Tome XI. M
le mariage des ecclésiastiques par la barbarie des néophytes normands, qui, en recevant le baptême avec Rollon, gardèrent les vices du paganisme. L'un de ses fils, nommé Foulque, ^conseilla à son père, devenu vieux, de se retirer à Saint- Évroul ; il y fit, en effet, profession et donna à son monastère l'église de Guarleinville avec ses dépendances et plusieurs autres biens. Ce même Foulque remplit un grand rôle parmi les moines : il était très savant comme son père '.
Slgefroid de Rouen, chapelain du duc Richard de Normandie, fut aussi très certainement un élève de nos écoles. Nous savons même qu'il fut pendant ses études le commensal d'Hildegaire, et qu'il lui refusa le salaire promis. Nous reparlerons de leur querelle : elle jette un certain jour sur les mœurs de ce temps.
Mais le plus fameux écolier,, sorti de la Normandie, fut Raoul Mala Corona, ou le Clerc. Geroius, son père, l'un des plus grands seigneurs de sa province, était issu des plus nobles familles de Bretagne et de France et allié aux Grantemesnil. Il avait eu quatre filles et sept fils : Raoul fut le cinquième. Orderic Vital- raconte que, dès son enfance, il apprit parfaitement les lettres. Il visita, dans ce but, les meilleures écoles de la Gaule et de l'Italie. Il vint d'abord à Chartres, et, comme l'Obituaire le prouve 3, il en fut d'abord chanoine. C'est là qu'il s'instruisit dans la Grammaire, la Dialectique, l'Astronomie et la Musique. Il acquit, en particulier, une science médicale si profonde, qu'étant allé à Salerne, où se tenaient, de toute antiquité, les plus florissantes écoles de médecine, il ne rencontra personne qui le surpassât dans cet art, sauf une femme, sans doute celle que M. Daremberg, appelle Trolula\ Il fut obligé d'interrompre quelque temps ses études pour allor à la guerre. Puis il reprit sa pratique de la médecine, soignant les pauvres malades, par des remèdes que lui seul connaissait. Le dégoût du monde l'ayant pris, il voulut se retirer, non à Saint-Évroul , que son frère Guillaume avait relevé, et où il craignait d'être trop considéré, mais au grand monastère de Marmoutier dont Albert, ancien doyen de Chartres, était abbé. Sous la direction
< Orderic Vital, Hist. eccl., P. A., t. 188, col. 415, 279, 287.
2 Ord. Vital. /^ /.., t. 188, col. 260, 271.
» Cari. (le ^.-D., 111, 21.
* Daremberg, Ecole de Salerne, préface.
de celui-ci, il devint bientôt un saint, et, par esprit de pénitence, il demanda et obtint d'être lépreux, et refusa de chercher sa guérison. Au bout de peu de temps, il sollicita la permission de se rendre à Saint-Évroul , dont Robert de Grantemesnil, son neveu, et futur évêque de Chartres, venait d'être élu abbé. Il y resta quelque temps ; mais son neveu ayant été contraint par le duc Guillaume de s'exiler en Apulie, ses deux sœurs Judith et Emma, qui avaient pris le voile, ayant suivi la même route et s'étant mariées, Raoul, découragé, s'en revint à Marmoutier. Il y forma trois moines à la médecine : Jean, médecin de Geoffroi, vicomte de Châteaudun, Tetbert, Inisien. Et, au bout de sept ans de profession, il mourut vers 1064, le même jour où il est porté au Nécrologe chartrain. Il a mérité d'être appelé par VHistoire littéraire ' un grand homme de lettres ^ et d'avoir un chapitre spécial dans V Histoire de Marmoutier -. Notons cependant que ces deux Histoires ne connaissent point son passage aux écoles de Chartres.
Section V. — Les écoliers originaires du Nord et de VEst: Dijon, Besançon, Reims ^ Metz, Saint -Riquier, Gemhloux , Liège, Cologne. — Venons aux Églises du Nord et de l'Est, c'est-à-dire à celles de la Rourgogne, de la Séquanaise, et de la Lorraine, puis à celles du Nord, de la Relgique et de l'Allemagne : elles nous fournissent toutes des noms intéressants à recueillir.
