DES MAITRES
Section P*^. — Cowp d'œ'û général. — La hiérarchie scolaire est coniposée, comme au siècle précédent, des évéques, des chanceliers, des écolâtres et des élèves; toutefois la situation de ces divers personnages a subi quelques légères modifications.
L'évèque possède encore l'autorité suprême: il bâtit l'enceinte des écoles, sans doute dans les dépendances de son palais ; il nomme les chanceliers et les maîtres et surveille leur enseignement. I\ e professe encore lui-même. Nous avons retrouvé une miniature du XI^ siècle où Fulbert est représenté prêchant dans sa Cathédrale, nous en possédons une autre où saint Ive apparaît en docteur, dans sa chaire, avec un de ses disciples à ses pieds ^ Il ne paraît pas que ses successeurs aient suivi son exemple, ils étaient trop chargés d'affaires extérieures, pour vaquer à l'enseignement ; mais ils étaient brillamment remplacés par les chanceliers et les écolâtres.
Gomme dans le siècle précédent, le chancelier s'occupait des études et des actes officiels. Il lisait, en plein chapitre, les lettres venues de Rome ou d'ailleurs ; il rédigeait lui-même celles que les Chanoines envoyaient, et les munissait du sceau capitulaire ; enfin il gardait le dépôt des archives. Le soin de la Bibliothèque lui incombait aussi, et nous verrons Gilbert de la Porrée corrigeant et améliorant les manuscrits. Mais surtout le chancelier enseignait lui-même, avec les maîtres qu'il avait choisis de concert avec l'évèque. Au début, il professait successivement les sept arts, selon le goût encyclopédique du temps . mais il est probable que peu à peu il abandonnait à ses collaborateurs les branches inférieures du Trivium et du Quadrivium , et se réservait , de préférence, les sciences sacrées et rationnelles. Il lui était d'autant plus facile de se consacrer à ces grandes études, que la situation matérielle du chancelier s'était notablement améliorée. Il ne joignait plus à sa charge, les fonctions de doyen, de sous-doyen ou de prévôt: une prébende sufhsamment rentée lui donnait le moyen de vaquer exclusivement aux devoirs de l'enseignenfient.
La dignité du maître avait aussi grandi. Il portait encore le titre de magister scolœ, plus rarement celui de grammaticus. Gomme le chancelier, il figurait souvent dans les chartes, à la suite des chanoines et parmi les lévites. L'évèque le prenait quelquefois pour son conseiller en matière théologique, et l'emmenait aux conciles où ce maître ne craignait pas de prendre la parole. De plus, il avait l'espoir de devenir chancelier, il pouvait même aspirer à l'épiscopat. Trois de nos chanceliers, pendant la première moitié du XII^ siècle, furent appelés à porter la crosse et la mitre.
^ V. Lettres de saint Ive. Mémoires de la Soc, arch. d'E.-et-L., t. VIII, en tête. Tome XI. i\L 10
C'était donc des hommes éminents: leurs biographies intéressent l'histoire littéraire. Nous esquisserons d'abord celles des éxèques,: Ive, Geoffroi, Gosse^iu; puis celles des chanceliers: Ansel, Vulgrin^ Bernard de Chartres, Gilbert de la Porrée, Thierry de Chartres, Ernauld. Bernard de Quimper.
Section IL — Les Évêques. — Saint Ive. — Le plus grand des évêques, et tout à la fois le plus grand des professeurs de ce temps, nous l'avons dit, ce fut Ive de Chartres*. Son influence se fit sentir partout, dans l'Église et dans l'État, dans les affaires politiques et dans les affaires disciplinaires, mais elle est particulièrement remarquable dans Tordre intellectuel qui seul nous intéresse.
Né sur le territoire de Beauvais, d'une famille noble, quoique à Lexemple de Fulbert, il dise le contraire par humilité, Ive fut de bonne heure instruit dans les belleslettres. Jeune encore, il fut envoyé à Paris pour y suivre les cours de philosophie, et c'est là qu'il connut Roscelin. Désireux de pénétrer plus à fond les sciences humaines et surtout les sciences sacrées, il se rendit à l'abbaye du Bec, où le fameux Lanfranc enseignait encore. Il y eut pour condisciple saint Anselme, le futur archevêque de Cantorbéry, qu'il devait recevoir plusieurs fois à Chartres ; il dut y entendre aussi prononcer souvent le nom de Bérenger. Ses progrés dans cette école furent tels que d'élève il devint professeur; il y enseigna pendant trois ou quatre années. A son départ, il fut nommé chanoine delà célèbre collégiale de Nesles, en Picardie, et l'on ne peut douter, que dans ses loisirs, il n'y ait continué ses études commencées à Paris et au Bec. Ses travaux et sa régularité le lirent choisir par Gui, évêque de Beauvais, pour gouverner le monastère de Saint-Quentin qu'il venait de bâtir dans sa ville épiscopale. C'est là qu'Ive appliqua la règle de saint Chrodegand, avec tant de succès qu'on le regarda comme le fondateur des chanoines réguliers, bien qu'il y en eût depuis plusieurs annéesà Romeet à Reims. C'estlà aussi que, joignant la science à la vertu, il se distingua, dit Ûrderic Vital, entre les principaux docteurs de France, par son érudition dans les sciences profanes et sacrées. L'on rapporte qu'il attira aux pieds de sa chaire un grand nombre d'hommes puissants, et qu'il forma de nombreux disciples, dont plusieurs obtinrent un grand renom. Parmi eux on cite Jean, romain de naissance, qui passa de Saint-Quentin au Bec, et devint plus tard évéque
de Tusculum et légat du pape ; on désigne encore un autre Jean*, plus tard évêque de Térouanne, qui mourut en odeur de sainteté. Guillaume, évêque de Paris, en 1095, Galon, successeur de Guillaume et auparavant abbé de Saint-Quentin, Odon, qui fut abbé du même monastère après celui-ci, furent alors ses élèves. Il enseignait, non-seulement la Théologie, mais les Belles-lettres, l'Écriture sainte et surtout le Droit canon. C'est probablement là qu'il commença ses grands recueils canoniques ' .
