CHAPITRE III LES ÉTUDES A CHARTRES AU XI« SIÈCLE
Après l'histoire des mœurs il convient d'aborder l'histoire des études dans l'école chartraine du Xl^ siècle. Les études se divisaient en deux branches générales : les études sacrées et les études profanes. Il en était ainsi partout, mais spécialement à Chartres, où le grand maître Fulbert, au dire d'Angelran et d'Adelman, cultivait à la fois les sciences humaines et divines : tu divinaj tu humana colebas dogmata.
lo LES SCIENCES PROFANES
Les sciences Immaines comprenaient depuis le siècle précédent les sept arts libéraux. Sigon nous dit expressément qu'ils constituaient le programme de Fulbert, dans l'inscription qu'il mit près de son portrait :
Instruxit juvenis nonniillos discipulonim, Avtibus lus Hcptem, midtum studiostis earum '.
Il enseignait donc la Grammaire, la Rhétorique, la Dialectique, qui formaient le Trivium, l'Arithmétique, la Géométrie, l'Astronomie, la Musique, qui formaient le Quadriviiim. A cet ensemble, emprunté aux livres de Cassiodore et de Marcien Capella, il ajoutait une spécialité chartraine, la Médecine. Nous examinerons jusqu'à quel degré chacune de ces sciences fut cultivée.
Section I"^. Le Tuivilm. — 1° La Grammaire. — La Grammaire embrassait alors toutes les humanités, sauf la Rhétorique, et comportait l'étude des grammairiens et des
' Un manuscrit charlrain du XI'^ S., p. 52.
auteurs classiques, avec des essais de composition en prose ou en vers, d'après les règles et les modèles. Le titre de grammatïcus était donné à celui qui enseignait ce programme : les documents l'attribuent à Evrard, à Ive, à Raoul Mata Corona, à Angelran, à Albert, et surtout à Rainaud de Tours, qu'Adelman appelle un puissant grammairien : valentem grammaiicum.
Les traités de grammaire alors en usage étaient, pour les commençants, les deux petites éditions de Donaty pour les plus avancés, le grand ouvrage de Prlscien. On consultait aussi Cassiodore, et Marcien Capella. Toutefois ce dernier, qu'on possédait déjà, ne paraît pas avoir encore obtenu la faveur dont il jouit plus tard. Fulbert parle seulement dans ses lettres de Donat et de Priscien ; il les envoya tous deux à Hildegaire, et le second à Bonibert, évêque de Cinq-Eglises ^ Il reste encore dans la Bibliothèque de Chartres plusieurs exemplaires de ces diverses grammaires, remontant au XT^ siècle.
Si l'on en juge par les notes interlinéaires ou marginales dont ces manuscrits sont chargés, les écolâtres commentaient ces manuels avec une concision fort voisine de la sécheresse et de l'obscurité. Ils les glosaient, c'est-à-dire qu'ils en suivaient le texte pas à pas, donnant de chaque mot important une définition purement littérale, empruntée soit à d'anciens Vocahiilaires soit aux Etymologies d'Isidore de Séville. Ils recouraient aussi, pour les faire retenir, à divers procédés mnémotechniques : tantôt ils les réduisaient en demandes et réponses, à la façon d'Alcuin et des maîtres de l'École palatine ; tantôt ils en composaient des abrégés; tantôt ils en disposaient les grandes divisions en forme de tableaux synoptiques. Ces diverses méthodes d'enseignement grammatical se retrouvent dans nos manuscrits -. Aucune n'était bien intéressante, et il n'est pas étonnant que de jeunes écolâtres, comme Hildegaire, aient eu la tentation d'en tempérer l'aridité par quelques remarques plaisantes.
La lecture des auteurs classiques présentait plus d'agrément et d'utilité, mais on était loin de les posséder tous. Naturellement on n'avait rien gardé de l'antiquité grecque : on n'en connaissait même pas la langue. Fulbert a dit qu'il n'avait point eu de maître pour la lui apprendre, qu'il ne pouvait la déchiffrer, et qu'il n'avait point fréquenté Homère,
< P. L., t. 141, col. 189, 232.