Nous ne revendiquerons pas avec insistance ce moine de Saint-Rénigne de Dijon, appelé Hermingaud, qui, s'étant enfui de son monastère, vint se réfugier à Chartres. Fulbert, en le renvoyant à Guillaume de Saint-Rénigne, le recommanda si paternellement qu'on serait tenté de le prendre pour un de ses disciples et non pour un vulgaire déserteur ^.
Mais, s'il est possible d'avoir quelques doutes sur ce moine, Adelman ne nous permet pas d'en concevoir au sujet de celui qu'il appelle Gautier le Bourguignon. C'était un grand voyageur, comme Gerbert, avec qui d'ailleurs un copiste l'a confondu. « Rrûlantde zèle pour l'étude, il parcourut l'Europe toute entière; il visita un nombre infini d'écoles,
^ Rist. m., VII, 56, 85, 136.
2 Martène, I, 367-369.
3 P. L., t. 141, lettre 33.
entre autres celles d'Espagne, et se rendit maître dans tons les arts. A son retour, il se proposait de faire hommage à l'Italie de ses trésors , mais il eut le malheur de passer par Besançon; %'est là que l'atroce faction de ses ennemis procura sa perte. » Il est regrettable qu'Adelman ne s'explique pas plus clairement sur la fin tragique de cet écolàtre et sur les écoles visitées par lui. Il était déjà mort en 1033.
En remontant vers le Nord, on trouve les églises de Reims et de Metz. Celle-ci avait pour primicier Paulin, ami commun d'Adelman et de Bérenger. Où les avait-il connus tous deux ? Peut-être à Chartres ! C'est à Metz que vint aussi dresser sa chaire un de nos écoliers, Gérard. L'évéque de Liège, son compatriote, l'avait peu encouragé, mais à Metz, il acquit de grandes richesses et y fut enseveli avant 1033. — Reims eut-elle encore des étudiants assez zélés pour suivre les traces de Richer et venir entendre le meilleur disciple de Gerbert ? Gela est probable ; d'amicales relations continuèrent entre cette ville et Chartres. L'archevêque Ébale consultait Fulbert dans ses maladies ^ Fulbert, de son côté, recommandait aux religieux de Saint-R.émy, par un billet délicat, le moine Hubert, qui passait de ses propres écoles à celles de Reims.
Saint-Riquier, dans le Nord, vit revenir, vers 1016, l'un de ses moines les plus intelligents, d'une longue tournée scientifique, dont Chartres avait été l'une des meilleures étapes. Ce moine s'appelait Angelran. Hariulfe qui a raconté sa Vie rapporte que, « jeune encore, il montrait une grande ardeur pour l'étude et ne pouvait se rassasier des belles-lettres. Ses progrès furent tels, quand il eut fait profession, que, pour perfectionner ses connaissances, labbé Ingelard lui permit de visiter les maîtres renommés des écoles les plus lointaines. » Il alla donc, de ville en ville, semblable à la prudente abeille qui se porte sur toutes les fleurs pour y puiser le doux miel dont elle remplit les cellules de sa ruche. Enfin, il prit pour précepteur et maître le vénérable évêque de Chartres, Fulbert. (( Ce prélat, qu'on ne doit nommer qu'avec respect, dit Hariulfe, était très versé dans les études libérales, et beaucoup avaient fait l'épreuve de sa science II se fit l'instituteur d' Angelran, et le forma aux lettres et à la vertu. Le vénérable pontitt recevait de gnindes satisfactions d'un si bon disciple ; le génie et le talent d'un auditeur si capable l'encourageaient. Après
I*. L., [. I il . I.'ttrc 4.
avoir bien instruit ce bien-aimé novice, clans la Grammaire, la Musique et la Dialectique, et l'avoir revêtu du sacerdoce, il Iç renvoya à Saint-Riquier , où les moines le reçurent comme un trésor inappréciable. On vit bientôt les fruits de cette science qu il avait acquise à si grand prix : par ses soins, les livres furent remis en état, on en copia de nouveaux, on instruisit les enfants, bref, des trésors de sagesse furent partout dispersés ^ . » Arrivé à Chartres peu après 1006 , Angelran était rentré dans son monastère, en 1016.
