‹ Les écoles de Chartres au moyen-âgeChapitre 26 sur 107 · IV · texte numérisé non relu

IV

Sinon ad praesens constat quandoque necesse.

Ergo super tali qui luget conditione

Aut parum aut minimum claret rationis hahere '.

Nous avons d'autres vers de Bernard, que Jean de Salisbury nous a aussi conservés; mais ils faisaient partie soit d'un poème moral sur l'éducation, soit d'un recueil de sentences détachées, car ils roulent sur les qualités nécessaires à l'étude.

Mens humilis, studium quœrendi, vita quieta , Scrutinium tacitum, paupertas, terra aliéna : Hœc reserare soient multis obscura legendo -.

Ces vers, dont Jean de Salisbury goûtait plus la sagesse que la poésie, ont été souvent reproduits dans les manuscrits et imprimés. Jean de Salisbury leur a consacré tout un chapitre de son Polycratique, et Hugues de Saint-Victor les a encore plus longuement commentés. Ce dernier trait prouve qu'ils étaient publiés quelque temps avant 1141, date de la mort de ce savant religieux.

L'auteur du Métalogique rapporte encore que Bernard de Chartres avait tenté de réconcilier Aristote et Platon. Avait-il fait un livre spécial dans ce but, ou bien essayait-il cette rude besogne dans son Exposition de Porphyre ? Nous ne le savons ^.

D'ailleurs Jean de Salisbury s'applique moins à tracer la liste des écrits de Bernard de Chartres qu'à décrire son rôle philosophique et littéraire. Il expose avec complaisance son opinion et celle de ses sectateurs dans la querelle des Universaux ; il dépeint encore avec plus d'amour ses procédés pédagogiques et littéraires, et le morceau qu'il leur consacre sera l'un des plus intéressants pour l'histoire des études.

Section VI. — Suite des Chanceliers : Gilbert de laPorrée. — Gilbert de la Porrée * , nous l'avons déjà dit, fut le successeur de Bernard de Chartres dans la chancellerie. Né à Poitiers, d'une famille noble (vers 1076), il consacra son enfance aux arts libéraux, sa jeunesse à la philosophie, tout le reste de sa vie aux Saintes Écritures. Ce témoignage du doyen Laurent est précisé par Othon de Friesingue. (( Dès son adolescence, dit-il. Gilbert se mit sous la discipline des grands maîtres, se fiant

* Métalog., cit. loco.

2 Polycrat., VII, 13.

3 Métal., II, 17.

plus à leur autorité qu'à son génie. Ces maîtres furent d'abord Hilaire de Poitiers, puis Bernard de Chartres, enfin les deux frères Anselme et Raoul de Laon. Près d'eux, il puisa non pas un petit mais un grand savoir, restant longtemps sous l«ur férule, accordant ses mœurs et sa conduite avec sa science. Il appliquait son esprit, non aux jeux ni aux plaisirs, mais aux choses sérieuses. Aussi mettait-il beaucoup de gravité dans ses gestes et dans ses discours, et se montrait-il difficile dans ses actes et ses paroles : ce qu'il disait dépassait toujours les esprits puérils, et était à peine saisi des esprits cultivés et exercés ^ » Ce passage peint évidemment l'attitude de Gilbert à Chartres, où il vint après avoir suivi Hilaire à Poitiers, vers 1110, et avant d'entendre Anselme de Laon, qui mourut en 1117. Que devint-il ensuite ? On le perd de vue pendant quelques années; mais il nous paraît probable qu'il retourna d'abord à Poitiers, et qu'il y ouvrit une école : ce serait à ce moment qu'il aurait adressé, selon nous, à Bernard de Chartres, son ancien maître, la lettre que l'on a supposée, mais à tort, écrite par lui en 1141, lors de son dernier retour en sa patrie. Dans cette lettre il sollicite instamment Ihonneur de revenir près de Bernard.

Bernard de Chartres accueillit la requête de son disciple, et, lorsqu'il fat chancelier, il l'appela près de lui. Il lui fit accorder d'abord un canonicat, en compensation de son école de Poitiers, puis il lui ménagea sa succession. De fait, Gilbert apparaît dans une charte immédiatement après son maître, avec le titre de chanoine en 1124 -. Il prend ensuite celui de chancelier en 1126, 1134, 1136 et 1137 3. s^r son séjour de plus de douze années dans notre école nous avons peu de détails explicites. C'est alors qu'au dire de Jean de Salisbury*, il s'éleva contre les Corniliciens avec Thierry. Guillaume de Couches et Abélard; c'est alors aussi qu'il écrivit la plupart de ses traités sur l'Écriture Sainte, la théologie et la philosophie, dont nous parlerons bientôt; c'est alors enfin (ju'il enseigna avec la collaboration sans doute de Thierry, et qu'il eut pour disciples: Piotrou, Ive, Jordan Fantosme, Jean Beleth et

' Othon de Friesiiigiie, P. L., t. 188, coi. 1^50. — Clarembaud d'Arras peint Gilbert de la même manière : K. L. Poole, app. X^.

