Tome XI. M
mêmes les actes merveilleux dont ils se faisaient les historiens, se laissaient surprendre par de singulières illusions. Enfin, ils n'avaient guère d'autres modèles de style que Sulpice Sévère et les hagiographes des siècles précédents, modèles plus capables de les égarer que de les guider. Les mêmes observations s'appliquent à la rédaction de leurs chartes. Ils n'ont pas fait sortir ces actes publics, copiés les uns sur les autres dans leurs parties générales, de leur vulgaire banalité. Les chartes commencent presque invariablement par des exordes sententieux et s'achèvent par des imprécations assez communes. Orderic Vital trouvait cependant celle de Toucher élégante et subtile.
L'école de Fulbert excella dans le genre épistolaire. Le besoin de relations qui se développa plus que jamais en ce temps, le goût des billets aimables et piquants, donna l'idée de recueillir les lettres des anciens, tels que saint Jérôme et saint Augustin, et des modernes, comme Gerbert. Mais les lettres de récolAtre de Reims, sèclies et concises à l'excès, furent infiniment dépassées par Fulbert. L'évêque de Chartres est le premier, croyons-nous, qui ait pris la peine de soigner ses petits morceaux littéraires. Il y a mis tout ce qu'il avait d'esprit, d'élégance et de tact. Aussi ne tarda-t-on pas à faire un recueil de ses lettres, pour les donner aux écoles comme des modèles. Dès la seconde partie du XI^' siècle, l'abbaye de Saint-Père en avait un exemplaire, actuellement conservé à la Bibliothèque Nationale (n^ 14167). Les disciples de Fulbert rivalisèrent avec lui dans ce genre. Sans parler de la correspondance de Ragimbald de Cologne, et de Rodolphe de Liège, dont le caractère est plus scientifique que littéraire, les lettres d'Hildegaire à Fulbert sont pleines de délicatesse et de sel ; celles de Bérenger à ses amis sont remarquables de naturel et d'esprit. Les lettres que cet liérétique reçut de ses condisciples sont toutes dignes d'intérêt. Il y a beaucoup de nerf et de mouvement dans celles d'Ascelin, beaucoup de gravité et d'originalité dans celles d'Hugues de Langres; enfin la lettre d'Adehnan réunit à un très haut degré la science, l'éloquence, la sensibilité, l'élégance; volontiers on la croirait, comme les lettres de Fulbert, d'une meilleure époque.
2° Rhétonque. — De même que la Grammaire, la Rhétorique comprenait l'étude des règles tracées par les rliéteurs, la
lecture de certains orateurs, et la composition d'essais d'éloquence sacrée ou profane.
Fulbert ne paraît pas avoir connu les Institutions de Quintilien et les beaux traités de Gicéron De oratore ou De claris oratoribus ; mais il posséda certainement VExposition de Victoi'in, in rhetorica Ciceronis (99); il faisait aussi apprendre les différents extraits sur la connaissance de la rhétorique et sur la distinction des lieux oratoires, réunis dans le manuscrit 100. Lui-même avait composé vingt-un vers sur les différences de la rhétorique et de la dialectique, renfermés dans le même recueil. On y lisait que la rhétorique a pour objet le fait concret, et la dialectique la thèse et la vérité abstraite, que l'une parle avec aisance et préfère lenthymème, tandis que l'autre se sert du syllogisme, enfin, que la première se propose de persuader et l'autre de convaincre par l'évidence.
Nous ne retrouvons pas, dans les documents et les catalogues, d'autres traités oratoires ; mais on se servait probablement des traités de Gicéron, ad Herennium et De Inventione rhetorica. Nous ne rencontrons pas davantage les modèles oratoires que l'on goûtait alors ; certains tableaux du siècle précédent signalent les Caiiiinai^es, les plaidoiries contre Verres et Sylla, les discours de Scipion et de Lellius, de Pyrrhus et d'Annibal. Peut-être les étudiait-on encore ; on lisait certainement Tite- Live, et les morceaux oratoires que cet historien met sur les lèvres de ses héros ; on sait que Richer, l'élève d'Héribrand, copiait Salluste.
Quoi qu'il en soit, quelques-uns d'entre eux cultivaient l'éloquence. Le chancelier Evrard brillait par sa faconde, Aréfaste savait parler en public, Rainaud d'Angers jouissait d une réputation oratoire ; Arrald, aux yeux des moines de Saint-Père, était prodigieusement habile dans l'art de persuader; Bérenger, au dire de Guitmond, soignait sa diction et son débit ; enfin , l'obit de Fulbert le proclame très éloquent, et Adelman dit que ses lèvres distillaient le miel.
En effet, les Sermons que nous avons encore de lui confirment cette appréciation. Nous laissons de côté ceux qui ne sont que des fragments, des plans ou des compilations de textes. Il en reste trois qui sont dignes d'être édités '. Deux furent prononcés à la fête de la Nativité. Le premier est conçu
^ P. I., U\, col. 320. Approbatœ; col. 325. Mutux dilectionis; col. 326. Adest nobis.
selon toutes les règles de la rhétorique, avec exorde, division, développements, péroraison. L'exorde est tiré des entrailles du sujet, la division est claire et accentuée ; les développements ^ont variés, empruntés à l'histoire, et reliaussésparune pieuse légende; la péroraison, enfin, résume tout le discours avec une chaleur vraiment communicative et pressante. Aussi, la plupart des chroniqueurs ont signalé ce discours comme l'un des titres littéraires de Fulbert, et 1 Église, autrefois, la fait lire aux prêtres dans loffice de la Nativité.