C'est alors qu'il fit le voyage de Rome avec le roi Robert. (( Ce prince avait conçu le projet de faire ce pèlerinage, tandis qu"Angelran étudiait encore dans les écoles de France, et il avait donné l'ordre de rechercher en divers lieux les clercs les plus versés dans la connaissance de l'office divin. Tous lui si^nalérent Angelran comme le plus compétent en cette matière. » Fulbert sans doute le désigna particulièrement au roi. Il partit donc avec Robert. Pendant le voyage, il émerveilla le prince et ses compagnons par la distinction et la netteté de son langage, la pureté et l'intégrité de sa conduite. On rapporte même de lui une chose étonnante : c'est que pendant toute la route, il n'eut pas besoin de se servir de livres pour réciter l'office divin avec le Roi -.
Au retour, Robert voulait récompenser son guide ; Angelran refusa toutes ses offres, préférant rentrer dans son monastère. Au moment où il y arrivait (1022), Ingelard mourut, et il fut élu par les moines pour le remplacer. Le roi en fut enchanté, et accourut à Saint-Riquier pour assister à sa consécration. Mais le nouvel abbé s'était caché au fond des bois. Sur l'ordre de Robert, on le chercha, et, sitôt qu'il fut trouvé, on le bénit.
Il continua son œuvre de restauration. Il acquit de nouveaux biens et fit confirmer la propriété de ceux que le monastère possédait déjà. Dans ce but, il passa différentes chartes avec Notker de Liège, en 1022, avec Richard, duc de Normandie, vers 1035 et 1044.
Poète, il mit en vers héroïques plusieurs légendes de saints, telles que la Passion de saint Vincent, la Vie de saint Austrehert, et celle de saint Riquier, patron de son abbaye. Il versifia cette dernière d'après une Vie ancienne à laquelle il se contenta
^ P. L., t. lil, col. 1101, 1406, l-lbi, 1123. - Du Boula) , Histor. Univ. Par., 1. 556.
d'ajouter les miracles dont il avait été témoin oculaire. Il composa ce poème sur l'ordre de Fulbert, et le lui dédia, en le priant de le corriger et de le communiquer aux scolastiques, ses condisciples * .
^ Angelran était aussi musicien, comme tant d'autres écoliers de Chartres. Il mit en chant l'office de saint Valéry, celui de saint Wulfran, et celui de saint Riquier. Celui-ci, dit l'histoire, était d'une douce mélodie -.
Dans sa lettre à Fulbert, il se donnait le titre de scolaslique. Plusieurs de ses élèves devinrent célèbres. Odilger. l'un d'eux, mourut en odeur de sainteté ; d'autres furent appelés à l'épiscopat, tels que Gui d'Amiens et Drogo... Ce Gui était poète aussi, et consacra à son maître deux épitaphes, d'ailleurs assez mal écrites. L'une détaille les objets précieux donnés par Angelran à son église, et ajoute: « Il revêtit d'argent pur le livre de l'Évangile, la Vie de saint Richer; de même le livre des Épitres et des Évangiles. On ne saurait compter les livres qu'il a renouvelés et ceux qu'il a recomposés^. » — Il mourut le V des ides de décembre 1045.
