IL LES SCIENCES SACRÉES
Fulbert, le docteur catholique, comme l'appelle Adelman, ne se bornait pas aux auteurs profanes. Il fréquentait les écrivains sacrés, les Pères, les théologiens, les canonistes et les liturgistes. et les expliquait dans un esprit propre à son école et à ses disciples.
Pour l'Écriture Sainte, il fuyait à la fois les excès de l'allégorisme et de la critique. S'il la commentait en exégète dans ses lettres, en moraliste ou en controversiste dans ses sermons et ses traités, toujours il mettait à la base de ses interprétations la connaissance exacte du sens littéral et historique. Pour le découvrir, il voulait qu'on la relût plusieurs fois, au besoin il recourait à l'original : nous lavons vu citant les Septantes ; dans
< f\ L., Irttre 118.
2 Id., Lol. 349.
3 Id., col. 340.
* Id., col. -239.
son opuscule contre les Juifs, il a cité de Thébreu, non sans doute qu'il le connût très bien, comme peut-être Sigon de Saumur, mais il en avait une légère teinture. Une fois en possession du sens littéral, il passait aux applications morales, et aux analyses psychologiques, non videtur incongruiim si, historiée veritate servata, quomodo tota spiritiialiter possit intelligi, demonstremus \
U ne se fiait pas d'ailleurs à son savoir seul dans la lecture des Écritures, il se mettait volontiers à la suite des Pères. S'il ne connaissait point les Pères Grecs, il était familier avec plusieurs Pères latins, tels que saint Jérôme, saint Grégoire, saint Ambroise, saint Hilaire et surtout saint Gyprien, saint Augustin et saint Fulgence. A ces grands docteurs, il joignait quelques écrivains ecclésiastiques de second ordre, tels que Bède, Raban Maur, Bacharius, qui commentèrent les livres saints. Ces auteurs, du moins les premiers, étaient ses oracles, soit dans l'intelligence du texte sacré, soit dans le développement des doctrines théologiques. Il recommandait à ses disciples, dans ses fameuses conférences^ de les prendre pour guides. L'argument d'autorité qu'Adelman et Arnoul opposèrent à Bérenger, ils le tenaient de Fulbert. En un mot, ce pontife puisait la science sacrée dans l'Écriture et les Pères, et l'appuyait sur la tradition. Il se servait du raisonnement dans la controverse, comme moyen d'exposition plutôt que comme moyen de démonstration; sa théologie était par suite beaucoup plus positive que scolastique -.
Tout autre était la méthode de Bérenger. Pour lui l'autorité ne comptait pas, ni en exégèse, ni en théologie. (( A quoi bon se tromper avec tout le monde, disait-il un jour, si tout le monde se trompe. » Il ne consultait parmi les Pères que ceux qu'il avait arbitrairement choisis, parce qu'il les croyait d'accord avec ses doctrines personnelles ; il citait à pleine bouche saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme, qui lui fournissaient des textes à son appui ; il écartait Paschase Radbert, mais il s'attachait à saint Denys l'iVréopagite et à Scot Erigène, parce que ces écrivains, spiritualistes dans la forme, étaient conceptualistes et rationalistes dans le fond.
^ P. L., t. 141, col. 273.
* - Les Ghartrains firent peu de théologie morale en dehors des sermons. Oderic, abbé de Vendôme (1044-1082), laissa mi traité des vices et des vertus, Hist. litU, Vil, 150.
Autant Fulbert était conservateur et traditionnel, autant Bérenger était novateur et critique. Et cette opposition, nous l'avons déjà démontré, s'était déclarée, à Chartres même, avant la mort du pontife chartrain.