Moins correct et plus mystique, le second sermon sur la Nativité est encore plus chaleureux et plus vif. Fulbert sy abandonne aux pieux transports que lui inspire la naissance de la Sainte Vierge. Il en vante avec enthousiasme les charmes innocents, il exalte le jour qui en fut témoin, et il invite, dans un langage poétique et tendre, tous les âges, tous les sexes, toutes les conditions à le célébrer.
Son troisième discours, sur Y Annonciation, est plutôt une homélie qu'un sermon. Fulbert y commente librement, en exégète pieux, les paroles de lAngeàMarie; en les expliquant, il s'échauffe et s'attendrit, il admire et prie. Quelques passages de cette homélie ont été insérés par les auteurs du Bréviaire romain dans Toffice du second et du troisième jour de l'Octave de la Nativité. L'une des invocations à Marie qu'elle renferme : Sancta Maria saccurre miseris, a été choisie comme antienne commune de la Sainte Vierge. Enfin, cette homélie tout entière, en raison sans doute de son style vif et semé d'antithèses, a mérité d'être attribuée longtemps à saint Augustin.
Nous nous sommes étendus sur ces spécimens de l'éloquence chartraine, parce que nous n'en avons plus d'autres. On pourrait peut-être en rapprocher les lettres d'Adelman et de Hugues à Bérenger, qui ont une allure oratoire ; mais nous en avons déjà parlé, et de plus, elles appartiennent autant à la Grammaire et à la Théologie qu'à la Bhétorique.
3° La Dialectique. — Il nous tarde d'arriver à la troisième branche du Trivium, à la Dialectique. Fulbert est appelé par Tri thème un dialecticien très subtil. Angelran, Raoul Mala Corona, reçoivent des historiens un éloge semblable. Rainaud de Tours, disait Adelman, était le roi de la philosophie dans les écoles après la mort deFull)ert. Aréfaste, dans sa poursuite des Manicliéens, Hugues et Adelman, dans leurs lettres à
Bérenger, celui-ci dans son hérésie même, ont montré qu'ils avaient une philosophie très cultivée. Enfin, le médecin Jean a été indiqué par plusieurs écrivains comme le maître de Roscelin et le fondateur du Nominalisme.
Pour représenter le programme de dialectique alors suivi, nous n'avons, en dehors des ouvrages mentionnés au siècle précédent, qu'un seul manuscrit, celui qui est dans la bibliothèque de Chartres, sous le n° 100 ; mais il est de première importance, car il a été rédigé certainement au XI^ siècle : il renferme des vers empruntés à Fulbert, d'après lesquels on peut conjecturer avec vraisemblance qu'il a été, sinon à son usage, du moins à celui de ses élèves. D'ailleurs il renferme, dans un ordre évidemment voulu, les différents traités qui servaient à l'étude de la Dialectique. Ce manuscrit était le Manuel philosophique des Écoliers chartrains. On y trouve successivement : 1° V Introduction de Porphyre^ 2» les Catégories d\4ristote, 3° les Catégories de saint Augustin, avec préface d'Alcuin, 4" les vers de Fulbert déjà cités sur les rapports de la Rliétorique et de la Dialectique, 5° le hvre de Boèce : De diffinitionihus, 6" les Topiques de Cicéron, 7» le 1*^'' livre des Perihermenelœ d'Aristote, 8° les Perihertneneioe d'Apulée, 9° Les différences topiques de Boèce, 10^ deux courts traités, intitulés de rhetoricœ cognatione, Locorum rhetoricorum distinctio, 11° les Anteprœdicamenta, 12'' le liher Division un de Boèce, 13° une lettre de Gerbert : De ratione uti et rationali, 14^ l'introduction de Boèce in Cathegoricos syllogismos, 15° les trois livres du même de Ypotheticis syllogismis, 16° différents tableaux de logique de Themistius et de Cicéron. En somme, l'on possédait de VOrganum, Vlntroduction de Porphyre, les Catégories et V Interprétation d'Aristote, dans la traduction de Boèce ; puis en fait de commentaires, l'on avait les Catégories de saint Augustin, V Interprétation d'Apulée, auxquels on joignit les Topiques de Cicéron et les Différences topiques de Boèce ; enfin, on apprenait les traités de ce dernier sur les ouvrages alors perdus d'Aristote, c'est-à-dire sur la Définition, la Division, les Syllogismes catégoriques, les Syllogismes hypothétiques. L'on n'était donc guère plus riche qu'aux siècles précédents pour la logique abstraite, et Aristote, traduit ou résumé par Boèce, faisait toujours le fond du cours de Dialectique.
Quant à la logique appliquée aux systèmes et aux idées, on la trouvait dans des auteurs fort élevés. Il n'est pas sûr qu'on eût entre les mains le Timée de Platon traduit par Chalcidius,
mais Fulbert déc\SiY3i'i[P\a.{on, supérieur àtouslesautrespenseurs de Vantiquilé ', et Bérenger l'appelait lape?'Ze de la philosophie. On avait des sympathies pour les Néoplatoniciens, tels que Denys TAréopagite, Scot Erigène et Boèce dans sa Consolation mie la Philosophie. A s'en tenir aux auteurs suivis, on jugerait que l'école chartraine était aristotélicienne dans sa méthode et platonicienne dans son esprit et ses idées.
