notre amitié et du bonheur qu'il ressent de posséder Dieu et un ami, en présence de cette splendide nature ; puis il continue :
Sous ce ciel d'Orient, je les ai tous les deux ; Ange de l'amitié, tu me suis en tous lieux :
Merci! — Mais, hélas ! 6 bel ange, De ton aile vo'lé tu me caches des pleurs! Nos jeunes sentiments ont déjà leurs douleurs,
Leur miel d'absinthe se mélange !
Je vais me séparer de ce cœur bien-aimé! Mon bonheur me semblait un bien accoutumé,
(1) Bateaux spéciaux a la navigation du Nil.
Ce bonheur qu'hier vit éclore, Et déjà je le perds ! —Mais, bel ange, demain, Si tu nous \ois gémir, en nous serrant la main,
A bientôt! viens nous dire encore....
Nous nous revîmes en effet le lendemain et le surlendemain à Alexandrie, et je ne le revis plus ensuite à Paris que pour lui fermer les yeux.