Il y brillait depuis une vingtaine d'années , lorsque, le siège de Chartres étant devenu vacant par la seconde déposition de l'évêque Geoffroi, le clergé de cette ville vint le chercher pour être son évêque. Nous ne redirons pas les difficultés qu'il eut à vaincre, même avant son sacre, et celles qui l'entourèrent plus tard : nous constatons seulement qu'elles ne l'empêchèrent point de s'occuper des études. D'abord il rebâtit les écoles, scolas fecit -, et y éleva sa propre chaire : il surveilla ses étudiants, et chargea quelqu'un de les observer pendant ses absences ^ Ceux-ci venaient de tous les pays, et particulièrement de l'Angleterre, mais la plupart étaient chartrains : nous citerons en détail ceux qui nous seront connus. Non content de cultiver les lettres avec eux, il était en relations avec les hommes les plus instruits de son temps. Il avait pour correspondants et pour amis, les évêques Hildebert du Mans et Lambert d'Arras; des abbés et des religieux, comme Robert d'Arbrissel, Bernard de Tiron, Guillaume de Breteuil, Geoffroi de Vendôme, Hugues de Sainte-Marie, moine de Fleury; des philosophes comme Roscelin et Manegold; enfin la curieuse et savante princesse Adèle, comtesse de Blois. De plus, il fonda ou réforma, dans son propre diocèse, divers monastères, qui furent autant de foyers d'études: citons Saint-Martin, Saint-Père, Beaulieu,
' Pour saint Ive, voir le Répertoire biographique d'Ulysse' Chevallier et spécialement YMist. litt., \, 10:2-147 et t. Xl, p. 146. P. Unus fuit magnœ religionis et scientiae magister Lambertus (il s'agit des disciples de Lanfranc;, Trajectensis aller vero gui et major ab universis habitus est D. ho, qui post episcopus fuit Carnotensis, qui quantae religionis quantœque scientiœ temporibus SUIS culmen tenuerit hodie quoque testantur et monastena quœ iiistituit et libri quos orduiavit. Hujus itaque servi fidelis... Joannes noster non hebes audilor nec segnis imitator... in brevi adeo profectt ut in Iota Gallia vixaliquis inveniretur qui ei vel vitœ vel doctnnœ prœrogaliva anteponendus ]udicaretur. A. SS., '27 janv. n» 3. — Hist. litt., IX, p. 39.
^ Cart. de N.-D., III, p. 225.
3 P. L., t. 162. col. 30.
Saint-Jean-en- Vallée à Chartres, Bourgmoyen à Blois, Saint - Victor à Paris.
Il mourut en 1115, léguant au Chapitre de très beaux livres liUirgiques revêtus d'or, et à Saint-Jean trente volumes de sa bibliothèque. On composa en son honneur trois épitaphes très louangeuses, dont l'une est l'œuvre de Philippe de Bonne- Espérance ' : une autre qui était gravée dans l'abbaye de Saint- Jean renfermait ce distique :
Jiuns hic antistcs canonum décréta sacrorutn Perlegit, legiim dogmata dau^ brevius.
Arrivons maintenant aux écrits de ce grand pontife. Ils étaient connus au loin, et fondaient son immense réputation. Herrade de Lansberg en avait entendu parler-. Abélard les citait deux ou trois fois dans son Sic et non ; certain casuiste anonyme dont M. Hauréau a signalé le passage s'y référait. Son obit ti'aduit la pensée de ses contemporains : « il était instruit, y est-il dit, tant dans les choses divines que dans la pl)ilosophie. » Herbert de Bosham, en 1202 •^, le représentait « comme un trésor tout rempli des Saintes Écritures, qui jetait un grand éclat sur les prélats, dans les temps modernes, et leur servait de modèle. » Nous passons Sigebert de Gembloux, Robert du Mont, Mathieu Paris, et, après ceux-ci, ïrithème et Baronius. L'Histoire iittéraire résume toutes les louanges des écrivains postérieurs. Elle appelle Ive de Oiartres, « la lumière et l'oracle de l'Église de France en son temps, on pourrait même dire de tout l'Occident. » « Nous croyons pouvoir assurer, dit-elle ailleurs, qu'il n'y a point eu de savants, dans les \l^ et XII<^ siècles, qui ait plus écrit que lui, ni sur un plus grand nombre de matières concernant la science ecclésiastique, quoiqu'il faille reconnaître que c'est principalement dans celles qui regardent la discipline et la liturgie que notre saint et savant prélat s'est distingué. Nous ajouterons qu'il n'y en a guère eu non plus qui ait traité chaque matière avec plus d'ordre, de netteté, de solidité et d'érudition que lui, en sorte qu'il a été un des plus grands et des plus habiles Jwrnmes de son temps en tout genre *. «
' Du Hoiilay. Hisi. Univ. Par., I. ()i3.
- .loiiniaiii. Efluration des femmes au moyen-fif/r, p. 21, dans les Excursions historiques et philosophiques p. iSO.
^ P. L.. t. niO. col. l-2Ui.
4 Hist. lilt., X. p. 117.
Ive écrit lui-même qu'il a composé plusieurs ouvrages : CoUectiones canonum et alla mea opuscula tibi transniitto ^ . Sigebert de Gembloux cite le Recueil de ses lettres -. Il a fait d'autres ouvrages, qui, dans leur ensemble, se rattachent au droit canon et au genre épistolaire d'abord , puis à la liturgie , à la pastorale, à l'exégèse, à l'hagiographie.
