‹ Les échos du Pas de RolandChapitre 13 sur 21 · FUITE DE LA PRINCESSE DE BEIRA · texte numérisé non relu

FUITE DE LA PRINCESSE DE BEIRA

Aux affreuses tempêtes souvent succèdent les grands calmes ; il semble que la nature irritée ait, dans un effort suprême, épuisé toute sa colère*

Peu à peu, la foudre s'apaise; au loin, on entend bien encore des sons qui meu* rent, et les éclairs fouettant les montagnes répandent une clarté plus blanche : on dirait une glace reflétant à distance le jour qu'elle reçoit.

Des gouttelettes d'eau tombent lentement une à une des arbres que la tempête a respectés et annoncent que la pluie a cessé.

Une douce brise caresse le feuillage ; la grenouille rassurée revient sur l'eau et coasse dans les roseaux. Le rossignol luimême, ce ravissant ténor des bois, oubliant sa frayeur, reprend sa mélodie vive et variée.

Un souffle léger chasse les nuages jusqu'au moindre ruban de vapeur. Le ciel apparaît radieux avec ses milliers de brillantes étoiles, et son sourire dit à la terre que la colère de Dieu est apaisée.

Grand Dieu ! que cette voûte est belle et comme l'on découvre votre présence dans ces régions infinies où le regard se perd ! — C'est vous qui avez attaché au voile de la nuit ces pierreries étincelantes, qui avez semé dans l'espace ces innombrables points de flamme, non pas seulement pour mani-

fester votre immensité et votre toute-puissance, mais encore pour donner à l'homme un témoignage de votre bonté infinie, un avant-goût des jouissances célestes que vous lui réservez s'il demeure fidèle à votre loi.

Pourquoi l'homme vous serait-il infidèle?

L'existence humaine passe comme une ombre, les jouissances du monde sont fugitives et éphémères, les plaisirs sont comme ces bulles d'air aux couleurs chatoyantes qui amusent un instant le regard et que le moindre souffle anéantit.

Et après la vie, que reste -t-il ? — une pierre plus ou moins décorée , quelques jours respectée, sur laquelle on jelte quelques fleurs qui,' le lendemain fanées, disparaissent balayées par le vent.

Le temps ronge la pierre elle-même ; les pompeuses inscriptions s'effacent , et le

lOî- LES ÉCHOS

marbre le plus dur tombe peu à peu en poussière.

Ëe passant foule aux pieds la place où gisait cette tombe.

Et puis que reste-t-il ?

Rien...

Une seule chose survit à Thomme, c'est le souvenir du bien qu'il a su faire ; oe souvenir se transmet de génération en génération, eta suivant cette marche rapide du temps qui immole tout le reste sans pitié ....

DteTuême que l'homme qui s'est endormi au bruit de la tempête se réveille quand ce brait a fait place au silence, de même laprincefiee de Beira reprend ses sens, lorsque le calme s'est rétabli autour d'elle. Elle ouvre les yeux : un instant elle croit entrevoir les fantâpies qui avaient frappé son cerveau et

dont l'ombre la poursuivait encore ; mais bientôt ces visions sinistres disparaissent comme chassées par une douce lueur qui pénètre à travers la croisée ouverte de sa chambre. Elle se lève et, attirée, comme si elle cédait à un charme, par cette lueur mystérieuse, elle s'approche de la fenêtre, elle contemple cette nuit splendide et son âme se plonge dans une délicieuse extase, inspirée par la majesté du spectacle qui se déroule devant ses yeux.

Sa pensée se reporte sur les souvenirs caressants de sa vie ; elle rêve à son palais de Saltzbourg, aux douces jouissances qui ont bercé ses jeunes années ; puis elle voit ce messager qui vint un jour lui ofTrir une couronne... Quel brillant mirage s'épanouissait devant elle ! . . .

Et, lorsque la renommée vint lui apprendre que son noble époux marchait de triomphe

en triomphe, avec quel empressement n'at-elle pas accouru pour venir partager sa gloire ; puis, soudainement ramenée au danger de sa situation , ses yeux «e mouillent de larmes. La solitude lui fait peur, de longs soupirs s'échappent de sa poitrine, elle doute presque de Tavenir. Son noble protecteur n'est plus près d'elle. De nombreuses embûches sont semées sous ses pas.

Le courage de Ganich pourra-t-il en triompher?... Que les heures de la délivrance sont lentes à sonner !...

Tout à coup, un léger bruit vient frapper son oreille. Elle écoute. Peu à peu le bruit se rapproche. Des pas résonnent sur le granit du sentier, malgré les précautions que prennent ceux qui s'avancent pour ne pas trahir leur marche. La terreur la saisit de nouveau. Elle songe instinctivement à fuir. Ce sont peut-être des ennemis qui ar-

rivent pour la faire prisonnière I. Mais bientôt, à la pâle clarté des étoiles, elle croit reconnaître Rafaela, la digne sœur du brave Ganich, et Michel son vieux serviteur. Plus de doute ^ ce sont eux... Son cœur bondit de joie et d'espérance.

— Rafaela, est-ce bien vous ? dit-elle à.

demi-voix.

— Oui, madame, et nous accourons. Mi-

chel et moi, pour vous sauver.

— Et Ganicb, le brave Ganich?...

— C'est mon frère qui nous envoie vers vous. Le passage de la rivière est impossible cette nuit : il faut que vous vous rendiez de suite dans ma maison et, dès le point du jour, nous irons rejoindre Ganich dans une grotte qui n'est connue que de nous seuls et où il nous attendra.

— Mais comment quitter votre maison sans être aperçus ?

10f: LES ÈGHOS

'.^^X^ sera facile. La pauvre Ramona, ma làMÉtne^ est morte hier. Ce matin même son omrps doit être enseveli, et nous nous joindroiifi toutas deux au cortège funèbre qui doit paunser devant la grotte de Ganich. Mon frère aurait bien voulu vous accompagner ; mais, voas ie sav«z , la frontière est remplie de soldats et de douaniers , et sa liberté est, en ce meraent, trop précieuse pour qu'il s'expose au péril.

— Quel brave cœur !... et quel courage pour affronter tous les dangers de cette nui !«.« Aura-t-il pu arriver sain et sauf?

-* Soyez sans crainte , madame ; Dieu veille sur nous... Mais, hâtez-vous, notre ami Manuelo a dît qu'il n'y avait pas un Biomeot à perdre ; les pantalons rouges pourraient être bientôt là, maintenant que l'orage

Un moment après, la reine et ses deux

compagnons quittaient la maison de Ganich et s'engageaient prudemment dans un sentier perdu dans les buissons, et dont le sol granitique rendait leur marche plus facile.

Durant quelques instants, le bruit des pas de nos trois voyageurs troubla seul le calme de la nuit.

Puis, tout retomba dans le silence. . •

Page 1