En effet, les traités de logique y étaient commentés et glosés avec concision, comme les traités de grammaire et de rhétorique ; on les voit encore chargés de notes marginales et interlinéaires. Ils sont accompagnés de tahleaux synoptiques très complets portant les noms de Gicéron et de Thémistius, sans doute parce que ces tahleaux résumaient les ouvrages de ces dialecticiens, tous disciples d'Aristote.
L'étude des règles du raisonnement et des formes de la pensée ne nuisait point encore à l'éclosion des grandes théories et des systèmes. Plus ou moins consciemment, les chartrains se partageaient en deux camps, selon leurs lectures et leurs hahitudes d'esprit : les uns, et c'était le plus grand nomhre, se laissaient aller aux tendances spiritualistes et idéalistes de Platon; d'autres s'attachaient davantage aux procédés critiques et sensualistes d'Aristote. Par suite de cette douhle orientation, il se posait entre eux déjà, avec une clarté douteuse encore, mais pourtant déjà vive, des problèmes de la plus haute importance, et dont la solution devait passionner tout le moyen-âge. Nous voulons parler des grandes discussions théologiques sur l'Eucharistie et des disputes philosopliiques sur les Universaux, qui eurent toutes deux leur point de départ et leur premier retentissement dans l'école de Chartres. Ceci est un des points les plus intéressants de l'histoire littéraire de la France.
Fulbert et ses principaux disciples, lecteurs de saint Denys l'Aréopagite, de Scot Erigène, de saint Augustin, et d'autres Pères admirateurs de Platon, étaient portés aux conceptions idéales et aux intuitions élevées. Leur piété vive, docile, naïve, les contlrmait dans leur tendance vers les choses suprasensibles. Fulbert, dans sa lettre à Adéodat, Hugues et Adelman, dans leurs lettres à Bérenger, distinguaient, au-dessus des sens, deux facultés, la raison et la foi , et au-dessus des objets visibles, deux sortes d'objets invisibles, les essences
^ Pfister, op. cit. p. 3i.
relevant de la raison et les substances spirituelles relevant de la foi. Dans leur pensée, ces deux catégories d'objets étaient également réelles. Fulbert souhaitait à Abbon ^, en le qualifiant de grand philosophe, magne philosophe, la jouissance de l'essence de Dieu d'abord, super essentiam Dei, et ensuite la possession des essences philosophiques (c'est le mot qu'il emploie), tant de celles que l'on dit être que de celles que l'on dit n'être pas. A ses yeux donc, ces deux sortes d'essences, dont les unes existaient, et dont les autres ne jouissaient pas de l'existence, avaient une réalité objective égale; car, non content de les souhaiter au même titre que l'essence de Dieu, il affirmait des unes et des autres qu'elles avaient quelque chose d'éternel et conséquemment d'agréable aux sages. Ainsi, dans ce passage, qui respire d'ailleurs le néoplatonisme et paraît imité de saint Denys ou de Scot Erigène, Fulbert prétait une certaine réalité aux essences purement rationnelles qui sont l'objet des idées. Hugues de Langres complétait sa pensée lorsqu'il écrivait que l'esprit ne fait pas les essences, mais se contente de les juger : est enim Intellectus essentiarum disciissor, non opifex; jiidex, non institutor- : comme s'il eût dit que les essences ont une réalité objective indépendante de l'esprit luimême. Or, c'est la formule même du Réalisme, dans la question des Universaux : c'est la pure théorie platonicienne.
D'autre part, Dérenger, contrairement à Fulbert, apparaît comme le tenant de l'Aristotélisme et du Nominalisme dans l'École de Chartres. Lui aussi aime Platon et se réclame sans cesse de Scot Erigène, mais son esprit inquiet, raisonneur, a subi par dessus tout l'impression du logicisme d'Aristote. Il a besoin de passer au creuset de la critique les données de la foi, les explications traditionnelles de la Sainte Ecriture. Peu ému par les arguments d'autorité, c'est à sa raison seule qu'il accorde le droit de décider en dernier ressort. Adelman, Hugues , Fulbert avaient subordonné les sens à la raison et la raison à la foi : pour lui , non content d'écarter la foi , il se méfie inconsciemment de la raison pure, il la soumet aux sens et fait de l'expérience sensible l'unique moyen sûr de la
' [*. L, t. lit, lettre 2: a Sed quoniam philosophicis essentiis magnum quiddam superesf, atque ex his quae non esse dicuntiir quaedam perpétua fiunt, ideoque sapientibus aliquando grata sunt, recipe, quaeso, quod ah iitroque tibi lectuin ujfero. Denique ut participando superessentiam Deitatis dominus fias... »
2 P. L., t. 142, col. 1327.
connaissance. Il est vrai qu'il attribue aux sens le pouvoir de percevoir à la fois l'accident et la substance, comme s'ils étaient inséparables : d'après lui l'œil, en apercevant la couleur, saisit le coloré. Mais cette extension même du pouvoir accordé aux ^ens tourne à la confirmation de son principe sensualiste. 11 n'existe, selon lui, que ce que l'on voit et ce que l'on touche, et l'on ne touche et voit que la substance connaturelle à l'accident. Appliqué à la théologie, ce principe aboutit fatalement à la négation delà transsubstantiation; si l'on perçoit, ditil, les accidents du pain, c'est que la substance persiste et n'est pas changée. Appliqué à la philosophie et à la nature des choses, ce même principe aboutit logiquement au Nominal isme. Toute réalité, selon lui, est individuelle, aucune n'est universelle : car le sens, juge suprême de toute existence, ne perçoit que le particulier. L'Universel donc, objet de l'idée, n'existe pas, n'a pas de réalité : ce n'est qu'un concept, ou, si l'on veut, un nom : ce qui est la formule même du Nominalisme '.