îl s'éleva de son vivant deux controverses scripturaires et dogmatiques ; l'une avec les Juifs, qui donna naissance au traité de Fulbert, adversus Judœos, traité que nous avons conservé avec ses trois remaniements successifs ' ; l'autre avec les Manichéens, qui fut conduite par Aréfaste sous la direction du chancelier Evrard -. Dans ces deux questions, les étudiants chartrains se tinrent du côté de Fulbert et de l'orthodoxie, sauf peut-être Bérenger qui, dans la suite, fut accusé de rejeter, comme les Manichéens, le baptême des enfants et la sainteté du mariage. Mais, s'il n'intervint pas dans cette question au moment où elle fut soulevée, il donna par son erreur sur l'Eucharistie l'occasion aux deux camps qui se partageaient l'école de Fulbert de se dessiner et de proclamer leurs principes divers de théologie. Les uns restèrent avec le pontife, partisans de l'autorité et de la tradition ; les autres, avec l'écolâtre de Tours, se déclarèrent pour le sens privée.
La première lettre publiée dans toute cette affaire fut celle de Hugues de Langres ; il reprochait à Bérenger d'aftirmer la permanence du pain, et de voir, dans le corps eucharistique de Jésus-Christ, un être incorporel, intellectuel. Il en appelait à la puissance de Dieu qui peut opérer toutes les transformations et à l'autorité des Pères. Après avoir comparé la naissance eucharistique de Jésus-Christ à sa naissance charnelle, il expliquait ses convenances, ses effets admirables, et il insistait sur la clarté avec laquelle les paroles consécratrices la produisent: Nec prœsumas sentire s'ingulariter quod universitas non assentit. ajoutait-il en revenant au grand principe d'autorité \
Quelque temps auparavant, en 1046, Adelman, que la renommée avait informé à Spire des témérités dogmatiques de son condisciple, avait demandé un supplément d'informations à Paulin, primicier de Metz. Bérenger, consulté par celui-ci,
' P. L., t. 141, col. 306.
2 Cart. S. Père, p. 109, etc.
« Hisf. (la la phll. scol, 187-2, p. 233. —Du BouVdy^Hist. Un. Par., t. I, ad anii. lOdi, dit que la controverse de Bérenger divisa l'école en deux partis.
^ Hugues de Langres, P. L., t. 142, col. 1333.
lui avait répondu en couvrant son erreur du crédit de Scot Erigène, en proférant des invectives contre l'abbé de Gorze et contre un autre dignitaire ecclésiastique, sans doute Hugues de Langres, qu'il traitait de sacrilège. Paulin blâma Bérenger de ses insolences, mais parut accepter sa doctrine, et lui demanda comment il pouvait s'appuyer sur Jean Scot que l'on regardait comme un docteur suspect. Enhardi par ces concessions, Bérenger se démasqua complètement dans une seconde lettre ; mais cette lettre fut interceptée par l'évêque d'Orléans, et communiquée par lui au concile de Paris, où elle souleva une vive indignation.
Pendant ce temps, Adelman, oublié par Paulin et par Bérenger, se lassa d'attendre, et, profitant d'un courrier qui partait pour la France, il écrivit à l'hérésiarque une lettre qu'il n'eut pas le temps d'achever. Mais comme elle demeura aussi sans réponse, il saisit l'occasion d'un nouveau courrier pour la finir et , l'envoyer de nouveau ^ Comme Fulbert, comme Hugues, il s'appuie sur l'autorité des Pères qu'il déclare supérieure à celle des philosophes, et développe d'après eux, avec force et clarté, la triple présence du corps de Jésus-Christ : il est au ciel dans la réalité de son corps ; du ciel il se pose par le ministère du prêtre dans l'Eucharistie, où la foi , plus forte que les sens, le reconnaît derrière les apparences dans son état sacramentel et réel tout à la fois, et à cette occasion il fait un admirable éloge de la foi. Enfin il montre avec ampleur les relations du corps eucharistique et naturel de Jésus-Christ avec son corps mystique, qui est composé de tous les fidèles participant au sacrement. Il conjure ensuite, en termes pathétiques, son ami Bérenger, de respecter ce qu'il appelle très bien la paix catholique. Cette lettre, en plus d'un trait semblable à celle de Hugues, est toute pleine des Pères et de la tradition, et respire un réalisme théologique d'une couleur toute platonicienne.
