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CHAPITRE II L'INTÉRIEUR DE L'ÉCOLE DE FULBERT

Dans le chapitre précédent nous avons assisté au défilé des maîtres et des élèves de l'école chartraine, nous avons esquissé la biographie de chacun d'eux. Peut-être sera-t-il intéressant de les grouper autour de leur maître vénéré, de peindre leurs caractères et leurs relations, en un mot de tracer le tableau de l'école de Fulbert. C'est la vie intérieure et morale de cette école que nous allons décrire : nous aborderons ensuite sa vie intellectuelle.

On peut dire, d'une manière générale, et nous l'avons déjà remarqué, que c'était une véritable académie, semblable par plus d'un côté à ces vieilles académies de la Grèce, où un maître, à la fois respecté pour sa science et estimé pour son caractère, réunissait autour de lui une élite d'élèves aussi distingués par les qualités du cœur que par celles de l'esprit. D ailleurs la plupart des écoles du moyen-àge qui précédèrent les grandes universités, présentaient l'aspect d'une famille savante, dont les écolàtres étaient les pères, et dont les étudiants étaient les enfants. L'organisation presque monastique des Chapitres, qui servaient de noyau à ces écoles, ne contribuait pas peu à leur donner cette physionomie intime.

Section V'^. — Fulbert. — Fulbert, par .sa sainteté, sa gravité, .sa bonté, prêtait à ce portrait plus encore que tous ses contemporains. Adelman nous dil (jue .ses jeunes disciples l'appelaient leur a vénérable Socrate»'. C'était en effet un philosophe, taillé sur le modèle antique, et rehaus.sé par la vertu chrétienne et la dignité épiscopale. Tous les hommes remarquables de son temps, les rois, comme .saint Etienne de Hongrie, .saint Canut de Danemark, et Robert le Pieux, les évêques, comme ceux de Sens, de Paris, de Beauvais, etc., les abbés,

< /'. L., t. 113, col. 1-200.

comme Abbon de Fleury, Odilon de Cluny, Guillaume de Dijon, l'honoraient de leur estime. (( Tous les hommes, lui écrivait Odilon, vous jugent dignes de tels éloges qu'ils croient plus facile de vous admirer que de vous louer. On ne peut que vanter la lucidité de votre sagesse, la pureté de votre foi, la droiture de votre prudence : c'est la vérité qui m'oblige à parler ainsi ' . » Ses écrits respirent en elïet l'humilité et la charité; ses hymnes et ses proses en l'honneur de Dieu, de la sainte Vierge et des Saints, sont empreintes de la plus sympathique piété. Sa dévotion envers la Mère de Dieu fut connue du monde entier. S'il n'institua pas, comme on l'a dit, la fête de la Nativité, il lui donna dans tout l'Occident un éclat et une vogue nouvelle 2, par les trois répons fameux ^ et par la légende non moins célèbre qu'il composa pour ce jour^. L'on sait que sa cathédrale fut incendiée dans la nuit de la Nativité : ce malheur ne serait-il pas dû aux innombrables tlambeaux allumés par l'immense foule des fidèles attirés par cette solennité, et qui passaient la nuit dans l'église ? — Cette cathédrale même qu'il rebâtit depuis les fondements avec une splendeur inouïe, aidé dans cette œuvre colossale par les largesses des rois de France et de Danemark, des ducs d'Aquitaine et de Normandie, des comtes de Champagne et de Blois, des chanoines et des clercs, unit d'un lien indissoluble aux yeux de la postérité son nom à celui de Notre-Dame de Chartres. L'incendie de 1030 en consuma les parties supérieures ; celui de 1194 ne laissa subsister que cette admirable crypte qui fait encore, et fera éternellement, il faut l'espérer, l'admiration des archéologues et des fidèles. Néanmoins la reconnaissance populaire s'obstina à lui attribuer, jusqu'au commencement de ce siècle (1836), l'honneur d'avoir construit l'église supérieure du XlIIe siècle. Cette erreur était déjà commise et acceptée, moins de cinquante ans après la dédicace de cette dernière ^ L'on allait plus loin : on supposait qu'un êvêque si

< P. L., t. i49, col. 932.

- Tiilemont, Mémoires pour servir à l'Histoire eccL, I, p. 4-62. Elle était fêtée à Chartres, en 977. Cart. S. Père, p. 61.

^ Stirps Jesse, Ad niUum, Salem justitiœ. Les Bénédictins de Solesmes les ont réimprimés dans leur Graduel. P. L., t. Ul, col. 345.

'* Approbatœ consuetudinis, P. L., op. cit. col. 320. Elle est dans tous les lectionnaires manuscrits du moyen-âge.

