Tome XI. M
monument de mon liumljle obéissance. » — c Vous m'avez surpris, il y a quelques jours, sur le soir, disait-il à Einard, et vous m'avez demandé à l'improviste ce qu'il fallait penser du rite par lequel le prélat consécrateur remet au prêtre ordonné une hostie consacrée * . »
Mais c'est Adelman qui nous a tracé le tal)leau le plus émouvant de ses réunions intimes du soir, le long de la nouvelle église, où le vieil évêque se laissait aller aux épanchements de son cœur, et prémunissait ses chers disciples contre les dangers qu'il prévoyait pour leur orthodoxie. Il semble que ses craintes lui étaient déjà inspirées par les hardiesses du jeune et téméraire Bérenger, car c'est dans sa lettre à cet hérésiarque qu' Adelman décrit ces scènes simples et grandes à la fois, empreintes vraiment d'une beauté toute platonicienne.
« Dilecto in Christo fralri et collactaneo scltolastico Beren- (fario, Adelmcmnus, salutem in Domino.
Collactaneuni te meiim vocavi, propter dulcissimum ilhid contiihernium quod cinn te adolescentido. ipse ego majuscidus, in Academia Carnotensi, snb nostro dlo venerabili Socrate jucundissime duxi : cujus de convictu gloriari nohis dignins licet. quani gloriahatur Plato, gratins agena naturœ, quod in diebus Socratis sui, hominetn^ non pecudeni, peperisset. Nos enim scmctiorein vitam saluhnoremqne doctrinani catholici et chnstianissinii hominis experti sumus, et nunc ejus apud Deum precihus adjuvari sperare debemus. Neque enim put andus est memoi'iam, in qua nos tmiquam in sinu materno seinper f'ovebat^ amisisse, aut vero charitas Cliristi, quà sicut fiUos mnplectebatur, in eo extincta est. Sed absque diibio niemor nostri^ dUigens plenius quant cum in corpore mortis Jiujus peregrinaretur, invitât ad se votis et tacitis precibus, ot)testans per sécréta illa et vespertina colloquia., quœ nobiscum in hortulo juxta capellam de civitate illa quant, Deo volente^ senator nunc possidet^ sœpius habebat, et obsecrans per lacrytnas, quas interdum in medio sernione prorunipens, exundante sancti ardoris iiupetu, ernanabat, ut illuc omni studio properemus, viani regiani directim graAientes. sanctoruin patrum vestigiis observantissinie inhaerentes^ ut nullurn prorsus in diverticulum, nuUam in novam et falhtcem semitam desiliamus... »
' y. L.. I. lil, L(.l. 1«)2, IU6.
Les rapports personnels de Fulbert avec chacun de ses élèves portaient le même cachet de gravité et de bonté. Au lieu de les réprimander dans leurs défaillances, il observait envers eux un silence dont la froideur ne tardait pas à réveiller leurs âmes, habituées à plus de tendresses. (( Lorsque nous laissons nos talents stériles, disait Angelran, nous ne méritons plus d'entendre votre douce voix... Alors nos fautes autant que vos nombreuses occupations nous privent, hélas ! de votre présence. Vous ne cessez jamais de nous aimer, mais vous punissez notre paresse à produire des fruits utiles. Oui, nous méritons d'être sevrés de vos enseignements si nécessaires ' . » Un jour, Domnus, envers qui sans doute il gardait cette attitude de réserve, le supplia de lui rendre ses bonnes grâces : (( Ne vous troublez pas, mon fils, lui répondit-il, que votre cœur ne cesse de m'aimer et de se fier à moi. Non, mon âme ne vous a point abandonné , mais , vous trouvant moins confiant et moins obéissant, jai légèrement dissimulé mes sentiments, et. comme le Seigneur, j'ai feint de passer outre. Désormais, mon âme, attirée de nouveau par votre douce invitation, réjouie par le pain des divines Écritures que vous lui avez servi, revient à vous dans ce festin spirituel et vous sourit comme autrefois -. »
L'attachement de Fulbert à ses élèves se manifestait surtout dans leurs absences par des lettres aimables.