2 Thurot, Des doctrines grammaticales au Moyen- Age, p. 63.
mais seulement Virgile '. Cette aflirmation ne doit pas cependant s'entendre dans un sens trop rigoureux. N'avait-il pas été l'élève de Gerbert, qui collectionnait avec amour les plus belles œuvres de la Grèce, et en particulier les discours de D?mosthène? N'était-il pas le contemporain et le voisin d'Héribrand qui expliquait à Chartres même les Aphoristnes d'Hippocrate, et la Concorde d'Hippocrate^ GaJ'inn rt Sorin ? ce qui n'était guère possible sans une certaine connaissance du grec. Il en savait quelque chose, et il en a donné la preuve dans un de ses sermons, où, pour préciser certaines expressions de l'Evangile, il renvoie au texte grec du Nouveau Testament -. Mais apparemment, son savoir se bornait à la lecture des caractères grecs, et à Tintelligence de quelques mots, dont il devinait le sens à l'aide des Vocabulaires et des traductions de médecins grecs ou de Boèce. C'était aussi tout ce qu'en possédaient ses disciples. Ils inséraient prétentieusement des mots grecs dans leurs écrits; Hildegaire en a semé plusieurs dans son ordonnance médicale, en souvenir d'Hippocrate, sans doute : Adelman en a glissé un ou deux dans son poème. Les copistes se sont plu à tracer leurs explicits en lettres grecques. Sigon de Saumur fait exception ; si l'on en croit la Chronique de Saint-Florent, il était assez versé dans la langue d'Homère pour réviser les Saintes Écritures d'après l'original.
L'école de Chartres était plus riche en monuments de la langue latine. Cependant, en dehors des écrivains ecclésiastiques, sa bibliothèque no comptait guère de prosateurs. On y voyait quelques orateurs et quelques historiens : parmi ces derniers, Fulbert cite seulement Tite-Live, Valère- Maxime, Or ose ', Grégoire de Tours. Au contraire, elle renfermait un assez grand nombre de poètes: Virgile, Ovide, Horace, Térence, Stace, Servius, pour les profanes, Fortunat, Sedulius, Arator, Prudence, Boèce, pour les poètes chrétiens. On leur empruntait volontiers des vers. Fulbert en a cité un des Pontiques d'Ovide et plusieurs de \ Enéide de Virgile : il s'est plu à les rapprocher de vers analogues de Boèce '. Il fait allu-
' V. Pfisler. De Fulbert i vita et op., j». 4 :
Me non Ariiolici docuit^ sed virtja latini.
Constat enim yrecum, quod prœcipis, enudeandum :
Mecum Virtjilhts, nequaquam lusit Homerus.
2 P. L.. t. ni, col. -29b.
' Id., t. Ul, col. -239.
♦ Id., t. 14i, col. 28-4.
sion aussi au vers 374 du Phonnion de Térence'. A son tour Hildegaire dérobe quatre vers à Horace -, tandis qu'Adelman prend une locution à la 6<^ satire de Juvénal. Angelran émaille aussi de réminiscences classiques son poème sur saint Riquier.
Non contente de citer les poètes, l'école de Chartres les imite et s'exerce dans tous les genres. Elle dépasse sur ce point les écoles de Fleury et même de Liège, dont les étudiants étaient comparés à des bardes divins^ capables d'immortaliser les rois par leurs chants. Fulbert le premier versifie, et nous avons encore vingt pièces au moins sorties de sa plume. A son exemple les deux Sigon, Rainaud de Tours, Adelman, Bérenger, Hugues, Angelran, Foulcoie cultivent ce genre de littérature.
Guidés par le De arte metrica de Bêde, qui leur servait de prosodie , ils s'essaient dans tous les mètres usités avant eux. Hs composent des vers hexamètres, pentamètres, saphiques ^ et ïambiques, comme les anciens, et d'autres vers dactyliques trimètres hypercatalectiques , comme avaient fait saint Ambroise et les premiers hymnologues sacrés. Fulbert invente même une combinaison nouvelle des pieds métriques : c'est celle du tétramètre dactylique, du vers ithyphallique, et du trimètre ïambique catalectique : combinaison d'ailleurs assez gracieuse à en juger par cette strophe de son hymne à la paix '' :
Gmidet lancea faix, gaudet spatha
devenire vomer, Pax ditat mos, pauperat superbos.
A la poésie antique fondée sur la quantité, les Ghartrains joignaient la poésie moderne, caractérisée par le rythme, l'accent et la rime. Hs composent tantôt des vers de seize syllabes partagés en deux hémistiches égaux ■\ tantôt des vers de quinze syllabes ayant deux hémistiches inégaux, le premier
^ P. L., col. 205 : Bonorum extortor, legiim contortor.
2 Id., col. 254, Horace, 1. I, ep., VI, 15.
3 Id., col. 350 et 351.
* Id., col. 349. Voir sur la versification de Fulbert, Pfister, opère citato, 31-34.
5 if/., col. 348 : De PhUomela :
Aurea personet lyra clara modulamina (15 pieds). 350 : In vitis patrum veterum quiddam legi jucundum ; de même col. 339-342, les proses de saint Pantaléon, de saint Piat et de la Trinité^ de saint Martin.