5 Voir pour ces questions archéologiques le Manuscrit chartrain du XI^ siècle^ de 47 à 97, et la Dissertation de MM. de Mianville et Chasles, à la suite du Poème des miracles de N.-D. de Chartres, par G. Duplessis, Garnier, 1855, p. 281.

pieux avait été l'objet de faveurs miraculeuses de la part de la Mère de Dieu. Elle l'avait guéri, croyait-on, du mal des Ardents, en versant sur ses lèvres enfiévrées quelques gouttes de son lait béni, gouttes dont quelques-unes furent conservées dans un vase spécial au Trésor de Notre-Dame jusqu'à la Révolution. Cette merveille était racontée, dès le XII*^ siècle, dans un Recueil de miracles ayant pour auteur un moine anglais, et son récit se terminait par ces mots qui dépeignent bien la durable influence et la grande piété de Fulbert : « De nos temps encore, di.sait-il, la ville de Chartres est pleine du génie de Fulbert, elle ne le cède à aucune autre de la Gaule par le nombre et la science de ses clercs. En outre, elle est si fervente dans le culte de Marie, que si quelqu'un, même un simple homme du peuple, se bornait à l'appeler Sainte Mane sans joindre le titre de Notre-Dame, il serait accusé d'un crime capital et montré du doigt par tous ^ » Fulbert étiiil donc un saint-.

Les saints sont toujours graves. Fulbert exigeait des maîtres la maturité de l'âge et la gravité des mœurs : il défendait à Hildegaire les plaisanteries ineptes dansrexi)lication deDonat : speclaculum faclus es omnibus, cave, et ce qu'il demandait aux autres, il le réalisait en lui-même. « Qu'elles étaient dignes, ses manières, qu'elles étaient graves ses actions, qu'elles étaient douces ses paroles, lorsqu'il nous dévoilait les mystères cachés de la science, » s'écrie Adelman dans sa complainte rythmique. « Bêrenger, nous dit Guitmond, se piquait d'imiter les manières du maître ; c'est pourquoi, ajoute cet historien, lorsqu'il enseignait, il cachait d'ahord sa tête dans son capuce, pour faire croire qu'il méditait longuement, et lorsqu'il se décidait enfin à parler, il prenait une voix lente et plaintive. » Fulbert professait avec cette .solennité, mais sans l'appareil théâtral qu'y ajoutait Bêrenger; car, au dire d'Angelran, s'il avait reçu le don de la prudence humaine et divine, il en usait avec sagesse et mesure.

Ce que ses disciples ont le plus remarqué ut admiré en lui, c'est sa bonté simple et familière à leur égard. Il se mêlait à eux, il s'intéressait à leurs études, il prenait part à leurs peines,

* Voir notre brochure sur Deux Maiiuscrils de Toulouse, Chartres, 1889.

- Depuis 15U0, les moines de S. Père, dans leurs livres, riionoraient comme saint : mais jus(in'rn 1571 les chanoines allant à S. l'ère, chaulaient roraison pro Fulbertu.

il leur écrivait pendant leur absence. Nous avons déjà parlé d'un certain groupe privilégié , qui paraît avoir pénétré plus avant dans son intimité. On y voyait Adelman, Sigon. Hilduin, tous trois ses secrétaires, puis Bérenger, Ragimbald de Cologne, Angelran de Saint-Riquier, Olbert de Gembloux, Bernai'd d'Angers. Tous ces écolâtres racontent dans leurs écrits des anecdotes qui peignent la condescendance de l'évèque envers ses jeunes étudiants. Quelquefois il se plaisait à les surprendre dans leurs travaux : « Je me souviens, écrivait Ragimbald de Cologne, qu'un jour à Chartres, le seigneur Fulbert, évêque de ce lieu, vint à passer près de moi et m'expliqua la figure géométrique dont nous traitons, et Isy première question que je vous ai faite sur le triangle. Plusieurs fois, nous conférâmes ensemble, et finalement il se rendit à mon avis. Il me proposa ensuite un problème sur l'angle intérieur. Mais il refusa de m'en donner la solution. Je vous prie de me la donner, continue-t-il en s'adressant à Rodolphe de Liège , car, je le sais, vous aussi, vous étiez l'un de ses principaux élèves '. » L'historien d' Angelran raconte pareillement que Fulbert se félicitait des succès d'un disciple aussi docile, qu'il était tout fier du talent et du génie d'un aussi capable auditeur. Ce trait est confirmé par Angelran lui-même, dans Tépitre dédicatoire de sa vie de saint Riquier. (( Qui donc plus que vous, lui disait-il, doit se réjouir de nos progrès : vous ne cessiez de nous pousser aux grandes choses avec une sollicitude toute paternelle -. » Comme les anciens sages de la Grèce, il aimait à réunir autour de lui ses disciples favoris, pour les entretenir des faits religieux qui se passaient alors. On parlait des miracles de sainte Foy % au pays de Couches, et Bernard d'Angers s'enthousiasmait en entendant ces récits merveilleux. D'autres fois Fulbert discutait avec ses amis sur de graves questions de liturgie ou de dogme, dont ceux-ci lui réclamaient ensuite le résumé. C'est après de pareilles discussions qu'il rédigea ses lettres àEinard et Adéodat. (( Dans nos colloques intimes d'hier, écrivait-il à celui-ci, vous m'avez imposé ce travail pour l'édification de nos frères encore novices et faibles ; voilà le fruit de jmon pauvre génie, le

^ Dernière lettre de cette correspondance. ^ P. L.,t. 141, col. 1423.

'^ P. L., op. cit. col. 130.

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