Toutefois, ces deux conclusions théologique et philosophique qui sont une conséquence logique, nous l'avons montré, des principes de Bérenger, n'en furent pas immédiatement déduites avec cette clarté et cette netteté. D'abord il y eut une lutte sourde entre ces principes et ceux de Fulbert, lutte qui se déclara du vivant de ce pontife. Les défiances de l'évêque. les airs d'indépendance affectés par Bérenger, trahissaient déjà l'opposition qui régnait entre les idées de l'un et celles de l'autre. Les deux principes étaient déjà en présence : seule, l'autorité de Fulbert empêchait ceux de Bérenger de mettre au jour leurs conclusions erronées.
Mais, lui mort, rien ne s'opposa plus à leur éclosion. Bérenger le premier dégagea celles qui touchaient le dogme eucharistique; peut-être n'avait-il pas aperçu celles qui, moins concrètes et plus générales, touchaient au fondement des connaissances humaines et appartenaient au domaine de la philosophie Celles-là furent aussi formulées par un de ses contemporains, élève comme lui de l'école de Chartres : nous voulons désigner Jean, qui fut le maître en Nominalisme du fameux lloscelin
Piien n'est plus vraisemblable que cette origine chartraine du Nominalisme. Nous avons montré que ce système sort logiquement, comme Terreur sur la transsubstantiation, des méthodes
* V. Couî^ill : Abclard, Fragments philosophiques, p. 1:20.
et des principes sensualistes déjà professés à Chartres môme par Bérenger et combattus par Fulbert. Il est tout naturel qu'il ait été lancé, lui aussi, comme la négation de la Transsubstantiation, qui en est une application théologique, par un élève de l'école chartraine. Habitué dès l'enfance à méditer les questions qui devaient lui donner naissance, excité à les approfondir par les controverses eucharistiques où elles étaient de nouveau mises en jeu, cet élève fut amené à découvrir le Nominalisme qu'elles renfermaient en germe.
Mais s'il est facile de prouver, par la fdiation logique des idées, la vraisemblance de l'origine chartraine du Nominalisme, il est beaucoup moins facile de l'établir historiquement. Nous l'essaierons cependant, en démontrant que ce Jean, maître de Roscelin et fondateur de ce système, doit être identifié avec Jean, médecin du roi Henri I*^"", que nous avons déjà signalé parmi les savants de notre école.
Le texte fondamental sur lequel roule tout le débat est une phrase d'un chroniqueur anonyme du XI« siècle, cité par du Boulay, qui, parlant des événements survenus depuis les premières années du roi Robert jusqu'à la mort du roi Philippe I<^^, s'exprime ainsi : In dia lectica hipotentes extiterunt sophistae : Joannes qui eamdem artem sopiiisticam vogalem ESSE disseruit: Rohertus Parisiens'is^ Roscelinus Compendiensis, Arnulphus Laiidunensis. Hi Joannis fuerunt sectatores, qui etiam quamplure^ habuerinit auditores. Quel est donc ce Jean? Je soupçonne, dit du Boulay, que c'était le médecin du roi Henri : euni esse suspicor Joannem lllum qui fuit Henrici P régis archiater. Mais Meiners, Oudin, Hauréau ont rejeté cette identification ' : M. Cousin s'est abstenu. Nous partageons l'opinion de du Boulay.
' V. M. Hauréau, Histoire de la Philosophie scolastique , 1872, t. I, 6hap. de Bérenger X" et XI^. — Cousin, AbéUird, Fragments philos. 1810, p. 12t. — Du Boulay, Histor. Un. Par., t. I, p. 443. — Hist. litt., VII, 132. ; IX. 359. — M. R. L. Poole, p. 322, 336, dit aussi que l'interprétation de M. Hauréau s'appuie sur un texte dénaturé de Jean Scot. Il signale cependant, après le docteur PrantI , des traces de Nominalisme dans deux manuscrits du IX° ou Xe siècle, dont Fun pourrait être dépendant de Jean Scot. En conséquence, il ne croit pas impossible que Jean Scot soit le fondateur du Nominalisme, visé par la Chronique de du Boulay. d'autant plus que celui-ci est appelé Sophista, comme Jean Scot dans son inscriptioii rapportée par G. de Malmesbury. Ce ne sont laque des rapprochements ingénieux , mais faibles, qui ne sauraient prévaloir contre le texte de la Chronique dans lequel il s'agit bien du Nominalisme de Roscelin et de son fondateur immédiat. — Il est vrai que cette Chronique n'est comme que par du Boulay.