Quand Hubert se rendit à Reims, Fulbert écrivit à Ébale : (( Confiant en votre bonté plus qu'en nos mérites, nous vous prions de vouloir bien agréer notre cher Hubert, qui a quitté son pays pour venir étudier les lettres chez nous : il a mérité que nous l'aimions et l'honorions comme un frère. H a résolu, dans le même but, de visiter votre monastère de Saint-Remy; s'il a besoin de votre secours, qu'il ressente, je vous prie, les effets de votre bonté ^ » Cette lettre, déjà si bienveillante, ne vaut pas celle par laquelle il conjura l'évêque de Reims de lui renvoyer promptement son cher Adelman. « Je vois avec joie, lui disait- il, que vous rassemblez avec soin vos brebis dispersées au loin : vous méritez bien le nom de pasteur. Cependant pour cette brebis qui est dans notre bercail, je veux dire le
^ P. L., t. 141, col. U23.
2 Id., col. 209.
3 Id., t. Ul, let. 45.
sous-diacre A[delman], rassurez- vous. Grâce à Dieu, elle s'engraisse bien et prend sagement garde aux embûches des loups. Ne l'appelez donc plus un soldat fugitif, car il se prépare sérieusement à combattre, sous vos yeux et ceux de Dieu, l'armée du mal. Il se rendra près de vous aussitôt que possible, mais si notre humilité a pu trouver grâce devant vos yeux, nous vous prions en toute simplicité de daigner nous le renvoyer avec vos lettres de recommandation. Sa présence ici sera un gage de votre charité pour nous et de notre dévouement éternel envers vous ^ . »
Mais rien ne donne une idée plus complète des rapports de Fulbert avec ses élèves, présents ou alDsents, que sa correspondance avec Hildegaire, lorsque celui-ci fut délégué par lui comme trésorier de Saint-Hilaire, à Poitiers.
Dès l'abord, il lui avoue naïvement que son éloignement lui pèse et qu'il ne croyait pas sa présence aussi nécessaire : Absentia tua sœpe commémorât quam necessarius eras praesens. Il a pleine confiance en son dévouement, mais en même temps il lui donne des conseils minutieux sur ses devoirs comme économe, comme écolàtre, comme maître des cérémonies -. Il lui envoie des livres ; malgré ses nombreuses occupations, il consent à rédiger pour lui de vrais traités sur l'administration des biens ecclésiastiques, sur la conduite des évéques guerroyant, traités qui le consolent dans son exil et lui tiennent lieu de ces conférences du soir auxquelles il ne lui est plus donné d'assister ^ Mais c'est en vain; Hildegaire, pas plus que son maître, ne peut se résigner à la séparation. Tantôt il sollicite à grands cris l'arrivée de Fulbert dans le Poitou ; tantôt il demande son rappel à Chartres^ : « J'obéis à vos ordres, écrit-il, car je suis le plus petit des vôtres et digne à peine d'être appelé votre serviteur. Mais je vous avoue qu'il mest bien pénible, à moi, qui suis si inculte, et qui ai besoin chaque jour de vos leçons, d'être depuis longtemps privé de votre présence et empêché de rendre mes hommages à la Bienheureuse Vierge. Toutefois je m'efforcerai, pour vous plaire, de supporter de mon mieux et cette privation et vos retards si ennuyeux. Si du moins j'étais sûr que vous ferez
< P. L., col. -225.
2 IcL, col. -231.
' Id., col. 255, 260.
* /d., col. 272.