- Cart. S. Père. p. 469.

3 Carf. S. Pire, p. :r^>, -207. — Cart. de ^.-D.. p. 1 Ï2. — Cart. S. Père, p. 50(j^— Carf. de Josapliat : Bibl. nat., lUlU'i, f" 5:2. * Mélalof/.. I. o.

Nicolas d'Amiens; enfin, c'est alors qu'il s'occupa de la bibliothèque, dont il corrigea soigneusement et améliora les livres ^ En 1140, il assistait au Concile de Sens, qui condamna Abélard. Celui-ci, qui le connaissait peut-être depuis 1113, époque où il l'avait rencontré à Laon, et qui avait pu avoir récemment quelques discussions avec lui, lui jeta cette apostrophe empruntée à Virgile :

Tune tua res agltur paries eiim proximus ardet '-.

En 1141 , Gilbert était définitivement écolâtre à Paris, et c'est là que l'auteur de la Metamorphosis Goliœ la vu debout au milieu des autres maîtres :

Et hie prœsul praesulum stat Pictaviensls. Prius et ïiubentium miles et castrensis ^.

Ce rythmeur l'appelle févêque des évêques, sans doute parce que. sur la fin de 1141, on le désignait déjà pour successeur de Grimouard sur le siège de Poitiers. De fait, il resta peu à Paris; il eut cependant le temps d avoir pour élève, in logicis et divinis, Jean de Salisbury, mais il lui fut bientôt ravi, nimis cito suhtractus est^ au grand regret de celui-ci \ Grimouard venait de mourir en 1142, et Gilbert était appelé pour le remplacer.

Sur le siège épiscopal , sa science et sa vertu jetèrent un vif éclat. Toutefois, il eut le malheur de mêler quelques opinions philosophiques à ses discours, et, en plein synode, il s'écarta du langage commun sur la Trinité. Deux de ses archidiacres, Arnaud et Calon, allèrent jusqu'à Sienne le dénoncer à Eugène III : celui-ci venait en France, il promit d'examiner l'afiàire. Pendant ce temps, les archidiacres engagèrent saint Bernard dans leur querelle, et, forts de son appui, ils revinrent presser de nouveau le Pape , à son arrivée à Auxerre. Eugène III les renvoya au concile indiqué par lui à Paris pour les fêtes de Pâques (1147). Là, saint Bernard, avec Adam du

' Cart. de N.-D , 111, 167. — Cart. de Josaphat. Une charte à propos des moulins de Jouy se termine ainsi : Hanc donationem factam et concessionem prsecepimm Gisleberto cancellariu per scripta memoriœ mandare et sigillo ecdesise nostne confirmare. Quod ita facluin est in capitula nostro, in presentia D. Gaufridi venerabilis episcopi nostri, astantihus et coucedentibus personis et concanomcis nostrœ, id est, Carnotensis ecclesiae.

- Vinc. Bellov. Spéculum historiale, 1. XXVII, ch. 86.

3 Hauréau : Mémoires de VAcad. des Insc. et B. Lettres, WVlll, 2^ partie.

* Métal., II, 10.

Petit-Pont et Hugues de Ghamptleury, se porta l'adversaire de l'évéque de Poitiers : mais celui-ci expliqua si habilement les propositions incriminées qu'on ajourna la solution de l'affaire ati concile de Reims (1148). Préparé pour ce second assaut, Gilbert lut une multitude de volumes d'où il prétendait tirer sa justification. Mais le Pape l'interrompit, et saint Bernard, qui était encore là, l'interpella vigoureusement sur un point de sa doctrine concernant le Déité. Sur ce point, Gilbert parut céder, mais sur tous les autres il balança la victoire. Les cardinaux de la suite du Pape lui étaient favorables et voulaient se réserver le droit de prononcer ; mais les évéques français, poussés par saint Bernard, se bâtèrent de rédiger une formule, que Suger et trois autres présentèrent au Pape. Gilbert l'ayant signée spontanément, toute Taffaire sembla terminée, et l'on ne sut pas au juste qui, de saint Bernard ou de Gilbert, avait été vainqueur ou vaincu: en tout cas, on ne laissa pas de traces de condamnation dans les registres pontificaux ^