Les travaux d'Ive de Chartres sur le Droit canon ont beaucoup exercé les critiques, et l'on n'est pas encore fixé sur le nombre de ceux qu'on doit lui attribuer. Lui-même, dans le texte cité plus haut, ne précise rien : il parle de collections , comme s'il en avait composé plusieurs ; au contraire, l'anonyme de Molk et Sigebert de Gembloux ne semblent en connaître qu'un seul ; composuit insigne volumen Canonum 3. Les modernes sont aussi divisés : les uns ne lui accordent qu'un seul recueil, la plupart lui en reconnaissent deux, enfin certains autres, après Theiner, n'hésitent pas à lui en attribuer trois, qui seraient d'ailleurs les remaniements successifs d'un même travail. Sans oser rien trancher, nous nous rangeons plus volontiers à l'avis de ces derniers, et nous sommes porté à croire qu'Ive de Chartres composa successivement ce que Theiner appelle la Trlpartita, puis le Panormm , et enlin le Decretum, \
La Collection Tripartita est un recueil de matériaux, ordonnés chronologiquement, et répartis en trois chapitres, consacrés, le 1^"^ aux Décrétales des Papes, le 2^ aux Conciles, le 3« aux Pères et aux Lois romaines. Elle se trouvait dans un manuscrit du XIL' siècle appartenant à l'abbaye de Josaphat , et les moines la croyaient écrite de la main même du saint pontife. Celui-ci l'aurait rédigée, vers la fin du XI^ siècle : car on ne l'a jamais citée auparavant, et les dernières lettres pontificales qu'on y rencontre sont du pape Urbain IL Theiner, le premier auteur de cette attribution, estime que la TriparUia fut faite en vue de la Panormie.
Celle-ci n'est que la mise en ordre logique des matériaux recueillis et classés chronologiquement dans la Collectio
' Ive, Lettre m'i.
- De scriptoribus ecclesiasticis , cap. 157, P. L., t. 160.
^ Id. op. cit.
'■* V. Theiner, P. L., t. 161, XLIX. — Recherches et nouvelle étude sur les Recueils de Droit canon , attribués à Yves de Chartres^. M. l'abbé J. R. Menu. Paris, 1880.
tripartita. Elle comprend huit parties se succédant systématiquement, et renfermant chacune, également dans un ordre logique, les Décrétales des Papes, les Canons des Conciles, les textes des Pères ayant trait aux questions posées. Ces questions elles-mêmes se rapportent à la Foi, aux Sacrements, à la Morale. — Que cette Panormie soit l'œuvre d'Ive de Chartres, c'est ce que l'on a toujours pensé. Tous les copistes la font précéder d'un prologue qui est certainement de lui. Le Codex Patavinns lui donne ce titre : Exceptiones Canonum Ivonis Carnotensis. Quatre manuscrits, cités par VHistoire littéraire^ portent son nom. All)éric des Trois-Fontaines rapporte que Hugues, évèque de Châlons, composa un Manuel des Décrets, selon la Panormie d'Ive de Chartres : ce sont ses propres termes.
Il serait plus important de savoir si saint Ive est bien, comme on l'a généralement cru, l'auteur du Décret: car cet ouvrage est, de tous ceux qui le précèdent ou qui lui ressemblent, le plus remarquable en ce temps pour la France. L'analogie de ce recueil avec la Panormie confirme bien la tradition. Le Décret n'est en vérité que la Panormie dédoublée et développée : celleci a huit parties ; le Décret en a dix-sept dont les seize premières sont distribuées dans le même ordre. Il reproduit tous les textes de la Tripartita et de la Panormie, et il en ajoute beaucoup de nouveaux.
Malheureusement, en dehors de cette ressemblance intrinsèque du Décret avec la Panormie, on a fort peu de preuves historiques pour établir qu'Ive en est l'auteur certain. Tous les imprimeurs le lui ont attribué ; c'est une grande présomption en sa faveur, car il est prol)able qu'ils l'ont fait sur la foi des manuscrits où ils lisaient son nom : ils ont pu y être poussés aussi par la présence presque constante du prologue de la Panormie en tête du Décret et par l'attribution à saint Ive d'abrégés canoniques correspondant évidemment à des chapitres du Décret. Mais on ne peut aller plus loin. Si cependant les raisons qui militent pour Ive de Chartres sont peu nombreuses et assez peu décisives, celles qui militent contre lui sont encore plus dénuées de valeur. On objecte que le Décret, au chapitre des Canons, en renferme qui sont postérieurs à saint Ive, mais c'est une difficulté vaine; car on sait que les copistes tenaient ces sortes de compilations à jour, et y ajoutaient à leur rang les règlements conciliaires, survenus depuis l'achèvement de l'ouvrage. On objecte encore que ce Ilecueil si
important est néanmoins très rare ^ ; cette rareté s explique encore très bien par le volume de ce manuscrit trop gros pour être bien multiplié, et par le succès presque immédiat de la grande compilation deGratien. Le Décret du moine de Bologne a tué le Décret d'Ive de Chartres ; sans l'apparition du premier, le second aurait probablement été le livre classique des étudiants en droit, et nos écoles auraient été l'un des berceaux les plus curieux de cette science.
En résumé, Ive de Chartres a d'abord réuni ses matériaux dans la Trlpartïta, selon l'ordre chronologique ; il les a disposés ensuite brièvement, selon l'ordre logique ou des idées, dans la Panormie ; enfin il les a repris et développés et même un peu augmentés dans le Décret, toujours en suivant l'ordre logique de la Panormie. Cette filiation des trois éditions est un argument en faveur de l'unité de leur auteur. Celui-ci a repris son travail plusieurs fois ; il l'a commencé à Nesles, poursuivi à Saint-Quentin de Beauvais, et achevé peu après son arrivée à Chartres, pour répondre aux consultations qui lui arrivaient de toute la France et pour remettre à ses élèves une encyclopédie, comme on n'en avait pas encore. Ce sont là des hypothèses vraisemblables, mais encore, même après Theiner et l'abbé Menu, fort contestées -.