Inter Patres monachalis vel clericalis ordinis (16 pieds).
de huit pieds et le second de sept. Conformément aux exigences de l'oreille française, ils accentuent souvent la pénultième du premier hémistiche et l'antépénultière du second, et n'omettent jamais .l 'assonance ou la rime. Celle-ci, que saint Ambroise avait irttroduite déjà dans les vers ïambiques égaux de ses hymnes, règne absolument dans le nouveau système de versification rythmée, et le pénétrera de plus en plus jusqu'à produire franchement la rime riche sur la fin du Xl^ siècle. Dans les vers de seize pieds, elle relie les deux hémistiches du même vers entre eux; c'est déjà la rime léonine qui, quelques années plus tard, envahira même la poésie mesurée : dans les vers de quinze pieds, elle associe ceux-ci deux à deux, trois à trois : dans les strophes de trois vers, comme celles d'Adelman, elle se retrouve aux deux premiers, tandis que les troisièmes riment entre eux. Enfin, dans d'autres morceaux, par exemple dans le De philomela, elle est la même pour tous les vers absolument.
Les écoliers chartrains ont cultivé l'une et l'autre sorte de versification. Ils ont peu réussi dans la première. Leurs hexamètres sont lourds, et c'est avec raison qu'ils les ont réservés aux sujets graves, aux conseils de morale et d'hygiène, aux régies des arts, aux explications mnémotechniques du calcul et du comput, enfin aux vies des saints. Leurs distiques obscurs et pédantesques rendent les épitaphes, où ils sont ordinairement employés, sèches et glacées ^ Ils n'ont d'aisance que dans les petits vers ïambiques ou saphiques; ainsi, les hymnes de Fulbert ne sont pas dépourvues de souffle -.
Ils ont été plus heureux dans les pièces purement rytlmiées, dont, au reste, l'école de Chartres paraît avoir fait une particulière étude. Fulbert, Adelman, Bérenger, ont eu pour les vers de seize ou de quinze pieds assonances ou rimes une prédilection jusqu'alors inconnue : on pourrait même croire qu'ils leur ont donné la vogue par leurs compositions, et que c'est après eux qu'on les a cultivés ailleurs. La prière à Jésus de Bérenger, faite dans ce genre, est à la fois simple et touchante; la complainte d'Adelman, faible dans son ensemble, a de bonnes parties : parmi les essais semblables de Fulbert, la description du rossignol a de la grâce, l'épisode de l'ermite Jecni, de la
< Epitaphes de Fulbert, Thierrv, des abbés Gisbert, Arnoiil, Landrv dans le Gallia, t. Vlll.
- V. Nuntium vobis fero de Supcrnis. — Orgunum mentis tibi quœso ^ nostne. — Chorus novae Jérusalem. 1'. L., t. 141, cul. 351, oo"!, 353.
finesse. Les six proses qui Jui sont attribuées ^ ont un intérêt plus historique que littéraire. Elles marquent une étape dans la formation de la poésie liturgique.
Le temps n'était pas encore éloigné, où Notker se contentait d'appliquer des textes latins à des phrases mélodiques toujours exactement mesurées, à raison d'une syllabe par note. Comme ces phrases mélodiques se répétaient, avec le même nombre de notes, à des intervalles fixes, il arrivait que les textes adaptés se retrouvaient avec un même nombre de syllabes, à des intervalles égaux, et semblaient se succéder comme des vers. On eut bientôt la pensée de les faire rimer ensemble, puis d'en faire de véritables vers syllabiques partagés en hémistiches. Cette dernière évolution constituait un progrès immense, et. si nous ne nous trompons, elle s'opéra au XP siècle et en grande partie par les élèves de Fulbert. Ceux-ci furent dépassés au siècle suivant par Adam de Saint -Victor, qui perfectionna la rime, et remplaça les vers longs et toujours égaux par une foule de petits vers légers et gracieux. Mais ils n'en eurent pas moins la gloire d'avoir contribué à introduire le rythme et la poésie dans ce qui n'était avant eux qu'une prose servilement calquée sur la mélodie -.
Nos Chartrains remportèrent des succès moins brillants dans le champ de la prose latine. Ils produisirent des histoires et des lettres. Rainaud d'Angers fit une Chronique générale, allant de 977 à 1075 ; les autres composèrent des Vies, des Recueils de miracles et des Translations de saints , œuvres intéressantes pour l'histoire locale, mais d'une importance limitée. Ces récits hagiographiques avaient alors la vogue, car l'on découvrait beaucoup de reliques, cachées du temps des Normands. Fulbert les encourageait. C'est d'après son conseil que Rernard d'Angers recueillit les Miracles de sainte Foy, et qu'Angelran versifia la Vie de saisit Riquier. C'est pour obéir, à son impulsion qu'Olbert de Gembloux composa plusieurs Vies. Mais tous ces auteurs manquaient de critique et de style. Quelques-uns aimaient mieux, pour plaire à leurs contemporains, être édifiants que véridiques ; ceux qui voulaient être sincères, comme Rernard d'Angers, et qui vérifiaient par eux-
^ De saint Piat, de saint Pantaléon, etc. de la Nativité.
^ Voir surtout la prose De Nativitate, t. 141, col. 342, où les phrases se suivent deux à deux, avec le même nombre de syllabes par paire , sans rythme ni assonance.