II n'est pas difficile d'éliminer les autres noms mis en avant. Oudin a proposé Jean Scot Erigéne : c'est lui aussi que désigne, après le docteur von Prantl, M. Hauréau, mais en rejetant les preuves d'Oudin et en donnant une nouvelle interprétation de laP Chronique, interprétation d'ailleurs très forcée et peu vraisemblable. Il suppose que Jean Scot, ayant vécu plusieurs siècles avant Roscelin, fut plutôt son inspirateur éloigné que son maître immédiat; de plus, Jean Scot ayant professé le Réalisme et non le Xominalisme, comme Roscelin, il prétend qu'il s'agit d'une autre doctrine. Cette formule : (( eamdem artem sophisi'icam vocalem esse disseruit » ne signifierait pas, comme on l'a pensé jusqu'ici, que Jean, et Roscelin après lui, faisaient de la Dialectique une science purement verbale, mais plutôt qu'ils la classaient tous deux parmi les sciences ayant pour objet les règles du langage. Jean Scot, paraît-il, dans sa classification générale, assigne à la Dialectique cet objet, en des termes matériellement semblables à ceux du chroniqueur. Cette ressemblance Aerbale prouverait l'identification de Jean Scot avec Joannes sopJiista, et la phrase citée par du Boulay devrait se traduire ainsi : Jean (Scot Erigène) affirma que la dialectique s'occupait des règles du langage, et parmi ses sectateurs éloignés (sectatores) il compta, au XP siècle, près de trois siècles après lui, Roscelin de Compiègne, etc..
On sent combien cette interprétation est fausse. Puisque la Chronique embrasse le temps qui s'écoula entre le commencement de Robert le Pieux et la fin de Philippe l^^, c'est-à-dire tout le XI« Siècle, il faut renoncer à Jean Scot Erigène, qui brillait à la cour de Charles le Chauve, au IX'^ siècle, et s'en tenir à un certain Jean, qui eut pour disciple immédiat Roscelin de Compiègne. Ce qui le confirme, c'est le caractère de la doctrine transmise de l'un à l'autre. M. Hauréau est le premier qui l'ait entendue dans le sens d'une vulgaire classification des sciences ; M. Cousin et tous les autres y ont reconnu franchement la formule du Xominalisme : d'ailleurs de quelle autre opinion peut-il être question quand il s'agit de Roscelin? Et le Xominalisme est l'opposé rnéme du système de Jean Scot Erigène. La vérité est que ce Joannes Sophista était un nominaliste du XI« siècle, contemporain de Roscelin.
Était-ce donc le chartrain Jean, médecin d'Henri I'""? Ici l'on nous oppose l'obscurité de ce personnage. « Anselme, Abélard, Jean de Salisbury, Othon de Friesingue, Vincent de Beauvais auraient donc ignoré le nom d'un person-
nage aussi considérable, d'un chef de secte aussi fameux! » Nous répondrons que ce Jean n'est pas absolument inconnu. Orderic Vital le montre en 1060 au chevet du roi Henri mourant; Guillaume de Jumièges l'appelle le plus luihile des médecins; des chartes de 1045 et 1049 le portent comme témoin avec plusieurs clercs chartrains. Son obit est dans notre Nécrologe et l'on y relate ce qu'il fit pour la châsse et la Cathédrale. Médecin et artiste, comme Fulbert, Richer, Héribrand, Hildegaire, Bérenger, Raoul Mala Corona, il pouvait être philosophe comme eux : étudiée après les autres branches du Trivium, la médecine les supposait toutes, et spécialement la Dialectique. Le silence des historiens postérieurs s'explique facilement par le bruit que fit Roscelin : le disciple éclipsa le maître; ayant souffert pour le Nominalisme, Roscelin parut l'avoir fondé. Néanmoins les hommes attentifs ne s'y sont pas trompés : comme le dit le P. Lobkowitz, Roscelin fut aiictor et non author de ce système, il le défendit, il le prêcha , mais il ne le créa point. Cette gloire revient au sophiste Jean, et ce sophiste, rien n'empêche de le croire, ce fut le chartrain Jean.
Ce médecin était à Chartres au moins en 1037 et 1045 : il put connaître, sinon Bérenger lui-même, du moins ses idées tout imprégnées de Nominalisme, comme nous l'avons vu. D'autre part, il était à Paris en 1060, près du roi , et il dut y rencontrer Roscelin. Celui-ci, d'ailleurs, vint peut-être à Chartres, puisque plus tard il demanda à saint Ive de le recevoir dans son église. Quoi qu'il en soit, Jean et Pioscelin purent facilement se voir, et les controverses eucharisliques leur servirent naturellement de prétexte pour parler des idées philosophiques. La transmission des principes de Bérenger à Roscelin, par l'organe du fameux médecin Jean, put donc s'effectuer aisément. La ressemblance presque matérielle de leurs doctrines prouve même qu'elle eut réellement lieu. Saint Anselme reproche à Roscelin de subordonner la raison, juge de toutes choses, aux sens: c'était aussi l'un des reproches d'Hugues et d'Adelman à Bérenger. Saint Anselme raille Roscelin de ce qu'il ne peut séparer dans les objets, ce qui relève des sens (l'accident) et ce qui relève delà raison (la substance): il est incapable, par exemple, de distinguer entre le cheval et sa couleur: ciijus mens ohscura est ad discernendum inter eqimm et colorem eqin. Or Bérenger prétendait de même que la substance et l'accident étaient inséparables, qu'on ne pouvait voir la couleur et la grandeur sans voir la chose grande et
colorée: omnino est perceptibile, nnlla rationc colorem videri nisi contingat etiam coloratum videri. R.oscelin, en théologie, délaissait la tradition pour la raison. « Il faut toujours, disait Bérenger, recourir à la dialectique, car c'est recourir à la i%ison. » Enfin Roscelin n'attribuait aux substances séparées des accidents qu'une existence conceptuelle, et Bérenger disait en parlant du pain qu'en dehors de ce que révélaient les apparences, il n'y avait rien qu'une fiction de l'esprit : si quod adjiinchim est, sola fit intelleclus potcntia^. En un mot, il y avait identité et presque synonymie entre leurs principes.