Les Lettres de saint Ive lui appartiennent du moins avec certitude ; signalées par les contemporains, elles portent, soit réunies, soit isolées, son nom ^ On en compte 280 ayant pour objet la doctrine, les mœurs, la discipline, la politique, en un mot toutes les affaires qui pouvaient être soumises à l'autorité ecclésiastique. Sigebert les a proclamées très utiles^ et Albéric, très morales ; elles renferment l'application concrète, à des cas particuliers, des règles recueillies dans les collections canoniques, et prouveraient à elles seules la nécessité pour saint Ive de posséder et au besoin de créer une somme des Canons en vigueur ; un grand nombre d'entre elles sont des réponses savantes à des consultations. Ainsi le restaurateur des écoles de Fulbert ressemble encore sous ce rapport à son illustre
^ 11 ne l'était pas du tcDips de Vincent de Beauvais, Spéculum historiale. 1. XXVI. c. 81.
2 Paul VioUet, Précis de l'histoire du droit français, p. 53. — Tardif. Hist. des Sources du Droit Canon, p. 170.
^ V. Les Lettres de saint Ive, traduites p. M. Merlet, t. VIII des Mémoires de la Soc. Arcli. d'E.-et-L. — Essai sur Ive de Chartres d'après sa correspondance, par Ms'' Foucault, 1883.
devancier. Il a laissé comme lui une série de Lettres qui sont des monuments curieux pour l'histoire de l'Église.
x\utre trait'de ressemblance. Comme Fulbert, saint Ive a proj^oncé plusieurs sermons. Quelques-uns sont restés inédits dans les manuscrits, et les Bénédictins en signalent trois de cette sorte. Ceux qui sont imprimés sont au nombre de 24. Les trois premiers ont un caractère lituBgique et sont des instructions synodales, sur les Sacrements, les Ordres sacrés, les Vêtements sacerdotaux. Le quatrième a pour sujet la Dédicace des temples chrétiens. Le cinquième et le sixième sont dogmatiques. Ce sont de vrais traités, rappelant ceux de saint Anselme et intitulés, l'un : Des rapports du sacerdoce antique et du sacerdoce nouveau ; l'autre : Pourquoi Dieu est-il né et at-il soufferte Ils servent de préface aux Sermons du temps, qui, au nombre de quatorze, roulent sur les fêtes liturgiques qui s'échelonnent de lAvent à l'Ascension. Sans doute il y en avait une seconde série, maintenant pei'due, pour le reste de l'année. C'est de cette série que faisaient sans doute partie le 22'- sermon sur le Pater, le 23e sm» le Symbole, le 24^ sur le luxe des habits, enfin le dernier sur la gloire des martyrs.
On a encore attribué à saint Ive différents opuscules, entre autres un Commentaire sur les Psaumes qui n'a jamais été publié, une Vie de saint Augustin d'après ses Confessions et l'écrit de Possidius, une Chronique allant de Ninus à l'an 1034, et enfin un traité des Divins offices appelé Micrologue. Mais ces deux derniers ouvrages lui sont vivement contestés. Pour la Chronique, certains manuscrits anciens et des écrivains presque contemporains, tels que Nicolas de Clairvaux (1176), l'inscrivent sous son nom. Mais les Bénédictins l'attribuent avec plus de raison à Hugues de Sainte-Marie, moine de Fleury. L'erreur des autres auteurs provient sans nul doute de ce que ce rehgieux soumit son histoire à Tévéque de Chartres en le priant de la corriger; il la lui dédia [)ar une lettre dont il a fait le Prologue de son ouvrage.
Quant au Micrologue', il a été récemment le sujet dune controverse aussi curieuse que savante entre deux bénédictins de Maredsous, dom Bœlimer et dom Germain Moi'in. Le premier, après une recherche et une étude' très approfondie des manuscrits, confirmait l'antique attribution de ce traité liturgique à saint Ive ; le second, au contraire, le lui retirait
' Hisi. nu., viii, \m.
pour en faire honneur à Bernold de Constance. Dom Germain Morin nous paraît avoir raison, et il n'y a pas lieu de ranger le Microlocjue parmi les œuvres de notre pontife '. Malgré cette suppression, il lui reste assez d'écrits pour justifier son influence littéraire.
Section III. — Les Évêqiies, successeurs de S^ Ive. Geofjroi et Gosselin. — Les successeurs de saint Ive furent Geoffroy et Gosselin de Lèves.
Les Bénédictins n'avaient pas d'abord accordé de place dans \q\xv Histoire littéraire à Geoffroy de Lèves'' (1115-1148)^ parce qu'il n'a laissé que quelques lettres". Mais au tome XIII, ils se sont ravisés et lui ont consacré un article. Sa vie fut toute entière absorbée par les grandes affaires de l'Église. Les papes Pascal II, Innocent II, Honorius II, Calixte II l'honorèrent de leur confiance. Innocent II, après l'avoir visité à Chartres en 1131, le lit son légat pendant plus de quinze ans. Geoffroy assista à plus de dix conciles, il alla trois fois en Aquitaine et deux fois à Rome. Mais tant d'occupations, en l'empêchant d'écrire, lui fournirent l'occasion de parler souvent, d'entrer en relations non seulement avec les princes et les évèques, mais avec beaucoup de personnages instruits, et de traiter des questions de théologie et de discipline, aussi bien que des négociations d'affaires 2.