La réponse de Bérenger, d'après Sigebert de Gembloux, était arrogante. Mabillon en a retrouvé trois fragments. Il se disculpait de prêter, avec les Manichéens, un corps phantastique à Jésus-Christ, et prétendait que son corps, véritable et humain, était présent dans l'Eucharistie, non point sensualiter, comme
' Cette lettre magnifique n'a été publiée qu'en partie dans les recueils français ; la fin n'a été éditée qu'en Allemagne : cela vient peut-être de ce qu'elle a été faite en deux fois.
le disaient Paschase et Lanfranc, mais ii^tellectualiter, terme équivoque, et que Mabillon a eu tort d'expliquer dans un sens ortliodoxe. Il ne doit pas s'entendre d'une présence invisible par opposition à une présence visible et sensible, mais plutôt, conformément aux principes de Bérenger, d'une présence purement conceptuelle. Qu'ajoute-t-il en effet? Que le corps de Jésus-Glirist n'est pas figuré, mais seulement le pain et le vin. Nouvelle équivoque que Mabillon n'a pas reconnue davantage. Grâce à elle, Bérenger maintient son opinion sur la persistance du pain et du vin, et répond à ceux qui lui reprochent de ne voir le corps de Jésus-Gbrist qu'en figure dans l'Eucharistie. Il croit si peu à la présence réelle qu'il refuse de dire avec Lanfranc que le pain et le vin sont transformés \n port'mnculam carnis per ahsumptioiiem, c'est-à-dire à la chair de Jésus-Ghrist par élimination : il veut qu'ils soient transformés en cette chair, intelJectuaJiter pcr assumptwiieni in totum corpus et sanguinem, c'est-à-dire qu'ils sont changés par une fiction de l'esprit et par impanation au corps et au sang de Jésus-Ghrist ; il admet donc simultanément et que le corps et le sang de Jésus-Ghrist sont unis au pain et au vin, et quils sont figurés par eux : c'est à cette conclusion qu'il arrive, quand il est poussé à bout, mais il rejette toujours la transsubstantiation ^
Adelrnan n'avait donc pas réussi à le convertir. Ses compatriotes, parmi lesquels plusieurs avaient étudié à Ghartres, furent partagés dans cette controverse comme les Ghartrains eux-mêmes : l'un d'eux, chanoine de Sfiint-Martin de Tours, soutint la cause de Bérenger au concile de Yerceil ; les autres, sans doute sous l'inspiration d'Adelman. se déclarèrent contre l'hérésiarque. Lévèque de Liège, Dèoduin, dans une lettre où l'on sent la main d'Adelman, pria Henri I^^, non pas de réunir un concile à Paris, mais d'instruire immédiatement le procès de Bérenger et de décréter son supplice, alléguant que, seul, le' pape pouvait juger Eusèbe Bruno, évéque d'Angers, son protecteur, et qu'il était digne de condamnation rien que pour ses erreurssur la présence réelle, la légitimité du mariage, et l'efiicacité du baptême-. Gozechin, un autre ami d'Adelman et son successeur comme écolâtre. écrivit aussi de Mayence à Valcher, qui l'avait remplacé dans sa chaire, une lettre très défavorable à
' Maliillon, Vrtrfaliones Actis SS., p. 171, i~l. ' l'I.. WU. UÎ7.
l'hérétique, où il montrait le trouble jeté par les disputes nouvelles clans les écoles \ C'est ainsi que, grâce à notre Adelman, les Liégeois, agités au même titre que les Ghartrains par la nouvelle erreur, se maintinrent comme eux dans l'orthodoxie, et même en prirent occasion de développer leur dévotion au sacrement de l'autel. Alger, l'un des plus brillants adversaires de l'hérésie sur la fm du XI^ siècle, sortit de leurs rangs.