Cet épisode ne nuisit point à la considération de l'évéque de Poitiers. Saint Bernard lui demanda une conférence intime sur un passage de saint Hilaire ; Gilbert la lui refusa gravement, sous prétexte que le saint n'était pas assez au courant de ces matières ; « lui au contraire, ajoute Jean de Salisbury, n'avait pas son égal dans les lettres, ayant passé soixante ans dans les études et les exercices littéraires. » Ses deux accusateurs devinrent ses meilleurs amis. Il mourut le 4 septembre 1454, et ses obsèques furent présidées par Geoffroi du Loroux, archevêque de Bordeaux, assisté des évéques de Saintes, Périgueux, Angoulème. Le doyen Laurent publia sur lui une complainte touchante: « Il est donc mort, disait-il, le grand docteur, le grand pasteur Gislebert, la perle des Pontifes ! Hélas ! hélas ! ce grand sage est donc mort, lui qui appelait la Sagesse, sa sœur, et la Prudence, son amie.» Le doyen le nomme ensuite un scribe très savant dans la loi du Seigneur; puis, il expose comment il consacra les différents

^ Voir sur cette r|iierrllr inléressaiito . Otiion do Friesiiigue. P. Z,., t. 188, col. 1^50. — VHistoria Pontificalis de Jean de Salisburv, Pcrtz, XX, 5:22. — Geoffroi dWuxerre, P. L., t. 185, col. 595. — HisL litt., XII, 168. — Helinaiid, Chroniqup, XLVIII, ann. 1118. P. L., t. 21:2, col. 1087. — R. L. Poole, cil. VI, 185 et l'J9. — Otiioii de Friesinp:ue et Jean de Salisbury, plus favorables à (iilbert , sont aussi plus dignes de foi que (icoffroi d'Auxerre, secnîtaire de saint Bernard, qui écrivait avec passion et longtemps après les événements.

âges de sa vie à l'étude. Il parle de son goût pour la décoration des églises et de ses beaux présents d'ornements, de meubles et de vases sacrés. «Ce qu'il ne faut pas oublier, ajoute-t-il , c'est la multitude de livres saints qu'il avait recueillis dans toutes les provinces avayit son éplscopat, et qu'il déposa dans la Bibliothèque de l'église, comme un riche et précieux trésor. Là, se trouvaient les traités des SS. Pères sur la loi divine, les traités où il avait puisé sa science et ses meilleurs arguments. Là, se voyaient tous les défenseurs de l'Église, Hilaire, Ambroise^ Grégoire, Augustin ^ )>

Les églises du Mans, d'Angers, de Saint-Martin de Tours, de Chartres, firent écho à celle de Poitiers. Saint Martin rappela le don, qu'il en avait reçu, d'un traité de saint Hilaire sur la Trinité. Au Mans, on lui fit une épitaphe en quatre vers latins. AlexandreNeckam en composa une autre dans le même style ^. Le Nécrologe de Chartres s'exprima ainsi : « Le 4 septembre, mourut Gilbert, d'abord chanoine, puis chancelier très lettré de cette église, enfin évêque vénérable de Poitiers : il donna deux vases d'argent précieux et pesant huit marcs, pour l'usage quotidien de l'autel...; il favorisa les clercs chartrains, partout où il les rencontra \ » Enfhi, Othon de Friesingue, qui mourut quatre ans après, craignit d'avoir trop bien parlé d'un homme que saint Bernard avait attaqué^ et il donna l'ordre à son frère de changer tout ce qui pourrait choquer dans ses éloges.

Les ouvrages de Gilbert de la Porrée, dans toutes les branches du savoir, eurent, de son temps et plus tard, une grande réputation. Le doyen Laurent en parlait avec enthousiasme. « Ses écrits sur les Épitres de saint Paul et les Prophètes, et ses autres ouvrages, sont des garants assurés de ses progrès : ces ouvrages vivent, oui, ils vivent, et vivront toujours, ces illustres, ces éternels monuments de sa saine doctrine. L'envie, la cruelle envie, ne les détruira pas; le temps même ne les ensevelira jamais. » Gilbert obtint un rang supérieur à celui de tous les docteurs de son temps. Il se fit un nom illustre, qui surpassa les noms les plus célèbres de son siècle. Un auteur anonyme, dans une épitaphe conservée à la fin d'un de ses traités.

^ Plandus LaureriHi : Beslius, Episcop. Pict., p. 103. — Rouleaux des Morts, p. 362. — Dom Bouquet, XIV, p. 379.