Gomment expliquer cette ressemblance, sinon par l'intervention d'un maître qui, avant d'instruire Roscelin, avait été lui-même imbu des doctrines de Bérenger. Ce maître s'appelait Jean, nous dit le chroniqueur. A Chartres, au temps de Bérenger, il y avait un certain Jean qui, étant devenu fameux en médecine, dut être aussi versé en dialectique. Aucun autre personnage de son nom ne se rencontre qui puisse mieux servir de lien entre les deux philosophes. Il est donc naturel de saluer en lui, avec du Boulay, le fondateur du XomilismiC.
Nous n'insistons pas sur l'importance de ce fait. Les écoles de Chartres, avec Bérenger et Jean, sontle berceau de ce mouvement nominaliste qui agitera toutes les écoles au XII<^ siècle. Nous verrons, au chapitre de la Théologie, que fidèles aux inspirations de Fulbert, elles soutinrent le parti du Réalisme contre les erreurs de l'écolàtre de Tours. S'il est vrai que les controverses sorties de ces deux courants aient contribué à la formation de la scolastique, en obligeant les esprits à raisonner sui' la foi, il est juste de donner à nos écoles une bonne part dans les origines de cette science, plus tard si glorieuse et si féconde.
Section II. — Li: Quadiuvium. — [^ L'A rithmétiriue et la. Géomélrie. — Les premières facultés du Quadriv'uDn étaient l'Arithmétique et la Géométrie. Fulbert, qui les avait étudiées sous Gerbert de Reims, mit en vers les divisions de la livre, de Vas, des fractions -, et de Voïice. Francon de Liège composa un
< V. Hugues (le Lanières. /'. />., \ït, col. VoTi. cl pour 5,ciiiil Aiiseiiiie, M. Cousin, opère cilalo, pag. 90-97.
- V. /'. L., t. Ml, col. 354, et complet dans Pfister, r/e Fulbert! vila et opp., 1». Iir». - Hauréau : Notices et extraits de quelques manuscrits latins (le la Bibl. nat., t. VI, p. 9 et 10.
traité sur la Quadrature du Cercle^ excellent et subtil, dit Trithème '. Ragimbald de Cologne et Rodolphe de Liège s'écrivirent sur ces matières, enfin la Chronique d'Anjou rapporte que Sigon de Saumur excella dans ces sciences.
Les traités élémentaires en usage se réduisaient à ceux de Boèce, parmi les anciens, et. parmi les modernes, aux écrits de GerberL, dont on possédait au moins la lettre à Constantin sur VahacuSj à ceux d'Adelbold, évêque d'Utrecht, de Wazo, écolâtre puis évêque de Liège, qui roulaient sur le Triangle, et enfin au Podismus d'un certain Albin (peut-être Alcuin), que Fulbert mettait aux mains de ses élèves, et qui traitait des différents pieds géométriques -.
Les lettres de Ragimbald de Cologne et de Rodolphe de Liège sont aussi pleines d'arithmétique que de géométrie ; ils veulent prouver leurs théorèmes par l'une et l'autre de ces sciences. Toutefois il ne faut pas exagérer leurs connaissances, pas plus que celles de Gerbert. Tous ces écoliers s'évertuaient à comprendre le traité théorique de Boèce : dans la pratique, ils employaient les chiffres arabes, dont Boèce et Gerbert avaient gardé le secret, pour représenter les unités et les fractions, et ils faisaient les quatre opérations à l'aide de ce que l'on appelait Vahaque. Les deux écolâtres de Liège et de Cologne tracent plusieurs calculs avec des chiffres arabes sur Vahaque, ils font une division de fractions abacizando. L'évêque Arrald savait aussi ahacizer, et c'est par ce procédé que, sur la prière d'Hugues de Cluny mourant, il supputa le nombre de messes célébrées par cet abbé depuis son ordination 3. Un manuscrit du XI^ siècle, ayant appartenu au Chapitre, nous offre, en face de la lettre de Gerbert à Constantin, un abaque complet \ C'est un tableau composé de plusieurs
' Voir ce qu'en dit Cantor, I, 822, qui relève quelques-unes des formides de Francon. Le D^" Winterberg a publié son ouvrage en entier. Zeitschrifl, Math. Phys., XXVll, 1882. Supplémentheft, S. 137-190.
- V. la Correspondance de Ragimbald et de Rodolphe, que nous publierons bientôt.