Plus haut que Saint-Riquier, non loin de Liège, se trouvait un autre monastère fameux, celui de Gembloux, gouverné aussi par un élève de Fulbert. Cet abbé s'appelait Olhert.* Né à Lernes, près de Thuin, sur la fin du X*^ siècle, il fit ses premières études en compagnie de Wazo, de Burchard de Worms, d'Adelbold d'Utrecht, sous la direction de l'abbé de Lobbes, Hériger, l'homme le plus di.sert de son temps. «Sitôt qu'il eut goûté la saveur des sept arts libéraux, il ne lui fut plus possible d'assouvir sa soif de l'étude. Apprenait-il l'existence, en quelque lieu, d'un maître surpassant les autres dans les arts, aussitôt il y volait... C'est ainsi qu'il s'appliqua quelque temps dans le monastère de Saint-Germain, de Paris, à l'étude et à la régularité. Il passa trois années dans la ville de Troyes, soit à apprendre beaucoup de choses utiles pour
« P. L., t. lil, col. i'r2i.
- Lebeuf. Traité historique et pratique du Plain Chant, p. 21, renvoie au Chronicon Centulense : Spicilegium de dWchery, p. 176, 557.
3 Lihrum Evanfielii, sancti Vitamque Richari, Ipsius sludium. tnero argento decoravit Est et Episto-liher-lanim atque Evancjeiiorum Ipsius arfjento quein industria neinpe paravit. Excedunt llbri numerum quos ipse novavil Insuper ejccedunl numerum quos ipse refecit.
/'. L., t. lil, col. 11-21.
lui-même, soit à enseigner les autres avec sagesse. Il ne manqua point d'entendre l'évêque de Chartres, Fulbert, dont toute la France vantait l'habileté dans les arts libéraux ^ » C'était de 1006 à 1008.
A son retour, en 1009, Baudry. évéque de Liège, l'envoya à levèque de Worms, Burchard, qui lui avait demandé un homme savant pour l'aider dans la composition de son Recueil de Canons. L'évêque usa largement du concours d'Olbert, qui lui prêta le secours de sa science, de ses enseignements, de sa plume, studio^ ore, manu, et l'on a pu dire qu'il avait rangé tous ses extraits canoniques sous la dictée et la direction du savant moine : Olherto dictante et niagistrante- .
Élu abbé de Gembloux en 1012, et de Saint -Jacques de Liège, en 1021, il gouverna le premier monastère 37 ans et le second 29. « Il mit à la disposition de ses moines une grande quantité de livres. Désireux de posséder une bibliothèque complète , comme un autre Philadelphe, il copia luimême en un seul volume l'ancien et le nouveau Testament : il amassa plus de 100 livres sur la Sainte Écriture, et plus de 50 sur les études séculières. Comme il avait été dès son enfance élevé dans la solitude du cloître, on s'étonnait que les sciences sacrées et profanes brillassent si vigoureusement en lui ^. )) Outre le Recueil de Canons de Burchard, il composa quelques Vies de saints d'un style élégant et limpide. Bien plus, à l'exemple d'Angelran, deSigon, d'Arnoul, de Fulbert lui-même, « il mit en chantsharmonieux les Légendes et Répons des Saints. C'est ainsi qu'ayant composé, sur la prière du comte Rainier, la Yie de saint Géron, confesseur, il y adapta une mélodie, et qu'il nota les antiennes de Laudes pour l'office de sainte Waldetrude. » Averti que Wazon, son condisciple et son ami d'enfance, était très malade, il vint à Liège le visiter, et y mourut sept jours après lui (1048). Il laissa des disciples célèbres : citons ses deux frères , Mascelin et Folcuin , dont le premier lui succéda et le second fut écolâtre deStavelo et abbé
< Sed me Fulberti Camolensis episcopi eum snbterfucjit oudientia, quem peritia UheraUum artium tota Francia praedicabat. Mabillon. A. SS. Ord. S. B., sœc. 6, par. I, p. 599.
- Ex chronico Ttironcnsi , Rec. des Hist. de Fr., t. X, p. 283: Olberto dictante et magistmnte magnum illud Canonum vokimen (Burchardus) centonazavii... Olbertus autem liberalibus disciplinis operam dederat in Pratensi monasterio S. Germant , deinde Trecis , demum in Fulberti schola Carnolensi. V. Sigebert GembL, P. L., t. 160, col. 200, 201.