De leur côté, les écoliers chartrains ne restèrent pas inactifs. Ils tournèrent contre Bérenger plusieurs personnages éminents. Ive amena Drogon de Paris, enthousiaste admirateur de l'hérésiarque et séduit par quelques-unes de ses apologies, à se prononcer contre lui ouvertement-. Drogon conféra même avec l'évêque de Chartres à ce sujet, puis, fatigué de ces controverses doctrinales, il descendit de sa chaire, comme plusieurs autres écolâtres de son temps. II ne rendit son amitié à Bérenger qu'après sa rétractation, vers 1066 ou 1071. Aussi ardent qu'Ive, le chancelier Ingelran décida Lanfranc à se déclarer contre l'erreur. Prévenu par Ingelran lui-même de ce fait, Bérenger se hâta d'écrire à l'abbé du Bec : malheureusement sa lettre fut ouverte par un clerc qui, croyant Lanfranc de connivence avec lui, la lut au concile de Bome. Mécontentdes soupçons dont il fut l'ojet à cette occasion, l'abbé du Bec se disculpa d'abord, puis attaqua son correspondant avec acharnement. Nous ne suivrons point ici sa polémique, nous rappellerons seulement que l'un de ses disciples, Guitmond, archevêque d'Aversa, composa, à l'exemple d'Alger de Liège, un très beau traité sur l'Eucharistie ^
Les Ghartrains recurent encore, sans doute pour l'avoir provoquée, la protestation d'Ansfroid de Préaux, l'un des meilleurs amis de Bérenger. Avant même toute condamnation, il accourut à Chartres, et prononça devant les écoles un discours en faveur de la vraie foi, où il affirmait avec insistance qu'en cette matière il fallait préférer à toutes les autorités, à tous les commentaires humains, la doctrine de l'Évangile et des Apôtres. Heureux de cette déclaration, les clercs chartrains la transmirent à Bérenger, qui se rendit près de l'abbé de Préaux pour en obtenir une rétractation. Son espoir fut déçu '*;
' Mabilloii, loc. cit., p. 463.
2 Berenfjariiis furonensis, p. 211.
3 Bibl. maxim. Pat., t. 18, 440.
^ Berengarins Turoneusis, p. 208.
loin de lui faire quelque concession, Ansfroid inspira à son ami Durand de Troarn la pensée d'écrire sur TEucharistie un traité orthodoxe dont il accepta la dédicace. Dans son dernier chapitre. Durand raconta l'entrevue orageuse que lesChartrains avaient eue avec Bérenger lui-même et dit avoir eu sous les yeux les lettres qu'ils en reçurent ensuite.
Cette entrevue mémorable eut lieu en 1050, quand Bérenger se rendait de l'abbaye de Préaux à Paris. « Je vins à Chartres, après t'avoir quitté, écrivait-il à Ansfroid, et j'étais fermement résolu de n'accepter aucune discussion sur la question controversée. Je connaissais le clergé de Chartres et je savais qu'il comptait à peine un prêtre capable de comprendre une dispute de ce genre. En admettant qu'on pût raisonner avec quelquesuns d'entre eux, mon passage était trop rapide pour que je pusse les convaincre. C'est alors que survint cet aveugle qui conduisait d'autres aveugles ' »
Nous avons dit plus haut que cet aveugle, si détesté de Bérenger, était le prévôt Guillaume. Ascelin et Bérenger lui-même nous rapportent dans leurs lettres les détails de cette dispute. Guillaume objecta d'abord le précepte de l'Église, ordonnant à tout fidèle de s'approcher à Pâques de la table du Seigneur, s'il en était jugé digne par son confesseur, disant que ce précepte suppose bien la présence réelle : à quoi Bérenger pris au dépourvu n'avait rien pu répondre. Guillaume lui arracha aussi l'aveu que plusieurs passages de Jean Scot étaient hérétiques. Enfin il lui reprocha de soutenir que le pam et le vin persistaient sur l'autel, et que la crosse épiscopale n'était pas le signe de la juridiction spirituelle. Dans sa lettre à Ascelin, Bérenger niait qu'il eût cédé sur les deux premières questions. Il déclarait sacrilège et condamnable la première proposition, à savoir que tout fidèle fût obligé de communier au temps pascal, mais il avait soin de passer sous silence la condition restrictive ajoutée par Guillaume -, c'est-à-dire que cette communion supposait l'état de grâce dont le confesseur était juge. Il prétendait que l'hétérodoxie de certains passages de Jean Scot était très contestable et controversée, et qu'il n'en avait pas dit davantage. Quant à la persistance du pain et du vin dans l'Eucharistie, il la soutenait toujours comme il l'avait défendue devant les clercs chartrains. « Un enfant
' Berenfjnriu.s Tiironensis, p. 209.