3 P. L., t. iU, col. 928.
^ P. L., id., 214. Sur le Podismus: Vorlesungen iiber geschicte der Mathemafik, von iMoritz Cantor, l'"!' vol. 2^ éd., Leipzig, 1894., 516,810, 813: dans ces passages, Cantor dit que le Podismus signifie l'hypothénuse, mais ne semble pas savoir que c'est le titre d'un ouvrage. Le même auteur signale comme ayant écrit sur l'Abaque, au XI^ siècle, Hériger de Lobbes, Herbert de Saint-Hubert dans les Ardennes, Francon de Liège, Rodolphe de Liège et Ragimbald de Cologne, tous hégeois et cliartrains, I, 834.
colonnes verticales, en haut desquelles sont indiquées en chiffres romains les ordres d'unité selon la progression décimale. A ce tableau sont jointes des règles d'addition et de multiplication s^nblables à celles que formule Gerbert dans sa lettre. Jusqu'ici l'on croyait que la Lorraine, où fleurissait Bernelinus, était le centre principal de ce mode de calcul au XI*^ siècle; il faudra citer aussi les écoles de Chartres et de Liège : du reste ce procédé était assez commun.
La géométrie théorique fait l'objet principal des lettres de Ragimbald et de Rodolphe. Ils s'etïbrcent d'expliquer le passage de Boéce sur la valeur des angles; l'un démontre qu'en etïét les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits; l'autre que le triangle équivaut à la moitié d'un carré coupé par une diagonale. La discussion s'engage ensuite sur la longueur de cette diagonale proportionnellement aux deux autres cotés du triangle, ce qui donne lieu à une division de fractions par l'abaque. Une nouvelle question est soulevée: peut-on trouver un carré double d'un autre par l'arithmétique ou par la géométrie? L'on répond que par l'arithmétique on ne l'obtient point d'une manière exacte, mais seulement par la géométrie, en élevant un carré sur la diagonale du carré dont on recherche le double. Le passage de Boéce sur les angles intérieurs et extérieurs fournit aux deux savants un autre sujet de discussion. Qu'appelle-t-on angles extérieurs ou intérieurs? Les angles intérieurs se trouvent-ils exclusivement dans les plans, et les angles extérieurs dans les solides? Ou bien sont-ils identiques, ceux-ci avec l'angle aigu, ceux-là avec l'angle obtus? Enfin les deux amis se demandent ce qu'il faut entendre par les pieds, droits, carrés, solides, dont parle aussi Boéce.
Telles étaient les questions géométriques agitées par ces étudiants à Chartres et à Liège, sous la direction de Fulbert, de VVazon , d'Adelbold : elles sont bien rudimentaires , mais témoignent d'un mouvement d'esprit qu'il faut signaler, surtout si l'on en rapproche les traités de Francon sur la Quadrature du Cercle et de Ragimbald sur le Triangle '.
2» Astronomie. — L'Astronomie comprenait le comput liturgique et la tliéorie des astres. Pour le comput, les Char-
* Francon, dans son traité de la Quadrature du Cercle, cite Ragimbald et rappelle une de ses formules touchant la racine carrée. Cantor, 1, H'I"!.
trains s'inspiraient des écrits de Bède, d'Abbon (75), de Denys le Petit. Fulbert mit en vers un résumé des points principaux de cette science difficile : en apprenant par cœur cette pièce poétique, ses élèves savaient le nombre des mois et des jours, la place des Ides, des Nones, des Calendes, la date des nombres réguliers et des jours concurrents K Des indications contenues dans ce morceau, M. Pfister a pu conclure que, du temps de Fulbert, on commençait l'année au l*^'" mars-. Ce fut sans doute d'après la science qu'il avait acquise à Chartres que Francon de Cologne composa son traité du Compiit.
Pour la connaissance des astres , Fulbert trouva encore moyen d'insérer dans quatre vers mnémotechniques les noms arabes des douze signes de zodiaque ^ Francon écrivit son traité De sphera, aujourd'hui perdu, mais qui devait avoir pour objet la science du cours des astres à l'aide d'une boule appelée Astrolabe. Cet instrument, déjà vulgarisé par Gerbert, était connu de Rodolphe de Liège qui en construisait des modèles. « Je vous aurais envoyé volontiers, écrivait-il à Ragimbald, mon Astrolabe pour que vous en jugiez, mais il me sert de modèle. Si vous voulez savoir ce que c'est, venez à la messe de Saint Lambert ; vous ne ^ ous en repentirez pas. Il vous serait inutile de voir simplement un Astrolabe. )) Cet instrument consistait dans une sphère traversée par un tube servant d'axe et destiné à fixer l'étoile polaire, il portait la représentation des diverses étoiles avec leur forme et leur nom. On le retrouve dessiné dans un de nos manuscrits du XIP siècle^; il est donc probable, malgré l'ignorance qu'en avait Ragimbald, qu'on s'en servait à Chartres comme à Liège au Xle siècle.
S"" La Musique. — L'école de Chartres était alors une grande école de musique. Pour la théorie scientifique de cet art, elle se bornait à commenter sèchement Boèce et à le mettre en tableau ; elle se portait davantage vers la musique vocale, profane et sacrée, dont elle soignait l'exécution et cultivait la composition ; elle s'exerçait aussi dans les instruments.
Il semble, en effet, qu'elle menait de front ces deux parties
• P. I., t. Ul, col. 347.