^ Id., aussi dans le Spicilegium, VI, 519.
de Saint-Vincent de Metz, pnis Guérin Liétard, et surtout le chroniqueur Sigebert de Gembloux , qui , par reconnaissance, range son maître à côté des grands abbés du temps, Odilon de Cluny et Guillaume de Dijon.
• Du temps qu'Olbert gouvernait le monastère de Saint- Jacques de Liège, cette ville possédait de savants écolàtres. Elle était, comme le dit Adelman, la nourrice des Beaux-Arts; on y entendait Adelbold, plus tard évèque d'Utrecht, et AVazon, qui fut évèque de Liège. Mais, chose curieuse, leurs propres élèves n'en venaient pas moins à l'école de Chartres comme à une école supérieure à toute autre.
Adelman, qui était de ce nombre, nous en cite trois dans sa complainte. OduJfe, Aleslan, Gérard; nous en avons trouvé un autre, inconnu jusqu'ici, nommé J^oc/o/y^/i e : ce qui , avec Adelman lui-même, porte à cinq le chiffre des Liégeois attirés par la grande réputation de Fulbert.
Sur Alestaii nous ne savons que ce que rapporte Adelman, à savoir qu'il po.ssédait la science antique et formait des élèves assez renommés : signalé dans la première édition du poëme, il mourut avant 1033. Il en est de même de Gérard. L'évéque Durand de Liège (1021-10*25) lui refusa une prébende : alors il se retira dans la ville de Metz où il lit fortune, et où il mourut, également avant 1033. Odiilfe, qui décéda vers le même temps, emporté parles fièvres d Italie, excita les regrets de tous ses contemporains. A ces traits que nous rapporte Adelman sur sa personne, nous pouvons en ajouter un nouveau : c'est qu'il était frère d'un écolàtre de Liège, élève de Fulbert, nommé Rodolphe, dont la complainte ne parle pas, sans doute parce qu'il vécut jusqu'après la seconde rédaction, et dont nous avons trouvé mention dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale.
Ce Rodolphe ^ né à Liège, suivit d'abord les leçons de Wazo. Puis, à l'exemple d'Odulfe, son frère, il se rendit à Chartres, sans doute dans les dernières années de Fulbert. Ce prélat en faisait beaucoup de cas. « Vous étiez engrande faveur auprès du maître, lui écrivait un de ses amis: Ciim esses, tU audioy apnt illum ingentis cxercii'n. )) De retour en sa patrie, il prit
< Caiitor. 1, (Sljr». cite parmi les inathématiriens qui suivirent Afk'lniaii,(k'rbert, l{o(lol|i!ie (le Liè;,'^' <'f Iiai,nmliakl de Culoi^nie (Kaprès Wenier, Gerhcrt. p. 77i. Wcriier et lui ne runnaissenl leurs noms que par Krancon, dans son traité (le la Quaflralurc du Cercle, ils ignorent tous deux la curieuse coriespondance de I^idcilplie et de Ragindtald que nous avons découverte dans le maii. (110 1 de la Bilil. nat., et que nous espérons publier.
une chaire, et entra en relations avec les écolâtres de Liège, tels qu'Odulfe. Gozechin et surtout avec un écolâtre de Cologne, comme lui disciple de Fulbert et nommé Ragimbald. Nous reviendrons sur sa correspondance avec lui.
Mais le plus intéressant personnage du groupe liégeois, c'est celui que nous avons déjà tant de fois cité, c'est Adelman luimême. Originaire de Liège, qu'il appelle avec amour notre ville, urhs nostra, et dont il fait un grand éloge, il naquit dans les dernières années du X.^ siècle, vers 997 ou 998. Après avoir commencé ses études dans son pays, il vint les couronner à Chartres, en compagnie de Piodolphe, peut-être vers l'année 1020. Il n'était encore que sous-diacre. Il s'attira bientôt les sympathies universelles, mais surtout celles de Fulbert. Il s'attacha de son côté avec une tendresse vraiment touchante à ce maître yénéré et à ses condisciples. Nul n"a peint mieux que lui l'intérieur de cette école, où se rencontraient autour de l'évêque tant de jeunes étudiants de pays et de caractères différents. Il y coulait des jours heureux quand Réginard, en arrivant au siège épiscopal de Liège (1025), lui adressa une lettre de rappel. Fulbert fut désolé de son départ, et pria son évêqae de le lui renvoyer '. Réginard garda son clerc et lui confia sans doute la chaire que Wazo venait de quitter. Ses succès , dans sa patrie, ne lui firent point oublier son école chartraine.