bientôt à l'église de Saint-Hilaire l'honneur de la visiter ! Quel honneur ce serait pour moi devant Dieu et devant les hommes ! Cette espérance, qui m'enchante admirablement, me rendrait supportable l'obligation de rester si loin de votre entourage et du service de Notre-Dame... Mais voilà plus de deux ans que vous êtes empêché de venir. »
Il écrivait encore l'année suivante: « Non, je ne puis plus endurer, si ce n'est que vos ordres m'y forcent, et mon exil et la trop longue impuissance où je suis de rendre mes devoirs à Notre-Dame et à vous. Comme le cerf qui aspire après les sources des eaux, je désire m'imprégner plus pleinement de vos enseignements, de ces enseignements qui me sont plus précieux que l'or et l'argent, que la vie elle-même. » Il terminait cette lettre désespérée en annonçant sa venue pour les fêtes de la Pentecôte prochaine \
Quelque accident imprévu l'empêcha sans doute de réaliser pour lors son dessein, et cette fois, ce fut l'évêque, qui, impatient de le revoir, le gourmanda de son retard : a J'ai attendu longtemps, espérant toujours vous voir arriver comme vous l'aviez promis. Ennuyé de vos longs délais, je m'en prends à vous seul. Pourquoi vous êtes-vous montré ingrat et trompeur envers moi, quand il devait vous être doux de m'apporter les meilleurs fruits de votre chasse -. »
Enfin , Hildegaire arriva. Il était si heureux de se retrouver prés de son maître et de Notre-Dame, qu'il s'efforça de retarder de plus en plus son retour. Au duc Guillaume, qui le réclamait avec instances, Fulbert répondait : « Vous me demandez de vous renvoyer le frère Hildegaire, votre ami et le nôtre : mais il pleure, alléguant que depuis longtemps il n'a plus sucé les mamelles de notre charité : il supplie Votre Sérénité de lui permettre d'en jouir encore, afin qu'il puisse vous servir plus tard, vous et les vôtres, avec plus de contentement ^ »
Hildegaire fit mieux : il amena Fulbert à résigner la trésorerie de Saint-Hilaire aux mains du duc, malgré les ressources qu'elle lui procurait pour la construction de la cathédrale. Sa joie fut telle qu'il ne sut même pas la dissimuler dans sa lettre d'adieu au doyen Rainaud qui le remplaçait provisoirement. « Je ne puis plus m'occuper des affaires de Saint-Hilaire, lui
^ P. L., t. 141, col. 273.
2 Id., col. 234.
3 /rf., col. 237.
disait-il, parce que les chemins sont trop dangereux pour mon maître et pour moi. D'ailleurs (et c'était la vraie raison) je suis tellement attaché au service de Notre-Dame que je ne puis m'en éloigner sans faute et sansdommage. L'éminente Mère de Dieu plaidera ma cause prés de saint Hilaire si je l'ai offensé. Certes, je ne l'aurais jamais quitté pour un moindre saint. Mais je devais rentrer dans la clientèle de la sainte Mère de Dieu, qui est justement élevée au-dessus de tous les archanges, moi qui suis son tout petit nourrisson. )) Il priait ensuite Rainaud de taire ses adieux au duc, au comte, aux évèques, à tous ses amis de Poitiers ; il l'en chargeait en termes affectueux, sans doute, mais sans tristesse '.
Ces lettres d'Hildegaire nous montrent, non -seulement les sentiments de Fulhert pour son élève chéri , mais encore ceux de cet élève pour son maître. Adelman complète ce tahleau, en nous représentant celui-ci, poussant son culte jusqu'à imiter l'évèque dans son extérieur et dans ses études, jusqu'à se glorifier d'être appelé sa Pupille. « Je suis votre petit serviteur dés mon jeune âge, lui disait-il, sum namque vernaculus tuus a j9ttero, je suis votre nourrisson, alnmnus tuus. J'ai montré quelque chose de moi-même aux autres, mais à vous, j'ai tout dévoilé -. »
Ses condisciples ne le lui cédaient pas sur ce point. Tous se glorifiaient de l'avoir eu pour maître. Adelman s'écriait dans sa complainte : ((Chacun des souvenirs, que j'ai gardés de lui augmente mes pleurs; j'étais son convive, je me tenais souvent à ses côtés, je buvais avidement les paroles d'or tombées de ses lèvres douces comme le miel. » Bernard d'Angers l'appelait le plus saint et le plus savant des hommes, et prétendait que, seul, il était parvenu aux degrés les plus élevés de la science. Lorsqu'ils l'avaient quitté, ses disciples lui restaient fidèles et lui dédiaient leurs ti'avaux. llildegaire, Bernard d'Angers, Angelran lui offraient leurs écrits : « Cet ouvrage, je r.ii écrit sur vos exhortations, disait Antiolran, je le soumets à votre correction ; je n'ai pus voulu le publier avant que votre clémence ne me l'eût permis. Recevez donc ce présent : prêtez une oreille bienveillante à ces faibles vers; votre gloire grandira dans la postérité, quand les Ages à venir sauront que vous avez eu des disciples de quelque valeur. » Sigon
' /'. L., col. -271.