Dans ces diverses circonstances, il fît preuve d'une vertu à laquelle tous ses contemporains ont rendu hommage : il montra aussi le savoir qu'il avait acquis dans sa jeunesse. Après ses premières études à Chartres, il avait suivi les leçons d'Abélard ou de Guillaume de Champeaux, si nous en croyons du Boulay '*. Evéque, il se fit une véritable réputation d'éloquence : « au concile de Reims , en 1119 , dit Orderic Vital , il brilla parmi les maîtres de la parole, et excita la jalousie des écolâtres les plus diserts et les plus amis de la philosophie. )) il parla au concile de Beauvais, en 1120, pour la canonisation de saint Arnoul ^ ; au concile de Soissons. en 1121, pour Abélard ^ ;
' Revue bénédictine de Maredsous, t. VIU, 1891, p. 193, 385.
2 Hist. litt., XII, II, iiKrod. XIII.
^ GaUia Christiana^ t. VIII, col. 1134.
* Du Boulay, Hist. Un. Par. II, 15.
3 Id., Il, 62. — Order. Vit. 1. XII, c 10. P. L., t. 188, col. 880. ^ Abélard, Historia Calamitatum. P. L., t. 178, col. 150.
au concile de Chartres, en 4124. contre le mariage de G. Cliton ; au concile de Troyes, en 1128, pour les Templiers ; au concile de Reims, en 1131, pour les Chartreux. La même année, il j^récha devant le pape, l'ahbé Thomas et Abélard, à ^lorigny prés d'Étampes ^ : il porta la parole dans ses légations d'Aquitaine, de Tours, de Dol, de Milan, et dans bien d'autres occasions, que l'histoire n'a pas relatées. Son talent devait être très grand, car il faisait bonne figure, même à côté de saint Bernard qui l'accompagna plusieurs fois, et il convertit les tenants de l'antipape Anaclet. Aussi le Xécrologe de Notre- Dame l'appela un prédicateur adtnirahle de la doctr'nie divine, et la Chronique de Morigny le réputait « aussi versé dans les lettres qu'habile dans les affaires. »
Nous n'avons de sa plume qu'une lettre à Suger - et une autre au pape, après le concile de Sens; mais nous connaissons ses correspondants : c'était Geofîroi de Vendôme, Pierre de Cluny, Etienne de Garlande, et surtout saint Bernard, qui vint le voir deux fois à Chartres, en 1131 et en 1150, et le suivit dans ses missions. L'abbé de Clairvaux a cité sept ou huit fois l'évèque de Chartres, dans ses Lettres et son traité de la Considération, et toujours avec beaucoup d'éloges; ils étaient si liés dans l'esprit des peuples, qu'un moine crut les voir apparaître tous deux ensemble^. De son côté, Geotfroi professait pour saint Bernard une profonde vénération : un jour il lui demanda plusieurs de ses ouvrages, et il accepta la dédicace d'une des Vies de cet abbé, qui furent écrites après sa mort. Abélard ne lui était pas indifférent : Geoffroi le défendit chaudement- à Soissons, en 1121, mais il l'abandonna plus tard, lorsqu'en 1131, Guillaume de Tiiierry lui eut dénoncé ses erreurs sur la Trinité, dans une letti'e adressée simultanément à saint Bernard et à lui \ L'archidiacre Arnoul de Lisieux lui dédia son livre du Schisme, où il le vante autant qu'il rabaisse Girard d'Angoulème '' ; Gautier de Compiègne, prieui- de Saint-Martin, lui ofiVit son Recueil des Miracles de Notre-Dame^, et Geolfroi
< Du Houhiy, II, 113.
- P. L., t. I8(), col. 1399.
^ V. Fisquet, Francç pontificale, Chai'trcs, p. 88.
* Hisf. lilt.. XII. 97. — /'. L.. t. ISO.
5 Du Boulay. Hi.st. Un. Par., II. 558.
^ P. L.. t. 173, col. i:{79. — Hist. lift. Xll. 19I--2.
le Gros de Tiron sa Vie du B. Bernard ' ; le versificateur du livre des Rois lui fit hommage de sa poétique traduction. Nous verrons dans la suite les écolâtres qui fleurirent à ses côtés. Si l'on ajoute à ces personnages, dont il fut l'ami ou le protecteur, les monastères et par suite les centres d'étude qu'il fonda, comme Josaphat, ou qu'il ranima, comme Saint-Martinau-Val, Saint-André, Saint-Jean-en-Vallée, Coulombs : si l'on se rappelle encore qu'il rétablit dans son Chapitre une sorte de vie commune, on comprendra que, sans avoir beaucoup écrit, sans avoir enseigné lui-même, il ait maintenu aux écoles l'élan que saint Ive leur avait imprimé. Son épiscopat est assurément la plus belle époque des écoles de Chartres, la plus féconde en écrits, la plus riche en écolâtres fameux, pendant le XII« siècle.
Gosselin de Lèves* (1148-1155), son neveu.et son successeur, soutint cette prospérité. Après avoir demeuré quelque temps à Chartres, il ayait été, si l'on en croit Du Boulay, un maître très célèbre et très méritant dans l'Académie de Paris -. Les clercs chartrains, en annonçant son élection à l'abbé Suger, régent du royaume, le qualifièrent d'homme lettré, virum litteratum. Malheureusement il siégea peu de temps, et n'a laissé qu'une lettre sans importance au même Suger ^, et des chartes pour les monastères de Josaphat, Saint-Cheron, Saint- Jean, Beaulieu, et en faveur du Chapitre. Son épitaphe et le Nécrologe de Notre-Dame vantent les beaux présents d'objets d'art qu'il fit à sa cathédrale, mais ils se taisent sur ses relations avec les écoles. C'est que déjà leurs maîtres, suivant l'exemple de Gosselin lui-même, les abandonnaient pour porter à Paris leur science et leur gloire. C'est du temps de Gosselin que commence leur décadence.
