CHAPITRE V
•la fia.
Au moment de notre départ d'Alexandrie, la solitude s'était faite à bord du Lycurgue : la brillante et nombreuse société s'était réduite au nombre de cinq ou six personnes. Un temps admirable et le spectacle des mers syriennes pouvaient seuls nous consoler des séparations de la veille; la solitude de la mer perdait cet aspect triste dans sa grandeur qui nous avait frappés. Je ne sais quelle gaieté semblait sourire clans les brises parfumées qui nous arrivaient de la terre. D'innombrables poissons volants s'élançaient à tout instant hors des ondes, et par leurs brillants reflets ressemblaient à des pluies de perles ; de nombreux oiseaux, gracieux messagers du rivage, venaient se reposer sur les vergues du navire.
- Les blanches murailles de Jaffa sortirent enfin du sein des eaux; et le 10 novembre, à 7 heures du matin, le Lycurgue jetait l'ancre. La ville de Jaffa n'a pas de port, le rivage est en ce point très-difficile à aborder; les canots, à cause du manque de fond, ne peuvent approcher du quai. De vigoureuses épaules arabes servent de pont entre le canot et le quai. Ce genre nouveau d'équitation ne laisse pas que d'étonner au premier moment, malgré son cachet pittoresque, que le gouvernement turc eût sans cloute craint de détruire en construisant un môle ou la plus légère jetée en planches.
La ville est très-gracieusement placée sur la côte. Le très-petit port qu'elle possède, accessible seulement aux bateaux pêcheurs, est fermé par des rochers, usés par la vague, qui présentent des excavations sous-marines ou à fleur d'eau percées de trous très-étroits; quand les flots s'engouffrent dans ces sortes de voûtes, l'eau s'élève par les issues naturelles en mille jets écumants. « Sur (1) l'un de ces récifs on voit un reste de colonne. C'est là qu'était attachée Andromède lorsqu'elle fut délivrée par Persée. Autre tradition, mais cette fois biblique :
(1) Tous les passages entre guillemets intercalés dans ce récit sont extraits des notes inédites de P. Reynier.
Jaffa est l'ancienne Joppé où Noé construisit l'arche, où Jonas s'embarqua et près de laquelle il fut jeté à l'eau et englouti par un poisson miraculeux. La ville toute bâtie en une sorte de pierre spongieuse de couleur dorée, étagée sur le versant d'une colline dont la base est baignée par la mer, produit à l'œil un très-agréable effet d'ensemble; mais quand il s'agit de s'y engager et de la voir de près, le détail ne répond pas à cette illusion du premier coup d'œil. Ce ne sont que rues montueuses, taillées dans la pierre dure ; la rudesse du pavé n'est tristement corrigée que par la boue qui le recouvre. »
Jaffa est pleinement une ville orientale, qui n'a pas, comme Alexandrie, subi l'influence européenne. Les chiens commencent ici à être exclusivement chargés des soins de voirie, de balayage, et en général de tout ce qui regarde la salubrité publique. Les poètes et les peintres peuvent seuls ne pas s'en trop apercevoir ; leur attention est absorbée par la pittoresque irrégularité des rues, par les contrastes incessants que produisent l'obscurité des maisons, des voûtes, des ruelles, et la vive lumière que répand le soleil dans les points où il peut se glisser. L'œil est à tout instant charmé par les plus ravissants effets de clair-obscur. Les ânes, les
chameaux, les bazars, les costumes de toutes couleurs et de toutes formes, tout est si nouveau pour l'Européen qu'il ne peut rassasier ses yeux d'un tel spectacle. Le peu de largeur des rues de Jaffa ne rend pas les promenades faciles ; il est quelquefois dangereux de s'y laisser trop absorber par la contemplation delà lumière. Ici c'est un trou boueux, qui, semblable au puits de l'astrologue de la fable, vous tend un piège; là un chien, dont il est dangereux de troubler le kief orgueilleux; plus loin une longue file de chameaux chargés qui occupe toute la largeur de la rue et force l'imprudent piéton à s'aplatir dans un angle de porte ^Personne d'ailleurs n'est pressé dans son allure, et la vive démarche de l'Européen se heurte à chaque pas contre des groupes d'indigènes immobiles. J'étais fort heureusement accompagné par notre spirituel et intrépide agent des postes, qu'une suffisante habitude de l'Orient avait initié aux exigences de la civilisation musulmane. Il avait à la disposition de tous un argument toujours accepté. Un grand et solide bâton, adroitement manié, répandait autour de nous un salutaire respect. Ce procédé me parut étrange d'abord; mais je me rendis promptement à l'évidence. Je n'eusse pu sans cet utile instrument admirer aussi com-