2/(/., t. lii, cul. -211.
payait donc comme les autres son tribut d'hommages à celui dont il avait été le secrétaire et le confident, lorsqu'il lui faisait une épitaphe et des obsèques magnifiques.
Section II. — Les élèves. — Ce dévoùment à leur maître commun avait créé, entre les écoliers chartrains, des liens d'amitié très étroits. Hildegaire s'intéressait à tous ses condisciples pendant son exil à Poitiers. Dans ses lettres, il demandait à Fulbert comment ils se comportaient, et s'ils célébraient mieux que de coutume les heures canoniales : quomodo se gérant condiscipuli mei , an ïnelius solito célèbrent horas canonicas^ : nous avons vu que Sigon , Hilduin, Evrard, lui étaient particulièrement chers: il appelait Hilduin, la moitié de son âme, animae dimidium meae, et Sigon, son âme même, animum meum. Il envoyait à celui-ci mille saluts par Fulbert: non vos pœniteat. . . chariss'miimi ttiuni quoqiie Sigonem , prohis moribiis et artibus magnum, centenas niillenas excîpere saintes-. Gomme il avait obtenu la chancellerie pour Evrard, il sollicita un pardon pour Sigon. Celui-ci était la bonté même, plein de grâce et de charité, dit Adelman : il aidait les étrangers de ses conseils et de sa bourse. Adelman aussi était un excellent cœur, sa complainte en fait foi : elle lui fut inspirée par l'amour de ses condisciples auxquels il pensait chaque jour : elle est pleine des regrets que lui cause leur mort.
C'est hii qui appelait Bérenger délicatement son frère delait., collactaneum., parce qu'ils avaient été élevés ensemble, dans lAcadémie chartraine. Sa lettre d'ailleurs lui avait été suggérée dès les débuts de l'hérésie eucharistique, plus encore par son amitié pour Bérenger que par son souci pour l'orthodoxie. Ce fut le même sentiment qui poussa Hugues de Langres à visiter l'écolâtrede Tours et plus tard à lui écrire; ce fut aussi dans le même sentiment qu'Ascelin, ArnouL Ive, Ingelran entrèrent en lutte avec lui. Il régnait entre eux. même après leur dispersion, une confraternité et une solidarité très étroites. Ragimbald de Cologne et Rodolphe de Liège entretenaient une correspondance amicale et scientifique. Angelran de Saint- Riquier, en adressant son poème à Fulbert, le priait de le communiquer à tous ses condisciples.
' P. L., t. Ul, col. 27i.
Ud., col. -273.
Toutefois, ils n'avaient pas tous le même caractère. Quelquesuns méritèrent le titre de Bienheureux par leur sainteté, comme Albert, Gérard, Angelran, Rainaud de Saint-Florent ; d'autres manifestèrent une grande piété. Bernard d'Angers était dévot à sainte Foy, Hildegaire à Notre-Dame. Néanmoins, ils n'avaient pas toutes les vertus; Sigon. Domnus, commirent certaines fautes à l'égard de leur maître. Hildegaire était porté à la colère et dut un jour demander sa grâce. « J'ai bien peur d'avoir perdu quelque chose de votre afTection à cause de mes habitudes décolère. Mais qui pourrait désespérer d'obtenir son pardon d'un homme aussi bon que vous : vous avez pitié de celui qui vous offense, vous ne le détestez pas, pourvu qu'il s'amende, même vous ne l'en aimez que davantage. Aussi, encouragé par votre bienveillance, je vous supplie de me prendre en miséricorde et d'élargir encore en ma faveur le sanctuaire de votre amour. Ne soyez pas arrêté par cette pen- .sée que je suis adonné sans remède au vice de la colère, parce que je me lai.sse quelquefois emporter devant un public nombreux, même devant vous, vous à qui je dois plus de respect qu'à tous les autres ensemble. Je vous en conjure , ne me refusez pas l'aumône de vos avis et de votre correction. Mon plus grand malheur serait d'être abandonné de vous '. »
^ P. L., t. 111, col. 211. Le manuscrit 1 il67 de la Bibl. iiat. nous a conservé cinq prières, qui ont un accent assez persoiniel et sont suivies de ce nom : Hildg., qui semble bien celui de notre Hildegaire. Comme elles sont inédites, nous les publions, en remarquant qu'il ne faut pas juger absolument Hildegaire d'après ses oraisons intimes :
« Domine Jesu Cbriste, rex Virginum, integritatis amator, muni cor meum contra omnes sagittas et insidias inimici : extingue in me omne incendium libidinis, (la veram bumilitatem et tranquilitatem pacienci;»' et incrementa ingeiiii pectori meo. Succende raentem meam tuae caritatis ardore, ut odio habens omnem viam iniquitatis, possim perpetuo placere tibi. Qui vivis et régnas...