- liibl. maxim. Pat.
encore à l'école, disait-il, mais se rendant compte de la structure grammaticale d'une phrase, pourrait la démontrer. Pour ce qui est de la crosse épiscopale, j'ai affirmé qu'elle était bien le signe de la juridiction sur les âmes, ce Ainsi quatre questions avaient été traitées dans la conférence ouverte entre Bérenger et Guillaume : les trois premières touchaient à l'Eucharistie, la quatrième, indépendante des autres, avait été sans doute amenée par la querelle des investitures, qui se posait déjà. Sur cette dernière, qui l'intéressait moins personnellement, Bérenger prétendait avoir partagé l'avis des Chartrains : sur les autres, il maintenait ses affirmations hérétiques, bien qu'au dire de ses adversaires il eût désavoué les deux premières dans la dispute. C'était la coutume de Bérenger, quand il avait été vaincu, de nier par lettre les concessions qu'il avait faites de vive voix dans les discussions, de peur qu'on n'en prît prétexte de triompher contre lui.
Mais Ascelin qui avait assisté à la conférence, soutenu le prévôt Guillaume et entendu les aveux de Bérenger, ne pouvait laisser sans réponse les dénégations de celui-ci, d'autant plus que, contraires à la vérité des faits, elles infirmaient le témoignage et compromettaient l'orthodoxie des clercs chartrains. Aussi sa réponse fut-elle une réfutation absolue des mensongères relations de Bérenger touchant l'issue de la dispute tenue à Chartres. D'ailleurs elle est trop touchante et trop érudite, elle rentre trop dans notre sujet pour que nous ne la traduisions pas en entier ' .
(( Je viens de recevoir tes lettres, disait-il. J'espérais qu'elles m'apporteraient la bonne nouvelle de ta rétractation. Après les avoir lues, ma joie s'est changée en douleur, car tu continues à soutenir ta vieille erreur. 0 Dieu, où sont donc cette vivacité, cette subtilité, cette prudence, qui jadis brillaient en toi? Tu oublies, car je ne veux pas dire que tu le dissimules, ce qui a été dit dans notre colloque. Je parle de cette proposition que tu imputes à Guillaume, à savoir que tout homme à Pâques doit approcher de la table du Seigneur. S'il l'avait formulée ainsi, à coup sûr il devrait être déclaré sacrilège; mais qu'il l'ait avancée en d'autres termes, c'est ce qu'attesteront tous ceux qui étaient présents. Il a été dit, et je le certifie moimême, que tout chrétien doit, à Pâques, communier à la table du Seigneur, à moins que, pour un crime commis par lui, il
' Labbe, Conc. t. IX, p. 1056.
ne s'écarte de ce festin salutaire, ce qu'il ne doit faire que par le seul commandement de son confesseur, autrement les clefs de l'Église seraient annihilées.
