‹ Les échos du Pas de RolandChapitre 14 sur 21 · SIÈGE DE LA MAISON DE 6ANICH · texte numérisé non relu

SIÈGE DE LA MAISON DE 6ANICH

Au moment où la reine et ses deux compagnons se dirigeaient vers la demeure de Rafaela, dans une vaste chambre d'une maison de Macaye un homme veillait encore, malgré l'heure avancée de la nuit.

Cet homme est accoudé sur une table couverte de papiers , la tète appuyée sur ses deux main& A ses c6tés pétille une chandelle de résine dont la terne clarté, se projetant sur un cercle étroit, rend plus obscurs

les contours de cette pièce et les noires poutrelles qui soutiennent Fétage supérieur.

Point de tentures aux murs, mais bien quelques enluminures naïves, telles que :

le Juif errant à côté de Napoléon , les batailles de TEmpire près du Jugement dernier, le Diable aux écus d'or faisant pendant à la Résurrection de Notre-Seigneur; quelques chaises de bois, de grandes armoires séculaires ; dans un coin, une tablette recouverte d'un linge blanc bordé d'une simple dentelle, sur laquelle se dresse une statuette de la Vierge ornée d'un rosaire et couronnée d'immortelles; au fond, un immense lit, où pourrait reposer une famille entière, et tellement élevé sur ses pieds qu'il faut presque une échelle pour l'escalader ; de grands rideaux à dessins fantastiques se détachant sur un fond rose à demi blanchi par le temps ; près de l'oreiller, un

bénitier de verre surmonté d'un erucifix sur lequel s'appuie un rameau desséché.

Point de serrure à la porte : Finyiolabilité du toit basque rend cette précaution inutile.

L'homme qui veille encore, quand tout dort dans le village, est le capitaine Flamineau, commandant le détachement cantonné dans la commune de Macaye. Le capitaine est sombre, inquiet, préoccupé ; il a reçu de son général Tordre d'arrêter, cette nuit même, la princesse de Beira; mais l'orage épouvantable qui a éclaté à la fin du jour l'a obligé de renvoyer l'exécution de cet ordre au lendemain. Cet officier a blanchi sous le harnais ; il est habitué à l'obéissance militaire et à la plus scrupuleuse exactitude : il craint d'avoir pris sur lui une grande responsabilité.

Un instant, il a eu la pensée de faire prendre immédiatement les armes à ses

114 L&9 ÊGHaa

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chez Ganieh : les renseignements sont positifs. La tempête Ta aussi condamnée à rester au logis. •« Mais Ganieh est un habile homme, il connaît les détours les plus cachés de ces montagnes: n'aura-tril pas déjà réussi à faire évader la princesse ?. . .

Et, en proie à de sombres pressentiments, le capitaine accélère sa promenade en se frappant le front.

Bientôt^ ses idées prennent un autre <5ours.

— Non, dit-il, c'est impossible].., une femme délicate et craintive n'a pu s'aventurer, par cette nuit infernale, et, au point du jour^ nous allons prendre la princesse comme dans une souricière* Ah! Ganieh, moo gaillard, tu ne sais pas à qui tu as affaire ! Tes ruses seront déjouées; ton habileté fera ressortir encore plus la mienne^

Le capitaine s'assied de nouveau, et, ie

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cœur plein d'enthousiasme, il rédige d'une main ferme la proclamation suivante :

(( Soldats !

« Le ciel s'est montré un instant jaloux du succès réservé à nos armes.

(( Un orage épouvantable nous a fatalement condamnés à rinaction cette nuit; mais il a aussi -empêché nos ennemis d*exécuter leurs desseins perfides.

« La princesse de Beira est chez Ganich. Dans quelques heures, l'un et l'autre seront en notre pouvoir. ^

c( Soldats, vous ne faillirez pas à votre devoir: songez que du haut de ces Pyrénées quarante siècles vous contemplent ! »

Et, fier de son œuvre napoléonienne, notre bon capitaine se prélasse , croyant déjà tenir entre ses mains celle qu'il est chargé d'arrêter. Il appelle un sous-officier qui

dormait dans la chambre voisine, et lui remet sa proclamation, avec ordre de Faf-

ficher immédiatement à la porte de Téglise

de Macaye.

Enfin le jour se lève, la diane résonne ; la population réveillée se porte curieuse sur la place du village.

Chacun admire Tordre du jour du capitaine. — Voilà du bonfrançais! s'écrie-t-on de * toutes parts. Le régent le transcrit sur ses tablettes, pour apprendre à ses élèves comment on parle à des subordonnés dans le^ moments solennels. Quant aux soldats, ils sont électrisés.

Cependant, tous les Basques au cœur généreux éprouvent une émotion pénible... — Que va devenir Ganich? se dit-on ; Ganich, notre compatriote, notre providence, notre ami ? Aller dans sa demeure lui annoncer le danger dont il est menacé, c'est impossible ;

11& LE» ÈGHOS

le village est entouré de baionneUes ; nous derioDs arirètés sans espoir de l« sceanrir.