» Sancte Domine, qui, remissis (Icliclis, bealitudinem fidelibus tribuis, exaudi me misi-rum. et (imnia inilii peccata dimitte, et contra omnes inimici insidias vallo bonitalis tu;e munitum spirituali exultatione perfunde.
» QuiPsumus, omnipotens. sensuum illuminator et sacramentorum revelator, exaudi me miserum et aperi oculos cordis mei.et pande mihi. Thesnurum sapienli.c, ut sciam et intelligam verba sncrx lectionis tuœ. ut in Veteri et Novo Testamento instructits, voluntatem tuam faciam et ad jxncm usque perficiam.
» Omnipotens et misericors Deus, exaudi mearum precum supplicem voeem, ri tribue inlirmitatibus pr;pp»'tem sospitatem , ut dignanter gemitus meos suscipias. et liia irir ,>-einpf'r misericordia restaures, et foveas. et concédas me adversantium vitiorum insultationes, tua posse opitulatione évincera.
» Dignar»', sanctissima Dei mater, obtinere mibi misero servo tuo , ul non incidam in crimen ebrietalis vel immunditiae, concupiscenti» vel vanae gloriîe.
» Sulfragamini, qua^so, saneti Dei omnes. »
HiLDG.
Ces dernières lignes nous laissent entrevoir, parmi les élèves de Fulbert, certaines divisions qui contrastent avec l'union cordiale dont nous avons parlé. Parmi eux, il y avait quelques tètes rebelles, quelques langues mordantes ; Hildegaire demandait à Evrard quels étaient ses amis, quels étaient ses rivaux, qui te demulceant, qui te mordeant. Il y avait des loups dans la bergerie, puisque Fulbert écrivait à l'évèque Reginald, que son clerc Adelman en évitait sagement les embûches, luporum insidias sagaciter cavet. Ces allusions ne viseraient-elles pas Bérenger, dont l'humeur audacieuse inquiétait déjà Fulbert et ses disciples? Le portrait que trace Guitmond de son attitude aux écoles, quoique exagéré, confirmerait cette hypothèse: (( Is ergo ciun juvéniles adhuc in scholis ageret annos (ut aiïunt qui eum tune noverunt) elatus ingeniï levitate, ipsius magistri sensum non adeo curahat, eondiscipulorum pro niliilo reputahat, lihros insuper artium contemnehat. Sed, cum pev se attingere Philosophiœ aitiorls sécréta non posset ( neque enim homo ita acutus eraf, sed et tune temporis libey^iles artes intra Gallias pêne ahsoleverant ) 7iovis saltem verhorum interprelationihus , quihus etiam nune nimirum gaudet , singularis scientice laudem sihi arrogare, et eujusdam excellentiœ gloriam venari qualiterumque poterat , affectabat. Factumque est, ut pompatico incessu, suhlimi prœ cœteris suggestu, dignitatem magistri potins simulans quam rehus ostendens, profunda quoque inclusione inter cuculum, ac shnulatïone longœ meditationis , et vix tamdem satis desideratœ diu vocis lentissimo quodam quasi plangore^ incautos decipiens. doctorem sese artium pêne inseius profiteretur '. »
Section III. — Régime des écoles. — En terminant ce chapitre de la vie intérieure des écoles chartraines, il est à propos de dire quel était leur régime économique et moral. Certains indices nous montrent que tous ces écoliers venus de si loin s'agrégeaient au corps canonial et en suivaient les exercices. Ils célébraient assidûment et avec éclat les offices liturgiques dans la Cathédrale, chantant les Matines, les petites Heures et la Messe. A cette époque , un clerc , Evrard, désigné comme très sage et très savant, fut tué, lorsqu'il se rendait à Matines par des émissaires de l'évèque de Senlis, qui convoitait la dignité de sous-doyen. Ce crime fut l'un des grands
< Guitmond, Bibl. max. Pat., t. 18, p. iii.