)) Mais pour revenir à ce qui me touclie, toute chose hien considérée, il me semble que je suis venu à cette conférence avec de bonnes dispositions; j'y suis venu avec cette conviction que, Dieu aidant, je garderai dans le sanctuaire de mon cœur tant que je vivrai, comme certaine, indubitable, et à tout jamais inviolable, à savoir que le pain et Je vin sur l'autel deviennent, par la vertu du Saint-Esprit et le ministère du prêtre, le vrai corps et le vrai sang du Christ. Ce qui est prouvé assez évidemment par le témoignage de l'Ecriture, si on ne la violente point par une interprétation malheureuse. Pour Jean Scot, je ne l'apprécie pas d'une manière inconsidérée, impie ou indigne de mon sacerdoce, car il me parait tendre de tous ses efforts à me persuader que, après la consécration, le corps et le sang du Christ ne sont pas vraiment sur l'autel. Il tâche de le prouver par les écrits des SS. Pères, qu'il interprète faussement. Qu'il me suffise de rappeler cette oraison de saint Grégoire : Perficiant in iiohis tua, Domine, sacramcnta quod continent, ut quœnunc specie geruntur rerum veritate cap'ianius. En expliquant cette prière, Jean Scot dit entre autres choses contraires à la vraie foi : (( ces choses se passent en apparence et non en vérité. )) Que cela ne soit pas catholique, tu ne peux l'ignorer, si je connais bien ta perspicacité. D'autant plus que tu ne l'as pas nié dans notre conférence, lorsque j'ai lu cette même oraison avec l'explication qu'en donnait Jean Scot. Alors tu nous as avoué que tu n'avais pas encore lu ce livre jusqu'à la fin. Aussi nous ne pouvons pas assez nous étonner que, prudent comme lu l'es, tu loues tellement ce que tu ignores. Si tu l'avais connu, je veux croire que tu ne l'aurais pas loué. Ta prudence sait en effet qu'il faut se défier des paroles des hérétiques comme des breuvages des empoisonneurs, qui d'abord tlattent doucement, puis nuisent mortellement.
» Au reste, avec Paschase et les autres catholiques, non seulement je reconnais, mais je proclame avec amour et vénération que le vrai corps et le vrai sang du Christ sont pris sur l'autel i)ar les fidèles, sous les espèces du pain et du vin. Et, faisant ainsi, je ne vais pas, comme tu le prétends, contre la nature : car la nature, à mon avis, n'est pas autre chose que la volonté de Dieu. Quel est l'homme vraiment sage qui appelle la nature cause des choses, et ne reconnaisse pas plutôt la
volonté de Dieu comme source de toutes les natures et de ce qui découle des natures ?
» Or la volonté de Dieu est si efficace, car elle est toute puissante, que ce qu'elle veut existe seul, et que, pour elle, vouloir c'est faire. Or, elle a voulu que sur l'autel le pain et le vin consacrés par la vertu du Saint-Esprit et le ÎTiinistère du prêtre, fussent créés vraiment corps et sang du Christ, et que cette création fût un sacrifice mystique quotidien. C'est ce que Jésus-Christ a insinué ouvertement, en instituant ce sacrement, lorsqu'il a dit à ses disciples: Prenez et mangez, ceci est mon corps : et de peur qu'ils ne comprissent pas bien et ne s'imaginassent un corps quelconque, (ainsi les fidèles sont appelés les membres et par suite le corps de Jésus- Christ), il ajouta ces paroles qui sont la clarté même : C'est mon corps qui sera livré pour vous. Seinblablement, il dit: Ce calice qui sera versé pour vous. Voilà comment notre Rédempteur nous a instruits. »
Ascelin continue ainsi , et après avoir établi par l'Écriture le fait de la transsubstantiation, il explique par la puissance de Dieu comment elle peut s'opérer. Puis il ajoute : a Voilà ma réponse en peu de mots; j'ai voulu te prouver qu'avec Paschase je n'allais ni contre la raison ni contre la doctrine évangélique et apostolique. Enfin tu me conjures au nom de Dieu de ne pas être faux témoin en disant que tu as condamné Jean avec nous. Je le ferai volontiers : mais je suis témoin que, forcé par la vérité, tu as désapprouvé avec nous son Exposition de l'Oraison de saint Grégoire. Enfin je crains que le vœ de l'Évangile auquel tu me dis de prendre garde, ne retombe, ce qu'à Dieu ne plaise, sur ta tète. Ta as en main la clef de la science et tu ne veux pas entrer, puisque tu te sépares de l'Église universelle, et que tu fermes la porte à ceux que tu persuades de tes sentiments. Pour ce que le seigneur chantre, Arnoul, a ajouté, à savoir que tu nous laisses dans les doctrines auxquelles nous avons été élevés, il l'a sagement dit, et, en peu de mots, il a essayé de te sauver si tu le voulais. Il t'aurait détourné, s'il l'avait pu, de quitter seul ou avec tes sectateurs la voie que nos maîtres, ces hommes si saints, si sages, si catholiques, nous ont m,07itrée, si droite, si nette, si sûre, que quiconque la suit, ne s'égare pas, et quiconque ne la suit pas s'égare fatalement.