De 1028 à 1033, il composa sur ses condisciples* défunts la Complainte que nous avons imprimée en tète de ce livre. Au bout de quelque temps, vers 1046, nous le retrouvons à Spire : c'est là qu'il entendit parler pour la première fois de l'hérésie de Rérenger. Aussitôt il demanda de plus amples informations à Paulin, primicier de Metz. Celui-ci ne lui ayant point répondu, il écrivit à Bérenger lui-même, en 1048 une lettre aussi touchante que savante. Il y avait joint sans doute un exemplaire de sa complainte, mais remaniée. Bérenger ne voulut pas comprendre l'affectueux intérêt que lui portait Adelman : il se moqua de sa poésie, au-dessous de laquelle il écrivit ces mots : Nascitur ridiculus mus, et de son auteur qu'il appela injurieusement : Aulus manants. — Evêque de Brescia entre 1055 et 1057, Adelman se montra l'adversaire de la simonie. Seul de tous les évêques lombards, entachés de ce vice, il osa promulguer publiquement en chaire les décrets du concile de Rome contre les simoniaques (1061). Les clercs
' P. L., t. lil, col. 225, lett. 47.
coupables de son église le maltraitèrent tellement qu'il faillit en mourir; mais leur attentat provoqua une telle horreur, que les pieux fidèles de Brescia, de Crémone et de Plaisance, se joignirent aux Patarins et firent une ligue contre les clercs débauchés et simoniaques. Adelman ne vit pas leur triomphe et mourut, peut-être de ses blessures, en 1061.
Cette noble tin. sa touchante complainte, sa belle lettre sur l'Eucharistie, lui assurent de la part de la postérité les mêmes sympathies que celles dont Ihonorérent Fulbert et ses contemporains.
Parmi ses élèves ou ses condisciples, nous pouvons nommer Francon et Ragïmhald de Cologne.
Tous deux vinrent à Chartres. Lebeuf et Du Boulay ' l'affirment pour Francon : mais VHistoire littéraire en doute-, parce qu'il mourut en 1083; elle croit plutôt qu'il entendit Adelman. Cette raison n'a pas de valeur, puisque Bérenger, un auditeur certain de Fulbert, mourut en 1088. Disciple immédiat ou médiat de l'évêque de Chartres. Francon nous intéresse également. Nous le voyons à Liège, occupant en 1047 la chaire d'écolâtre après Gozechin et Valcher, et signant une charte de l'évêque Théoduin, en 1066. Ses écrits dénotent en lui deux sciences spécialement cultivées sous Fulbert : la musique et les mathématiques. C'est à lui qu'il fout attribuer, et non au Francon du XII*^ siècle , les deux premiers traités un peu parfaits de musique mesurée et de déchant : VArs cantiis mensurahilis , où les notes sont divisées en longues et brèves, etc., et le Compendium de discantu, où .se trouve le premier essai d'harmonisation \ On lui prête aussi des ouvrages sur la Sphère et la Quadrature du Cercle \ une poésie Deligno crucis. Enfin, d'après Lebeuf, il .serait le seul dans son siècle qui aurait écrit sur le Compat.
Jiagiifibald. son compati'iole, auquel Adelman consacre deux strophes «mi ^ers, nous est aussi connu par sa correspondance avec Rodolphe de Liège. Les lettres de ces deux écolàlres n'ont pas été jusqu'ici publiées. Elles renferment
* Lebeuf, Dissertation historique...., 11,88. Du BoulaVj I, 581.
