L'ORAGE
Quelle nuit, grand Dieul.«.
Le vent mugit, la foudre gronde.. * On dirait le rugissement de tous les monstres de la création, entassés les uns sur les autres, se déchirant les entrailles avec fureur.
Des éclairs sinistres se succèdent avec une rapidité effrayante. Tantôt T horizon est embrasé, tantôt la nuit est noire comme le fond d'une caverne.
Parfois le tonnerre £ait entendre un bruit
sec et saccadé comme un coup de carabine qui éclate; parfois l'orage gronde majestueux : c'est le concert solennel des cieux^ une voix grave et sonore qui a Tair de vous dire :
i Au-dessus de toi et dans les régions infinies, c*est moi I »
Grand Dieu , peut-on douter de votre existence quand votre colère éclate ainsi ?
Pauvre vermisseau j été sur ia terre , comme un grain de poussière dans Tespace, que serais-tu si tu n'avais pas ton âme, si Dieu ne t'avait donné pour te grandir un sou£Qe de sa divinité?...
Des trombes s'abattent avec fureur ; les torrents changés en fleuves roulent du sommet des montagnes, des rochers déracinés se heurtent avec fracas, le sol tremble !...
— Ah! j'ai peur! j'ai peur! s'écrie la princesse éperdue.
Une pluie de grêle et de pierres vient briser les vitres de la maison, et les éléments redoublent de furie et de rage ; les portes, soulevées parle vent, s'ouvrent avec . violence.
Des fantômes et des spectres semblent apparaître à la malheureuse reine.
— Mon Dieu! mon Dieul sauvez-moi...
Voilà les soldats qui cernent ma maison, leurs regards jettent du feu, j'entends leurs cris sinistres... on crie : Mort à la reine !... Non, je ne veux pas mourir sur cette terre étrangère... loin de mon époux... sans secours, sans prières.. . Oh l que je souffre, mon Dieu !... Prenez pitié de moi !
Et affaissée, accablée, la princesse de Beira tombe évanouie sur le plancher.
Pendant que le ciel en courroux semblait vouloir anéantir la terre, un homme à la taille gigantesque franchissait les
arbres renversés par la foudre^ et les fondrières creusées par l'orage ; et, malgré la tempête, il s'avançait d'un pas ferme et intrépide, n'ayant que l'éclair pour diriger sa marche.
— Dieu nous aime bien, disait cet homme ; sans cette tourmente, sans ces gouffres improvisés, la reine était perdue I — Pauvre reine, seule chez moi, avec un vieillard inutile et un enfant au berceau, comme elle doit souffrir!...
Comme je lui aurais donné du courage si j'avais été prèsM'elle; mais je la consolerai bientôt, la nuit a été bonne ; mon Dieu, soyez béni I
Et le courageux Ganich continuait sa marche, joyeux et content de voir la pluie et la grêle s'abattre sur lui, de se sentir entraîné par le vent et meurtri par les éclats dea rochers roulant du haut de la mon-
tagne. Il aurait défié l'orage a'il iTeùt pas cru en Dieu.
Où allait-il donc?..^ Sa mission devait être bien importante, pour qu'il s'exposât ainsi à une mort presque certaine. Et pourquoi remerciait-il Dieu d'avoir, cette nuit, créé soiis ses pas des abîmes effrayants ?
Il allait préparer les moyens de rendre aux armées carlistes leur reine adorée^ et il bénissait Dieu, car, grâce à cet effroyable chaos, la vigilance des gardes était devenue impossible et le salut de la reine était presque assuré.
Il est d^s caractères si ardents pour le bien qu'aucun obstacle ne les arrête , et plus le danger est grand, plus la constance et la bravoure des hommes doués de ces caractères est grande aussi ; leur courage croît avec le péril.
Faudrait-il, pour sauver son semblable,
80 LES ÈGHOS
s'élancer au milieu des flots et des flammes? Faites un appel à ces hommes sublimes , et ils n'hésiteront pas.
Au moment où Manuelo entrait dans la maison de Ganich, la princesse se trouvait seule arec son protecteur, un vieillard et un enfant malade. Maria était sortie depuis quelques heures pour aller chercher quelques remèdes nécessaires à cet enfant, et Rafaela, qui n'habitait pas avec son firère, était elle-même rentrée chez elle.
4 la nouvelle du danger annoncé par Manuelo, Ganich eut l'idée d'aller immédiatement choisir pour la princesse un asile plus sûr ; mais, en songeant qu'il allait la laisser sans appui, sans secours, il se décida à attendre le retour de sa femme. Cepen-
dant, la nuit avançait à grands pas ; de grands nuages noirs s'amoncelaient à l'horizon, l'éclair brillait et le tonnerre grondait sourdement dans le lointain : tout faisait présager un prochain orage.
Deux heures s'écoulèrent dans une at-
tente mortelle... Maria n'était pas rentrée au logis.
Il n'y avait plus un moment & perdre pour préparer l'évasion de. la princesse.
Ganich chargea Manuelo de ses instructions pour sa sœur; puis, n'écoutant que sondévouement, il s'élança dans la campagne, après avoir, par une fervente prière, recommandé la reine à la protection du Ciel.
Dans ce moment, Torage se déchaînait avec violence, et Maria, surprise en chemin par la tempête, avait dû chercher un abri dans une maison éloignée.