Section IV. — Les Chanceliers : Ansel, Vulgrin. — Sous l'épiscopat d'Ive, de Geoffroi et de Gosselin. c'est-à-dire de 1090 à 1155, la chancellerie fut occupée par sept titulaires : Ansel, Vulgrin^ Bernard de Chartres^ Gilbert de la Porrée, Thierry de Chartres ^ Arnaidd, et Bernard de Moélan.
Ansel est aussi peu connu que Gauslin, son prédécesseur : de son temps, saint Ive n'avait pas encore rendu aux écoles
^ P. L., t. 172, col. 1361. Souchet l'a publiée, 1649.
2 Du Boulay, II, 153.
3 P. L, t. 186, col. 1400.
l'éclat qu'elles devaient bientôt jeter. On trouve son nom dans deux chartes de ce prélat : lune, qui est sans date, le marque au milieu des autres témoins, toutefois avec le titre de chan- ^celier : Tautre, qui est datée, a été rédigée par lui; elle se termine ainsi : Cette charte a été donnée par le chancelier Aiisel, aux Kalendes de juillet, indiction i""*^, Van i093 de Vlncarnation^. Chose remarquable, on ne trouve Ansel dans les documents que cette année-là ; il ne paraît point auparavant, il ne paraît point après, même dans le Nécrologe qui ne renferme pas sonobit. Serait-ce lui qui devint évéque de Beauvais de 1096 à 1099'? Saint Ive connaissait particulièrement cet évéque : il écrivit en sa faveur aif légat Hugues de Lyon. Peut-être avaitil amené Ansel à Chartres avec lui, et, après lui avoir conlié la chancellerie, l'avait-il fait nommer évéque de Beauvais, sa patrie? Si le fait n^est pas certain, il est très vraisemblable; il explique l'absence de ce chancelier dans les documents, surtout dans rObituaire et s'accorde très jjien avec la eln*onoloffie -. Dès 1099, on rencontre un autre chancelier qui faillit aussi devenir évéque : c'était Vulgrin. Ce personnage tint près de saint Ive la place qu'Hildegaire occupait près de Fulbert : il fut son protégé et son favori. Le pontife lavait levé sur les fonts du baptême, et l'avait toujours gardé à ses côtés. Chanoine dès 1092, il devint peu après chancelier, et il garda cette charge après la mort de son bienfaiteur jusqu'en 1119. Pendant cette longue période de temps, il signa plus de vingt chartes •'•, presque toujours avec son titre. Souvent il les rédigea lui-même ; alors il l'indiquait en se servant de la formule déjà employée par Gauslin et Ansel : Data per manum Viilgrini cancellarii.
Le pape Pascal II le vit deux fois, en Tannée 1007 : une première fois, lorsqu'en revenant deDol, il célébra les fêtes de Pâques à Chartres ; une seconde fois, au concile de Troyes, où saint Ive malade avait envoyé Vulgrin pour le représenter. Dans ces deux entrevues, le pontife apprit à connaître le chancelier de Chartres : aussi, lorsque les clercs de l'Église de Dol, appuyés par Etienne, comte de Chartres, le lui demandèrent pour évéque, il le leur accorda sans hésiter. En vain
* Cart. S. Père, p. -266. — Lettre 285 de S. Ive, /'. L., t. 162, col. 285.
- Lettres de Saint Ive, Merlet, v. lettre 55.
3 V. (jirl. de Mnrmoutier pour le Danois, de Snint-Pére, de Notre- Dame, de Saint-Jean, de Sainl-Chmou.
Vulgrin opposa au pape les plus énergiques refus : celui-ci maintint sa décision. De retour à Chartres, Vulgrin supplia saint Ive de plaider sa cause près de Pascal, d'Etienne et des clercs de Dol. L'évêque y consentit et ses lettres sont le plus bel éloge de Vulgrin. a A son retour du concile de Troyes, écrivait-il au pape, notre fils Vulgrin, chancelier de notre église, s'est plaint amèrement de ce que l'Église de Dol, par l'organe des clercs qu'elle a délégués près de votre Excellence, l'a choisi en Aotre présence pour son évêque, et de ce que votre Paternité a donné son consentement à cette élection, sans vouloir prêter l'oreille à ses excuses malgré leur valeur. Sans doute il est versé dans les lettres ; il est orné de bonnes mœurs : cependant, il allègue, avec beaucoup d'instances et une grande humilité, son insuffisance, et proteste qu'il aimerait mieux souffrir mille maux que d'affronter la charge d'évêque en notre temps '. Nous implorons votre Clémence, disait-il en terminant, la priant même avec importunité de ne point enchaîner notre frère par les liens de l'obéissance ; nous devons en effet pourvoir à son salut, autant qu'il nous est possible, puisque nous l'avons levé des fonts sacrés. »
Ive écrivait de même au comte Etienne et au clergé de Dol : (( Nous vous remercions de la bonne intention que vous avez eue en élisant pour votre archevêque notre fils Vulgrin, recommandable par ses mœurs, célèbre par sa scioœe. Mais votre désir ne se réalisera pas, croyons-nous ; car notre cher fils ne veut point acquiescer à votre choix, et il n'est pas en notre pouvoir de l'y forcer. Il a écrit, ainsi que moi, au seigneur Pape, pour lui transmettre ses objections, et écarter, si c'est possible, le fardeau de l'épiscopat. Demandez-le donc vousmême au Pape : pour moi, je ne le contraindrai que dans la mesure où le Pape l'obligera lui-même. »
Pascal II se laissa: toucher; et les clercs de Dol, à la place de Vulgrin, choisirent un autre personnage illustre, Baudry de Bourgueil. Le chancelier de Chartres resta donc près de son évêque, rédigeant ses chartes et travaillant à la décoration de la Cathédrale. Il donna 30 livres pour l'orner et fit argenter une châsse. Vers 1119, il se retira dans l'abbaye de Saint- Jean, où il mourut le 25 mai, comme on le voit dans son obit-. Il laissait pour le remplacer dans la chancellerie un maître d'école
1 P. L., t. 162, lett. 176, 178% col. 17$, 180. -^ Cart. de N.-D., 111, p. 118.
qui avait enseigné sous lui et que la gloire environnait déjà : c'était Bernard de Chartres**.