2 Pfister, Robert le Pieux, 1885, XXXVII, et thés, lat., p. 37.
3 Pfister, De Fulberti vita et opp., p. 37. ' Bibl. de Ch., m. 214, f° 31.
de la science musicale. Aux chants elle mêlait la lyre, le luth et l'orgue. Le poème cUAdelman était fait pour être à la fois chanté et joué, si nous en jugeons par le premier vers. L'idylle de Fulbert sur le Rossignol était également exécutée par les instruments et par les voix; les premiers vers signalent la lyre, le monocorde, et peut-être Lorgue, comme devant en rehausser le chant'. Hildegaire. d'après Adelman, savart, comme Fulbert, toucher le luth de Pythagore ; enfin Sigon n'avait pas de rival dans l'orgue, si tel est toutefois le sens que comporte le vers d'Adelman : Singiilaris organali regnahat hi musica.
L'orgue était plus spécialement consacré aux chants liturgiques, à ces chants où excellaient Fulbert, Sigon, Arnoul, Angelran, Raoul Mala Corona, Adelman, Hildegaire, Sigon de Saumur, Olbert de Gembloux et tant d'autres.
Fulbert composa le texte et le chant des trois fameux Répons de la Nativité, que Lebeuf prit pour modèles dans la rédaction de l'Anliphonaire de Paris, et que les Bénédictins de Solesmes ont rétabli dans leur office propre -. On lui attribue aussi tout VOffice de sainf Gilles, dont le texte lui était déjà imputé, et dont nous avons retrouvé et publié le chant ^ ; il composa de même un Kyrie farci, une hymne et une prose qui se lisent dans nos Missels et dont le chant est admiré par les connaisseurs ^ Nous avons vu que Sigon , son secrétaire, fut un chantre très renommé; qu'Arnoul nota VOffice de saint Evroul et en apprit l'intonation à deux moines de cette abbaye; que Rainaud d'Angers, Sigon de Saumur, Angelran, Olbert, composèrent ainsi, selon les règles de la musique, des Répons en l'honneur de différents saints. Tout cet ensemble de musiciens prouve que, depuis saint Galétric, et surtout depuis Herbert, le contemporain de Fulbert, l'étude de la musique n'avait pas faibli dans l'école de Chartres. Il semble même qu'alors elle y fit un immense progrès, s'il est vrai qu'au plain-chant ordinaire les disciples de Fulbert aient joint ce qu'on appelait alors le déchant et ce qui fut plus tard l'harmonie.
Jusqu'alors, en eifet, on se contentait, pour relever la mélodie grégorienne, de lui adjoindre une autre phrase musi-
« P. L., t. m, col. 348.
^ M. col. 345.
3 Un manuscrit chartrain du XI'^ s. 108-:2'29.
* P. L., t. lil, col. 350, 351.
cale qui s'y adaptait brutalement, note contre note, avec des intervalles toujours égaux et des mouvements généralement semblables. Francon de Cologne, dans son De Cantu mensurahili. montra que les notes pouvaient avoir différentes valeurs, et, dans son traité De Diaphonia, expliqua comment la seconde partie pouvait s'affrancliir de la première et la suivre avec des notes de longueurs variées, avec des intervalles multiples et des mouvements différents. C'était le point de départ de la science de l'harmonie. Quelques auteurs, comme M. de Goussemaker, ont pensé que ces traités devaient être ravis à notre Francon du XI« siècle et reportés au XII<^ siècle, parce que le plainchant n'avait pu atteindre qu'à cette dernière époque le développement que supposent ces écrits. Ces auteurs ignoraient de quelle école Francon faisait partie. S'ils avaient vu en lui un disciple d'Adelman et de l'école musicale de Chartres, ils auraient moins craint de lui laisser les ouvrages dont les historiens lui font honneur, et qui s'expliquent fort bien par le milieu musical d'où ils sont sortis.
4p La Médecine. — Au Quadrivium se joignait, dès le X^ siècle, l'étude de la médecine. La dynastie des Amandus, des Héribrand, fut continuée, nous Pavons vu, par Fulbert, Hildegaire, Bérenger, Guizo, Goisbert, et Raoul Mala Corona. Nous avons encore trois ordonnances médicales de ce temps, dont deux de Fulbert et une d'Hildegaire. (( Croyez-bien, écrivait Fulbert, que depuis mon épiscopat, je n'ai préparé aucun onguent. Ce qui m'en reste je le tiens d'un médecin, je m'en prive pour vous ^ » — « Voici trois potions de Galien et autant de theriacœ diatessaron, écrivait-il à Ébale. Dans vos Antidotaires vous trouverez la manière de les prendre. Voici de plus le vomitif que vous avez demandé. . je vous conseille plutôt de la racine de valériane, ou mieux encore des pilules laxatives, je vous en offre quatre-vingt-dix ^. »
Devenu évéque, il prit pour secrétaire de ses consultations Hildegaire, habile, on le sait, dans l'art d'Hippocrate. (( Cette potion lera que vous envoie l'évêque, écrivait Hildegaire à Adalbéron de Laon , prenez-la dans de l'eau chaude, avant le lever du jour; vous ne souperez pas le soir, et la nuit vousjette-
< P. L., t. 141, lettre 9% col. 205.
- Id., lettre 4^ ~ UHist. litt., IX, 196, disait à tort que Foucher de Chartres avait, le premier, signalé la thériaque.