événements de l'époque. Cette assiduité aux offices fut cause du grand amour que l'on professa dès lors pour la musique sacrée, et du soin que l'on apporta dans la confection des livres liturgiques.
ïn dehors de ces exercices, on suivait les cours des professeurs dans des lieux déterminés, attenant sans nul doute à l'Évèché. Il est dit que saint Ive bâtit les écoles : mais elles existaient avant lui. Les écoliers, comme les clercs, n'avaient plus une vie absolument commune. L'évèque Eudes leur avait rendu leur liberté; cependant ils vivaient presque ensemble et s'appelaient encore frères, comme du temps des chanoines réguliers. Quelques-uns des étrangers prenaient leur gîte chez les ecclésiastiques chartrains; ainsi Hildegaire donna l'hospitalité à Herbert de Poitiers et à Sigefroid de Rouen. D'autres, comme Adelman, étaient reçus par l'évèque lui-même. Ceux qui vivaient aux frais des particuliers convenaient avec eux d'un salaire. Nous avons deux lettres d'Hildegaire réclamant à Sigefroid, son ancien commensal, le prix dont ils s'étaient accordés : « Quand tu faisais séjour parmi nous, lui disait-il, tu devins l'un de mes meilleurs amis et tu me dis comment tu te proposais de reconnaître mes services. Tu t'en souviens, je suppose. Je crois néanmoins devoir te le rappeler, et je te prie de m'envoyer, selon ta promesse, un cheval de selle, digne de celui qui l'offrira, digne de celui qui s'apprête à le recevoir. Je suis en effet de ceux qui pensent que l'amitié doit être recherchée, non-seulement pour elle-même, mais encore pour les avantages qu'elle procure ^ » Le cheval n'étant pas venu, Hildegaire lui écrivait une seconde fois : « Je te supplie, s'écriait-il en terminant, au nom de la sainte amitié qui doit exister entre nous, de te refaire une bonne réputation de sincérité en m'envoyant présentement... le cheval que tu m'as promis-. » Nous croyons qu'Hildegaire réclamait cette rémunération plutôt pour son hospitalité que pour ses leçons; celles-ci étaient sans doute gratuites. Nous n'oserions cependant l'aftirmer d'une manière générale. Nous trouvons, en effet, un autre écolàtre chartrain écrivant à un archidiacre de Chartres, poui* lui demander .^on .salaire: « Vous savez ce que vous m'avez promis, lui disi»it-il , et ce que j'ai fiiit pour vous, quand vous étudiiez prés de moi. Mes sei'vices, je les
* I'. L., t. lil, col. :>m.
^ Ifi., ifl.
estime peu de chose: mais votre rémunération que sera-t-elle? Elle tarde trop à venir pour que je le sache '. )) Enfin Adelman signale, dans son poème, plusieurs de ses condisciples, qui acquirent de grandes richesses en vendant leurs leçons : c'était R.aoul et Engelbert d'Orléans, Lambert de Paris, Gérard de Metz. Peut-être avaient-ils emprunté cette coutume à l'école de Chartres? Si elle existait, c'est qu'il n'y avait pas encore de prébendes pour les simples écolâtres. Nous avons expliqué déjà, par cette absence de bénéfices spéciaux, l'adjonction faite aux chanceliers et à quelques maîtres , de dignités capitulaires dotées de revenu.
Publié par Pfister : De Fulberti vita et operibus, p.