Section V. — Les Chanceliers {suite). Bernard de Chartres. — On a beaucoup écrit sur cet écolàtre. Après les Bénédictins, MM. Cousin, Hauréau, Barach, Deniimuid \ ont essayé d'éclaircir son histoire. Ils l'ont dabord identifié soit avec Bernard de Moélan, évéque de Quimper, soit avec un autre Bernard, très fameux, surnommé ISilcesler ou Silvestris. Bans un article des Lettres Chrétiennes -, nous avons, le premier, soutenu que Bernard de Chartres était absolument distinct de ses homonymes. Jusqu'alors on les confondait ensemble, parce qu'on les croyait contemporains et qu'on découvrait entre leurs idées philosophiques et leur style de très grandes ressemblances. jSous avons établi que notre Bernard était dune époque antérieure à celle des deux autres. M. Hauréau reconnut après nous qu'il fallait distinguer l'écolàtre chartrain de Bernard Silvestris et de Bernard de Quimper, mais en substituant une raison nouvelle à la nôtre qu'il n'admettait pas. D'après lui, Bernard de Chartres vécut dans le même temps, mais non dans le même lieu que ceux-ci ; il était à Tours, quand les autres vivaient à Chartres ou à Quimper. Enlin, M. Langlois dans un article sur Maître Bernard, publié danshi BiJjliothèque de l'Ecole des Chartes % a repris l'opinion traditionnelle sur l'identilication de ces divers personnages. Il a rejeté notre argument de chronologie sur la foi de M. Hauréau; il a refusé toute valeur à l'argument tiré par ce dernier de la différence des lieux ; puis ajoutant de nouvelles analogies littéraires, très frappantes, aux analogies philosophiques déjà constatées par les anciens auteurs entre Bernard de Chartres et Bernard Silvestris, il a de nouveau conclu à leur identité.
Nous maintenons notre première opinion, d'autant plus que nos contradicteurs, M. Hauréau d'abord, et, d'après lui, M. Langlois, trompés par une erreur matérielle des éditeurs
' Hist. litl., Xll, i>6J-74, XXIX, 56U. — Liroii, bibl. chart., 48-50. — Sitifjtd. hist., 111, oôl-G. — Cousin, Ouvr. inédits dAhelurd, CXXV, 6^7. — Deiuiinuiil, Ue Bernaido Curnotensi, 1873. — Barach, Bernardus Sdvestris, Iniisluuck, 1876. — Hauréau, Hist. de la Phil. scolast, 1872, i. ch. XVI, et (lillV-n'iites leclurt'S à rAcadéiiiie, en 187:2 et 1883, surtout Mémoire sur quelques chanceliers de l'Eglise de Chartres, dans les Mémoires de TAcadémie, XXXI, 2- p. 77-86.
- Lettres chrétiennes, t. V. p. 393.
3 }hnlre Bernard, t. LIV, 18U3.
du Cartulaire de Notre-Dame de Chartres n'ont pu comprendre toute la valeur de la preuve que nous empruntions à la chronologie, pour établir l'antériorité de Bernard de Chartres sur les autres. D'ailleurs la biographie de cet écolâtre va mettre en pleine lumière, nous l'espérons, cette antériorité, en montrant qu'il vécut à Chartres et y mourut avant 1130, longtemps avant Bernard Silvestris qui écrivait encore à Tours, de 1145 a 1153, et avant Bernard de Moélan, qui futévèque de Quimper, de 1159 à 1167.
Othon de Friesingue ' et Abélard - nous apprennent que Bernard avait un frère nommé Thierry et que tous deux étaient bretons d'origine, (c Cette terre, dit le premier en parlant de la Bretagne, est féconde en clercs doués d'un esprit fin et appliqué ; tels furent les deux frères Bernard et Thierry, hommes très doctes. » Dans sa Théologie chrétienne^ Abélard cite» parmi les compatriotes d'Éon de l'Etoile, né près de Loudéac (( deux frères qui se comptent, dit-il, parmi les principaux maîtres, et dont l'un, sectateur des anciens philosophes, ose soutenir que Dieu n'est pas antérieur au monde. » Ce dernier trait, où nous reconnaîtrons une des doctrines de Thierry, prouve bien quAbélard parle de Bernard et de Thierry.
De ces deux frères, contrairement à ce qu'on a répété, Bernard était l'aîné. Thierry est cité le second par Othon de Friesingue ; nous verrons qu'il est signalé pour la première fois en 1121, et pour la dernière en 1148. Bernard apparaît et disparaît beaucoup plus tôt. Du Boulay 3 le montre, avec assez de vraisemblance, mais sans avancer de preuves, à Paris en 1089, et dit qu'il s'y rencontra avec Anselme et Raoul de Laon, avec Vulgrin, chancelier de Paris, et le célèbre Roscelin de Compiègne. Othon de Friesingue confirme ce fait, en nous apprenant, dans un texte où il affecte de préciser les temps et les lieux % que Gilbert de la Porrée vint l'entendre à Chartres, avant d'aller à Laon sous Anselme et Raoul. Parlant des maîtres de Gilbert, il les énumère ainsi : qualis primo fuit Hilarius Pictaviensis, post Bernardus Carnotensis^ ad ultimum Anshelmus et Radulphus Laudunensîs. Or,
< P. L., t. 188, col. 1250.
