COSTUMES BASQUES ET JEUX NATIONAUX
La reine se reposait des fatigues de son long voyage. Elle n'avait qu'un pas à franchir pour atteindre la terre d'Espagne ; cette pensée faisait errer sur ses lèvres un sourire de bonheur.
C'était jour de fête à Macaye ; les cloches carillonnaient et leurs joyeuses volées annonçaient la fin de la messe.
La place du village préseïïtait un aspect des plus animés.
Le costume pittoresque du Basque contrastait ce jour-là avec runiforme des soldats cantonnés dans la commune.
Voici le jeune Basque : il est beau comme le sont tous les fils des Cantabres; sa tète est coiffée d'un béret bleu coquettement penché sur Toreille ; une ceinture rouge entoure sa taille droite et élégante ; sa veste courte est jetée comme un dolman sur son épaule ; sa chemise est d'une blancheur irréprochable; des agrafes d'argent ferment ses manches, et un bouton du même métal serre mollement son cou ; son pied est chaussé de sandales bariolées de rouge attachées en croix au bas de la jambe ; un makila est dans sa main et il l'agite de temps à autre avec la fierté du tambour-major.
Là-bas, c'est le vieillard ; un béret couvre aussi sa tête : il le porte simplement incliné sur le front; sa chevelure est longue et
flottante, signe de la noblesse et de Tantiquité de sa race ; sa chemise blanche est agrafée comme celle du jeune homme, sa veste est aussi négligemment posée sur son épaule ; il porte la culotte courte ; des bas de laine emprisonnent ses deux jambes encore nerveuses ; sa chaussure en cuir a pour ornement deux belles boucles d'argent.
Voici un groupe de femmes.
Les jeunes filles ont la taille mince, les traits réguliers et expressifs. Celle-ci est enveloppée dans une mantille noire ornée d'une houppe reposant sur le milieu du front ; sa robe est d'une étoffe modeste.
Celle-là porte le mantelet plié sur le bras ; sur sa tête est attaché un mouchoir aux couleurs vives qui laisse voir deux bandeaux bien lisses de cheveux noirs ; un petit châle couvre ses épaules.
La Basquaise avancée en âge est coiffée
d'un mouchoir de mousseline blanche dont une des pointes flotte sur ses épaules ; son costume est simple et sévère; sur sa poitrine pend un modeste bijou en or représentant un cœur et un Saint-Esprit. Cette autre ne laisse voir ni ses traits ni aucun détail de son costume; elle est couverte de la tète aux pieds d'une grande cape semblable à une guérite peinte en noir.
Mais une bande joyeuse vient de se défier au jeu de paume, et chaque joueur emprisonne sa main dans un énorme gant de cuir.
Le jeu de paume estle jeu national des Basques. Rien n'est plus intéressant : on admire à la fois la souplesse et la vivacité, Tardeuret l'énergie, la fierté et l'exaltation du joueur; c'est tantôt un cerf qui bondit, tantôt un taureau qui se précipite sur son adversaire, tantôt c*est un lion se prélassant dans son triomphe.
Un tribunal composé de juges sévères, gravas comme des sénateurs romains, préside solennellement à ces jeux. Leur décision est souveraine : quand leur sentence est prononcée, personne n'ose murmurer^ cette sentence fût-elle injuste. C'est une des vertus du Basque de s'incliner toujours respectueusement devant l'autorité, comme si Dieu luimême avait parlé.
Ces jeux ont encore un double avantage.
Tout en développant l'agilité des membres et en augmentant la vigueur du corps , ils font naître l'émulation, ils donnent à l'homme de la fierté et lui suggèrent le sentiment de sa Vjaleur. Ces applaudissements frénétiques, ces sifflets perçant les airs exaltent son courage. Le joueur, en présentant sa poitrine à une balle lancée d'une main vigoureuse, apprend ainsi à exposer cette même poitrine à des coups plus meurtriers.
Quelle est cette troupe au costume brillant et varié, qui s'avance d'un air grave et plein de dignité? — Ce sont des jeunes gens qui viennent représenter une imstorale.
Les pastorales forment une des récréations favorites du Basque. Les sujets en sont empruntés à la Bible, à la Mythologie, aux souvenirs de Roland, des Sarrasins, de Napoléon, etc. Ces compositions, rédigées par les poètes de la contrée, sont empreintes d'un caractère de simplicité antique, et remplies d'images touchantes, gracieuses et originales. Elles sont un nouveau témoignage de la parfaite individualité d'un peuple qui a su garder, comme undépôt inviolable et sacré, malgré les changements apportés par le temps et les orages politiques, ses coutumes, son idiome et ses traditions séculaires.
Un théâtre, dressé en plein air, est décoré de tentures éclatantes. L'orchestre se com-
pose de la chirula (flûte basque) et du tambourin.
La pièce commence par un long prologue , où l'un des acteurs esquisse à grands traits le sujet de la pastorale. Puis, les divers personnages entrent en scène. On remarque l'ordre et la régularité qui président à ces< représentations, la chaleur et la fidélité avec lesquelles chaque rôle est interprété.
Et tous les spectateurs qui garnissent les galeries, soit au jeu de paume, soit aux pastorales, causent, plaisantent, crient et s'interpellent dans cette langue eskuara si belle et si expressive (1).
Tout à coup, au milieu de ce tumulte, un bruit sourd, semblable à celui qui serait produit par des coups répétés sur un chaudron
(1) La langue basque est la langue des anciens Ibères. Par la richesse de ses termes^ par son harmonie, elle fait l'admiration du monde savant.
fêlé, se fait entendre. C'est le crieur public de Macaye qui va faire une proclamation da sa voix aigre et nasillarde.
Aussitôt, tous les bruits se taisent, tous les jeux sont suspendus.
Écoutons...
c( Mes habitants dé mon pays,
« Par rordonnancément de méssiu lé maîre^ lé poublic il est érréprévenu que lé fâme, grand dame de don Carlos Quinte, il est caché dans quelque coin ici, dans lé village dé Macaye. Il est érrésous-entendu que ^ Tattrappe il est érréussie, grand-érrécompense il sera donnée à son rattrapement. »
— Tiens ! on parle donc français ici, dit un soldat.
Aussitôt un Basque se détache de la foule et se glisse à travers les buissons pour aller prévenir Ganich du danger qui menace la
reine; c'est Manuelo, le montagnard, qui accompagnait Ganich à son arrivée au château de Beizunce.
Des groupes se forment de tous côtés; chacun s'aborde le visage inquiet. — Que se passe-t-il donc dans le pays?... Zangoharin (le facteur rural) at-il porté quelque nouvelle ?. . . On le cherche de tous côtés , car Zangoharin, c'est le chroniqueur du village. Pendant que les regards interrogent la foule , Tinstituteur fait son entrée sur la place. Son air est sérieux, préoccupé ; il paraît être au courant de la grande nouvelle du jour.
-r- Monsieur le régent sait quelque chose!
dit-on , et aussitôt la foule l'entoure. Tout le monde le questionne à la fois; chaque mot qui tombe de ses lèvres est recueilli avec avidité. L'instituteur, c'est l'oracle du village.