-' Hist. lilt., VIII. 1-21-1-25.
^ Histoire de l'harmonie au nioijcn-dge, par de Coussemaker, 154.
^ Cantor, I, 822, analyse ce dernier : il fut dédié à Hermaini, archevêque de Cologne, de 1036 à 1055. Dans sa préface, Francon signale parmi les grands iiiatliématiciens de son temps. Adelliold. Wazo, Gerbert, Ilagimbald et Razccin. Il est appelé Francon de Liège. — P. Z,., t. 143, col. 137 i.
plusieurs traits historiques, intéressant les écoles de Liège et de Chartres, et la personne de Ragimbald. On y voit qu'il vint à Chartres : Memini quidem Carnoti positus, et qu'il y eut des conférences sur les mathématiques avec Fulbert luimême. Il resta longtemps ensuite à Liège, pour y entendre Adelbold, avant son élévation sur le siège d'Utrecht. puis Wazon et Adelman lui-même. Grand écolâtre de Cologne, Colonensls ecclesie generalissimo scolastico, sans doute après 1025, il parut doué d'un génie puissant et charma les oreilles barbares de la sauvage jeunesse du Rhin par la vigueur de son élocution latine ; il s'occupa aussi beaucoup de géométrie , spécialement des triangles. C'est sur ce sujet que roule sa correspondance avec Rodolphe qui. nouvellement arrivé de Chartres, venait d'être investi d'une chaire à Liège. Les deux amis s'envoyaient mutuellement des problèmes difficiles. Leurs autorités dans cette matière aride étaient Adelbold, Wazon et aussi Fulbert. Tous deux avaient entendu l'évêque de Chartres, et ils se rappelaient l'un à l'autre ses leçons et les traités de géométrie qu'il leur mettait entre les mains.
L'écolâtre de Cologne avait aussi composé un traité sur le Triangle qu'il avait montré à ses amis R. et W., sans doute Rodolphe et Valcher, qui furent successivement écolâtres de Liège. Enfin, après 20 ans et plus passés dans les écoles. Ragimbald résolut de partir pour l'Italie; c'est dans ce voyage peut-être qu'il acquit cette grande renommée dont parle Adelman, et qui le rendit fameux de Padoue jusqu'à Rome.
Section IV. — Les écoles et les études chez les religieux. — 'L'abbaye de Saint-Père qui, dans le X« siècle, avait donné aux écoles capitulaires un bon exemple et une vive impulsion, en reçut à son tour, au XI<^, une salutaire influence. Plusieurs écolâtres, Evrard, Arnoul, Ascelin le Rreton, y prirent l'habit. La plupart de ses abbés furent des hommes d'un esprit cultivé. Magénard était abondant dans ses discours, brillant dans les lettres ^ . Arnoul attirait près de lui un grand nombre d'hommes instruits -. L'épitaphe de Landyi, son successeur, ne le représente pas comme un personnage vulgaire 3. Mais les derniers abbés
^ Cart. S. Père, p. 104.
■^ Id., p. 104, 119.
^ Mabilloii, Annal., IV, 668.
du XP siècle eurent un gouvernement trop tourmenté pour être très favorables aux études.