- Id., Tlieologia christiana, tom. 178, col. 1286.
3 Hist. Un. Par., I, 482.
^ M. Hauréaii a tort de nier cette précision, Hist. de la phil. scoL, I, 448.
Anselme mourut en 1117; Gilbert entendit donc Bernard avant cette année-là. et il en résulte que Bernard enseignait à Chartres plusieurs années avant 1117 : ce qui est contirmé par les chartes. La première, où se voit son nom, est une charte de 5aint-Jean-en- Vallée, lixée avec certitude en 1114; et il se trouve dans plusieurs autres de 1115, 1118, 1119 '.
Dans la plupart de ces pièces, il signe après le chancelier Vulgrin et prend le titre de magister scolae. Mais lorsque Vulgrin se retire, vers 1119, à Saint-Jean, il devient à son tour chancelier. Il apparaît, en cette qualité, dans une charte sans date de 1119 à 1124 -. et dans une autre datée certainement de 11:24 '-^^ tandis que son frère Tliierry, dans les ) mêmes pièces, s'attribue le titre de magister scolae, que luimême venait de quitter. Mais dès 1126, il est remplacé dans la chancellerie par Gilbert de la Porrée, qui signe comme chancelier une charte de cette année *. t
Que devint-il ensuite? MM. Hauréau et Langlois croient qu'il alla de Chartres à Paris, et ils le reconnaissent dans ce Bernard, signalé, parmi les maîtres de la montagne Sainte- Geneviève, dans une poésie écrite après le 16 juillet 1141 s. Us le regardent encore comme le destinataire d'une lettre écrite aussi en 1141 par Gilbert de la Porée à un de ses maîtres nommé B. ^. Puis, poussés par ses ressemblances littéraires et philosophiques avec Bernard Silvestris, ils l'identilient avec lui et le font vivre jusqu'en 1153.
C'est ici que nous nous séparons d'eux. Nous j&Foyons, en effet, pouvoir établir que Bernard mourut avant',102^ ou, au moins, avant lOoO. Les chartes, à elles seules qui le montrent chancelier en 1124, puis remplacé en 1126, suflîraient à le prouver. On ne quittait guère une pareille dignité que pour mourir ou poui- en obtenir une plus élevée, surtout à l'âge auquel Bernard était alors parvenu, âge que nous déterminerons bientôt. Mais Tobit de Bernard que nous possédons encore et dont nous pouvons fixer la date, conlirme l'induction suggérée par les chartes, et tranche la question.
' Cait. de S. Jean, Bibl. pub. de Chartres, ii° 1312, f« 1 et 3.
- Un Manuscrit chavirai u iJu Xh siècle, p. 1%.
3 Cari. S. Père, p. 40'J.
Wd., p. -206, 307.
* iMémoires de l'Acad. des Insc. et Belles-Lettres, t. XXVlll, '2" p. Mémoire sur quelques maîtres du XII^ siècle.
*■' liibl. de l Le. des rhartes. iS.Vj. p. iOi.
Cet obit se trouve dans le premier Nécrologe chartrain, actuellement conservé à la Bibliothèque de Saint-Etienne. Ce Nécrologe fut ouvert en 1027, et nous avons prouvé récemment qu'il avait été fermé certainement entre 1124 et 1130. Nous avons constaté que les derniers obits qui y sont insérés ne descendaient jamais au-dessous de cette date, tandis que les premiers obits connus du Nécrologe suivant ne remontaient pas au-delà, mais partaient de cette époque. Or, l'obit de Bernard est mentionné dans le premier Nécrologe ; on l'y inséra au moment précis où on quittait celui-ci pour en former un second. Dans ce second Obituaire, la notice consacrée à Bernard est plus précise. Dans le premier, elle était ainsi conçue, sous la rubrique du 2 juin : Bernardus suhdiaconns et cancellarius Sanctœ Mariœ qui dédit huic ecclesiœ lihros suos ; dans le second, elle est reproduite avec les mêmes termes, mais elle contient le nombre des livres donnés : qui dédit huic ecclesiœ viginti quatuor voluinina librorum. Gomme si le passage d'un Nécrologe à l'autre s'était effectué entre le moment de la mort de Bernard et celui de la remise de ses livres au Chapitre.
M. Hauréau n'a point accepté cet argument, et il a rejeté bien après 1130 la clôture du premier Nécrologe. Cette date est fausse, dit-il, puisque nous voyons figurer au même Obituaire le diacre Herbert Belotin \ signataire d'une charte du 14 janvier 1139 ^, le vicomte Geoffroy % mort en 1152, enfin le chanoine Geoffroy Bonnel % qui vivait encore en l'année 1169 ^ (( L'argument invoqué par M. Clerval, conclue-t-il, n'a donc pas de valeur. )) Nous ne répondrons qu'un mot. C'est par erreur que ces trois personnages ont été attribués par les éditeurs du Cartulaire au premier Nécrologe ; nous avons eu sous les yeux le manuscrit original, aucun d'eux n'y figure ". Notre argument reste donc entier, et l'obit de Bernard doit se fixer entre 1124 et 1130.
Cette date concorde avec les indications générales fournies par Jean de Salisbury sur cet écolâtre. Plusieurs fois, dans son
< Cart. deN.-D.. III, 81.
-^ Id., I, 48.
3 Id., III, 86.
s hL, I, 183.
^ Voir ce Nécrologe publié dans Un manuscrit chartrain du XI^ siècle, p. 149-186.