Bientôt; la voii du commandani se fait -entendre :

— Eo a?ant^ pas accéléré, etrrehe f... dit le capitaine Flamineau en po'enant one pose martiale. Les tambours, les fonferes reteiitissent et les soldats se mettent en maielie. On trouvera san» doute qfo'il était im^^H^udent, «a pareille eireonstance^ de fisiire ava»eer une troupe avec tant de vacarme. Maôs le comnasdant était sur de son fait. L'évasion de la reine lui paraissait impossible» La val* lée était inondée; la Nive s'était tranefermée en un torrent infranchissable.

A peine Is troiïpe a*t-el)e laissé derrière elle lea dem^ières maisoDfr du village, que des difficulté», des dangers de teute espèce surgiss^iftt soos ses^ pas.. Tont veatige de cbe« min a disparu ; ce ne sont que ravin» pro-

fonde, cachés sous de grandes flaques d'eau bourbeuse.

Les soldats, engagés dans ces mares, ne peuvent se diriger : les uns, rencontrant un fossé, s'enfoncent jusqu'au genou ; les autres^ heurtant des troncs d'arbres, tombent renversés. Dfes cris, des jurons, des imprécations variés à l'infini retentissent de tous côtés.

Cependant le capitaine Flamineau ne perd pas contenance.

— Allons, mes enfants, ce n'est rien ! s'é-^ crie-t-il d'une voix tonnante. En avant!

Et, comme rien ne saurait résistera la va~ leur française, les soldats s'ouvrent un passage à travers les marais, et les obstacles qui obstruaient le chemin sont franchis.

Au loin apparaît la blanche et modeste maison de Ganich, cette redoutable forte-^ resse qu'il faut enlever d'assaut.

On arrive enfin. Quelques soldats sont détachés pour garder les issues de la maison, les autres sont rangés en ligne de bataille.

Tous les regards sont fixés sur chaque ouverture, sur chaque lucarne. On attend avec anxiété.

Le moment est solennel !,.• Le capitaine Flamineau fait deux pas en avant :

— Au nom de la loi et par ordre de Sa Majesté le roi des Français, princesse de Beira, nous vous arrêtons. Rendez-vous:

toute résistance est inutile.

Au même instant, Fair est ébranlé par un feu de peloton, et les échos de la montagne répètent ce fracas inconnu dans ces paisibles contrées.

La maison reste silencieuse.

Le capitaine, furieux de voir qu'on demeure sourd à sa sommation, fait enfoncer les portes. Aussitôt après, il entre majes-

tueusement dans la place, suivi de ses braves.

Au rez-de-chaussée, personne ! On envahit l'escalier... Personne ! Trois portes sont successivement forcées... Personne encore!

Les lits sont fouillés, les matelas retournés, les armoires brisées, les placards et jusqu'aux tuyaux de cheminée, tout est visité... Rien ne paraît.

Tout à coup, une grande salle s'ouvre devant les assaillants surpris, et laisse voir une immense table recouverte d'une nappe traînant jusqu'à terre, portant encore les traces d^un somptueux repas. Un service complet d'argenterie éblouit les regards.

Le capitaine Flamineau s'élance dans cet appartement, et d'une main rapide, il soulève un coin de la nappe... Rien !

Le dressoir et le buffet sont mis en morceaux. . . ! Rien , rien encore !

Cependant, Tâtre encore brûlant indique que la maison a été récemment habitée.

Le capitaine commence à perdre la tête ; son épaulette à graines d'épinards et sa croix d'honneur lui paraissent sérieusement compromises. Soudain, ses sens sont frappés par une odeur pénétrante, inusitée chez les gens de la campagne.

— Mes amis, s'écrie-t-il, c'est de Téther!

La princesse est là...

Une dernière porte fermée se présente devant lui : c*est de là que partent les émanations du liquide volatil. Il s'avance, toujours suivi de ses braves soldats, et, de sa voix la plus douce :

— Princesse, dit-il, Téther que vous portez vous a trahie ; plus de résistance.

Ouvrez cette barrière qui nous sépare.

Le silence répond à cette nouvelle som« mation.

DU PAS DB ROLAND. m

Le capitaine e<>Ue son oreille contre les fentes de la porte, et, quelle n'est pas sa joiel il entend des pleurs, des soupirs étouffé?. Plus de doute, la reine est là. il frappe doucement^ et prenant sa vois la plus graeieuse :

— Madame, ouvrez donc, de grâce ; nous sûfDnoes des ennemis, il est vrai, mais nous serons généreux dans la victoire. N'ayez aucune crainte, rendez-vous ; nous sommes Français avant tout.

C'est en vain que le capkaine a prodigué sa galanterie. Les pleurs et les soupirs ne font qu'augmenter. Natre chef alors, perdant toute patience, arrache un fusil des mains d'un soldat et abat la porte d'un coup

de crosse.

Dieu ! quel spectacle s'offre à ses regards!... Un enfant, pâli par la souffrance, est couché dans un berceau, et, penché sur

lui, un vieillard aux cheveux blancs cherche à le consoler. •

Sur une chaise, un chapeau d'amazone avec un voile vert. A terre, une valise élé* gante et les débris d'un flacon brisé.

Le vieillard, interrogé, hésite à répondre; mais, sommé brusquement de parler, il se redresse , et retrouvantl'énergie de ses jeunes années :

— Vous avez beau chercher, messieurs, vous ne trouverez point celle que vous poursuivez ; elle est partie cette nuit. A cette heure, elle a déjà franchi la montagne. »

Ici la toile tombe... Nous renonçons à peindre un pareil tableau.

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