modément les beautés si lumineuses de Jaffa. De gré ou de force, on nous laissait passer. Nous rencontrâmes pourtant un musulman tirant par la bride un âne chargé de deux lourds sacs de blé. L'âne et le chargement occupaient toute la largeur de la rue, et le fier Ottoman ne paraissait pas vouloir attendre que nous eussions pu nous réfugier dans un coin protecteur. Sans mon énergique compagnon, la situation m'aurait inquiété; mais cela n'était pas au-dessus de ses ressources. En un clin-d'œil une vigoureuse poussée eut bientôt lait perdre l'équilibre au faible baudet, qui s'en alla tomber sur une nichée de chiens, engloutie sous le blé répandu hors des sacs. Les aboiements lamentables de ces animaux, les cris de fureur du Turc, l'aspect piteux de l'âne infortuné couché dans la boue, formaient un tableau digne de Callot; mais notre contemplation dut être courte, car la foule des croyants accumulés eût pu nous punir de notre audace. Nous nous esquivâmes à temps. En nous rendant au bazar, nous admirâmes une porte-fontaine chargée d'inscriptions arabes aux caractères dorés. Un poétique demijour couvrait la source, auprès de laquelle stationnait un groupe de femmes voilées portant des vases à forme antique ; les unes se pen-
chaient vers l'eau murmurante, les autres debout soutenaient de leurs bras relevés l'urne placée sur leurs épaules.
Nous visitâmes les remparts, que quelques canons démontés semblent vouloir garder JDans un angle du mur d'enceinte, un figuier à l'ombre épaisse recouvre une grande plaque de marbre : c'est le tombeau d'un grand seigneur anglais ; il dort là fort poétiquement couché sur les murs de Jaffa, à l'ombre de ce figuier sauvage, qui semble s'efforcer de cacher l'inscription fastueuse qui rappelle le grand nom et les hauts faits de celui qui là est oublié des hommes. Leçon sublime d'humilité donnée par un arbre sauvage à la vanité du monde !
-En revenant au port, je passai par le consulat, où je trouvai en visite auprès de la femme du consul une jeune Grecque d'une beauté admirable. Ses sourcils peints du jais le plus foncé rehaussaient d'une façon bizarre l'éclatante blancheur de son teint. La belle visiteuse avait quitté son voile et son féredjé, et se montra ainsi dans toute la splendeur de son riche costume, sans paraître le moins du monde étonnée. Peut-être ai-je dû à ma qualité médicale cette rare confiance.
Avec une obligeance gracieuse, le consul de
France nous mena faire une charmante excur sion dans cle grands jardins d'orangers, dont la ville est extérieurement entourée. C'est chose curieuse, après avoir gravi ces escaliers de rues boueuses et rocheuses, d'arriver à un plateau couvert de beaux arbres portant des fruits d'une grosseur peu commune. Nous nous assîmes sur un tronc d'arbre abattu, où nous pûmes admirer et savourer les belles oranges de ce délicieux jardin.
« On a du plateau une fort belle vue ; du côté opposé à la mer il se termine par une inclinaison de sol ondulée et ravinée qui mène à des prairies, qu'on voit remonter elles-mêmes sur les flancs d'autres hauteurs.
« L'hôpital des pestiférés de Jaffa est une salle à peu près carrée, d'une grandeur médiocre, ayant au milieu un grand pilier sur lequel reposent les arêtes de la voûte. Cette salle était, non une mosquée, comme on l'a prétendu, mais une chapelle de couvent chrétien. Une galerie, qui y aboutit et le long de laquelle sont des cellules aujourd'hui démolies, servit aussi à loger les pestiférés. »