a Mais c'est assez. Maintenant je te supplie en toute amitié de te désister de ta résolution perverse, et de ne plus nous ennuyer de tes opinions nouvelles et vaines. Ne refuse pas de te
remettre humblement sous les ailes de la poule de l'Evangile : ne t'enorgueillis pas de ce beau génie que Dieu t'a donné, et ne te fais pas jeter dehors et fouler par tous aux pieds. Rougis de défendre un livre qui a été condamné en synode plénier à Verceil, et à l'occasion duquel nous apprenons que tu as été marqué de la note d'hérésie. Reviens donc, je t'en prie, à la tradition catholique et apostolique. »
Cette admirable lettre, comparable à celles d'Adelman et de Hugues, nous montre comment se passa la conférence et quels en furent les résultats immédiats. Arnoul s'était donc joint à Guillaume et à Ascelin. Il avait opposé de nouveau à Bérenger la déclaration d'Ansfroid, mais surtout, comme Adelman et Ascelin, le souvenir de leur commun maître, Fulbert. Rien navait ébranlé le coupable : confus d'avoir été battu, au lieu de s'amender, il sollicitait une nouvelle conférence. Pour s'y préparer, il relut, dans la prison du roi, l'Évangile de saint Jean auquel on l'avait renvoyé; puis, de plus en plus obstiné, il écrivit une nouvelle lettre pleine d'injures pour le Pape. Alors les Chartrains, outrés, au dire de Durand de Troarn, de cette insolence, au lieu de lui accorder un second entretien, résolurent de le poursuivre sans merci. Comme l'évêque Déoduin de Liège, ils prièrent le roi de le condamner: ils répétaient partout contre lui cet anathème : a Malheur aux prophètes qui prophétisent d'après leur imagination, et disent : Dieu a parlé ainsi, lorsque Dieu n'a point parlé du tout. » Ascelin le redisait au roi comme étant de Fulbert et gravé par lui sur son calice d'or. Béi'enger, mécontent de se voir opposer l'autorité de son maître, d'entendre dire que celui-ci l'avait désavoué d'avance, répondait que cette sentence n'était pas de lui , mais de saint Augustin , et se hâtait de prier Richard, aumônier d'Henri I'^'*, d'intervenir en sa faveur à rencontre des clercs chartrains *. Le roi lui rendit la liberté, mais réunit contre lui à Paris un concile national, où Fou donna lecture de sa lettre à Paulin de Metz, lettre qu'avait interceptée l'évêque d'Orléans. Elle souleva une vive indignation, et les évèques décrétèrent à l'unanimité que si l'auteur de ces erreui's et leurs complices ne venaient point à résipiscence, toute l'armée de France, leclergé en tète, lespoursuivraitetlesassiégeraitjusqu'àl'abjurationouàlamort.
Après cette condamnation, à laquelle l'école chartraine avait beaucoup contribué, Bérenger revint à ses opinions. Mais ses
^ liereugarius Turononsis . p. 'iW,
condisciples ne paraissent pas être intervenus de nouveau. Ils furent absorbés sans doute par les troubles intérieurs que suscitèrent parmi eux l'intrusion de l'évêque Hugues, et les changements nombreux d'évéques qui eurent alors lieu. Peutêtre Robert de Tours les obligea-t-il de respecter son compatriote^ s'il est vrai, comme le dit le moine Paul, qu'il ait été imbu de ses erreurs. Il est plus probable que Grégoire VII s'empara de l'affaire et qu'elle se discuta sur un autre théâtre.
Terminons ce chapitre des sciences sacrées par le Droit ^ et la Liturgie. Une charte de 1128 - signale un Radulphus legis dodus : cette qualification suppose que le droit avait ses clients attitrés et qu'il constituait une branche spéciale : il fallait des légistes pour les jugements. Mais il est difficile de déterminer en quoi consistait cette étude, qui embrassait sans doute le droit civil et le droit canonique.