A cette époque, l'on voit, au-dessous des abbés, plusieurs religieux savants. Gautier, l'un des adversaires d'Arnoul, l'ami #e Thierry s'était acquis une véritable estime dans les études ecclésiastiques : in studiis ecclesiasticis venerahilis^. Le doyen Durand rédigea contre Magénard une protestation que Fulbert ne craignit pas de signer-. Aréfaste, dont nous avons parlé, n'était pas un esprit ordinaire : il montra beaucoup de finesse dans sa recherche des Manichéens ^
Au-dessous des abbés et des religieux instruits, il y avait à Saint-Père une école, non pour les élèves du dehors, mais pour les jeunes oblats. Arnoul avait été moine dès son enfance, et formé de suite aux études monastiques : a puero monachns el adplene monialihus studiis eruditus. De 1070 à 1075, le jeune Ernald, âgé de huit ans, était offert à Saint-Père par son père et sa mère *. Franca, femme de Geoffroi le Noir, ayant vu son mari prendre l'habit à Saint-Père et ses deux fils courir en Apulie, plaça ses deux petits-fils près de leur grand-père : lorsque le second, Fulco, eut Imit ans, elle le donna à l'abbé pour l'instruire dans les lettres sacrées : queni locu filli tenere niitrlens in pueriti œtate sacris imbuendum litteris tradidit^. De même Gila de Pertico amena son jeune fils Guido ^, et Baldric, son enfîmt nommé Eustac]ie\
C'est au XI^- siècle seulement que l'on découvre à Saint-Père l'existence d'une école intérieure, mais dès les siècles précédents on y a vu une bibliothèque et des archi\'es sous la garde de notaires en titre. L'on se doute bien qu'au siècle où nous sommes ces deux institutions fonctionnaient encore. Nous' avons déjà signalé le Catalogue des livres qui fui dressé en ce
« Cari. S. Pèrr, p. |-20.
2 /'. A., l. lil, lettre' :2«.
■^ Cari. S. Père, p. IÛ!I, li;5.
•'' Id., p. ±L\.
'■' hl., |i. ^tl.
♦^ 1(1., p. -228. Et \\\\\\. piibl. (I<> Cil., mail. :A, acte df fabbé Euslacbe : « Qucdani maler familias, Gisia nnminr, obni.ve pi'Iens cum duol/us filiis SUIS, WiUi'hno scilirci ftlfjur liirhcrio, ut liliuni l'jus lune (iclnniciii. nomine GuiddoNcm, sub monuchili hahilu rrnpprcmus, (juod cl fccimus, Il idus maii^ indiclionc...., l'hilippo rcfjc in Francia n'fjnanlc, Gauffrido (juoijue inCarnotensi urbi' episcopanle
' Id.. p. 22! I.
temps ' . Le moine, chargé de conserver, de rédiger et de garder les chartes, portait le titre d'œdituus. L'abbé Arnoul, et plus tard le moine Paul-, en furent honorés. Ce dernier, dont M. Guérard a fait la biographie, fut à la fois concierge, notaire, archiviste et régisseur du monastère : c'est lui qui fouilla le vieux chartrier et composa, avec les pièces qu'il y rencontra, le premier Carlulaire de Saint-Père. Il fit ce travail méritoire et utile pour la postérité, de 1077 à 1087. Avant lui, l'on trouve un certain Robert, le même sans doute qui fut prieur entre Thierry et Eustache, de 1070 à 1077, exerçant à la fois les fonctions de notaire pour les chartes et de scribe pour les livres "" : il avait peut-être succédé à Alvée * du commencement du siècle.
Saint -Père, en un mot, gardait sa forte organisation au XP siècle, et^ sans égaler l'école capitulaire, tenait près d'elle un rang distingué.
Citons, en terminant, les autres écoles du diocèse. Celles de Blois étaient tenues par le grammairien Gérard : Ce gramniaticus emprunta un Stace à Saint-Père et laissa en gage une Exposition de saint Grégoire sur saint Mathieu^. Châteaudun possédait aussi les siennes : les moines de Marmoutier s'engagèrent à y entretenir le quatrième fils de Gérard Brunel et lui donnèrent un psautier ^' (1071) pour qu'il pût s'instruire.
^ Bibl. de Chartres, n^ 78, Catalog. génér. des mss. Chartres. Inlrod. XXI.
- V. Guérard, Introd. du Cart. S. Père, et le Cart. S. Père, p. 124, 152, 173, 182, 181, 186, 226.
3 Carf. S. Père, p. 159.
'» Id.,p. 91.
^ V. Catalogue de S. Père du XI'' siècle, n° 93, publié daus Tlntroduction
du Catal. aénér. des Mss. XXIV.
*^ Cart. de Marmoutier p. le Dunois, Mabile, 1874, p. 124.