Pour le droit civil , on voit Fulbert faire appel aux Codes des lois écrites, leges scriptae, et leur emprunter plusieurs expressions juridiques : d'autres fois il se réfère aux Capitulaires de Gharlemagne, dont il possédait des Recueils. Les lois féodales et franques ne devaient pas lui être étrangères : car le Catalogue de Saint-Père du XI« siècle mentionne deux manuscrits ayant pour titre : Leges Ribuariae et Franco et Saxo. Enfin il adressait sur sa demande à Guillaume d'Aquitaine un commentaire du serment de fidélité, de forma fidelitatis, composé d'après les auteurs compétents, ex Ubrorum auctoritate. Ce Commentaire fit loi dans tout le moyen-âge ^
Le droit canon devait lui être plus familier encore. Plus de dix de ses lettres sont des solutions de cas de conscience, à propos des sacrements et de la discipline. Celles qui roulent sur V administration des biens ecclésiastiques et sur la conduite des évèques guerroyants, sont de vrais traités canoniques \ N'oublions pas qu'Olbert de Gembloux, son disciple, à peine parti de Chartres, collabora grandement au Recueil de Canons de Burchard de Worms : il le dicta en maître, dictante et
^ Nous parlons du Droit civil parmi les sciences sacrées, pour le rapprocher du Droit canon.
2 Cart. S. Père, p. 118.
3 P. L., t. lil, col. 2^29.
Mrf., lett. 112. 113.
magistrante. Fulbert parle quelquefois de recueils de Canons qu'il a sous les yeux \ et il cite de nombreux conciles tant anciens que modernes : il possédait entre autres le Pseudo- Isidore (193). — Ces indices, malgré leur rareté, prouvent ^ne certaine étude du droit à Chartres , au XI« siècle.
La Liturgie est représentée dans notre Bibliothèque par le traité d'Amalaire : de officiis eccleslasticis (28). Fulbert lui a emprunté plusieurs passages, l'un sur la signification des vêtements ecclésiastiques, l'autre sur le i)oyy?/>< //s vohiscuin -. Avaiton d'autres auteurs, et faisait-on de la liturgie une étude spéciale ? Il est probable que la pratique des offices divins alors très en vogue, le désir de connaître le sens des cérémonies saintes, devaient attirer sur cette branche l'attention de plusieurs écoliers chartrains ; mais les détails nous font défaut.
Ajoutons en terminant que le Chapitre gardait tous les livres sellant à ces différentes sciences dans une Bibliothèque spéciale. De même qu'à Saint-Père le moine Paul signalait des archives, sicut in archivis nostris Jiahetur scriptiim^ ; inter alia agiographa pênes nos servanlur^; ainsi Fulbert disait dans sa lettre 82'- : Co)ilinentnr quœdam reverenda nohis in privilegiis Romance eccleslœ quœ propter negligentlam nostra m non facile inceninntur in annarïis nostris. Et l'on sait que l'évéque, Thierry et d'autres encore firent plusieurs donations de livres.
En somme, le XI« siècle, jusqu'en 1090, est le grand siècle de l'école chartraine; elle brille alors par ses savants et ses travaux dans le monde entier. Saint Ive et le XIP siècle vont l'élever plus haut encore, pendant quelques années, malgré le voisinage de l'Université de Paris, qui commence à s'organiser^.
' P. I., col. îL'lo. — Goduii , abbé de Bonneval , possédait mi Recueil de Canons, Hist. litt., VII, 150.
^ P. I., lii, col. 232.
3 Cart. S. Père, p. 126.
^ Id.. p. 107.
' l\. L. Poole ignorait touti; crtle liisloire lors(|iril disait qu'on ne savait pas ce qu'était devenue lécole de Chartres après Full)ert, mais il ne se/ionipait pas en conjecturant qu elle avait gardé ses traditions littéraires jusqu'à saint Ive, p. lU.