2 Hist. litt., Xll, 470. — Hauréau, Mémoires sur quelques chanceliers

3 Cart. (le N.-D., 111, 167.

signala spécialement ses connaissances et ses productions dans les arts, la philosophie et la théologie. «L'auteur de ce Commentaire de Boèce, disait-il, a fleuri de notre temps: c'était un mbître très célèbre, intrépide, sage, et supérieur à tous les maîtres. Il était logicien, théologien, moraliste, dialecticien. Des sept arts il ne lui manqua que l'astronomie; il s'éleva dans la sainte philosophie ; quelle fut son éloquence et sa profondeur, ceuxlà le savent qui ont lu ses commentaires sur les livres du grand Boèce : on a pu l'appeler lui-même et avec raison un autre Boèce ' . » La postérité a ratifié en partie ces éloges ; quelquesuns de ses écrits furent très longtemps classiques, et plusieurs ont mérité d'être imprimés. Pour les énumérer, nous suivrons la liste donnée récemment par M. l'abbé Bertheaud, liste qui corrige celle des Bénédictins. Nous citerons d'abord les traités théologiques : ce sont 1° des Commentaires sur les Psaumes, 2° des Gloses sur le prophète Jérém'ie, 3' des Sermons sur le Cantique des Cantiques , 4^ des Commentaires sur V Evangile de saint Mathieu, 5° des Gloses sur les Epitres de saint Paul, 6" des Commentaires sur VApocabjpse. Il faut y joindre quatre Réponses à des consultations sur des cas de conscience. Mais les ouvrages principaux de Gilbert, ce sont ses ouvrages philosophiques, tels que son Liber sex principiorum, son Commentaire sur les Quatre Livres de Boèce et son Liber de Causis ; ces trois derniers eurent une grande réputation. Le premier fut adjoint aux Catégories d'Aristote; on y accédait par VIsagoge de Porphyre, on en sortait ^diV \q Liber sex principiorum de Gilbert. Il faisait partie des livres usuels de dialectique au même titre que ceux d'Aristote. Albert le Grand , saint Thomas d'Aquin, au XIII^ s., le carme GeotTroi de Gornouailles, au XI V*^, le franciscain Antoine André d'Espagne, Bonnegrâce d'Asculo, au XV'", le commentèrent-. En 1481, on imprimait encore la Paraphrase d'Antoine André. Le Commentaire sur les Quatre Livres de Boèce, spécialement celui des deux Livres sur la Trinité, fut, comme nous l'avons dit, incriminé au concile de Reims : Gilbert dut le défendre, et rerut même du Pape l'ordre de le corriger avant de le publier. Nous aurons l'occasion d'en parler au chapitre des études, ainsi que du Liber de Causis, qu€, sur la foi d'un manuscrit de Bruges, M. l'abbé Berthiaud a, le premier, restitué à Gilbert. Ajoutons

' Gilbert de la Porrée, abbé Bertheaud, 1802, p. 319.

- Pour les Œuvres : Haurcau , Hist. de la Phil. scol. I. cli. 18. (1872).

de suite, aux arguments proposés par ce savant professeur, une confirmation qui n'est pas sans valeur. Le Liber de Causis , paraît-il , est dérivé d'une traduction du philosophe grec et néoplatonicien Proclus, faite sur l'arabe en latin, et que Gilbert aurait employée le premier. Cette hypothèse est très vraisemblable. Thierry de Chartres et son ami Bernard Silvestre, avaient des relations avec le collège des traducteurs des livres arabes, qui siégeait à Toulouse. Ils reçurent d'Hermann le Dalmate, membre de ce collège, l'un, la traduction du Planisphère de Ptolémée, l'autre, le traité de Utilitatihus astrolahiietVEœperimeydarius. Gilbert, qui était leur condisciple, leur ami, leur contemporain, et qui s'occupait de philosophie, put très bien recevoir de la même source le Liber de Causis, qu'il commenta et analysa, selon le goût de la scolastique. D'ailleurs, nous sommes porté à croire que ces écrits philosophiques furent en grande partie composés à Chartres. Le doyen Laurent n'a-t-il pas dit que si Gilbert consacra sa jeunesse aux arts, et sa vieillesse à l'Écriture sainte, il voua toutson âge mûr à la philosophie? N'avons-nous pas vu Abélard, en 1140, lui prédire de futures attaques, sans doute parce qu'il connaissait dès lors ses idées philosophiques? Eniin. ces trois traités, par leur esprit et leur doctrine, s'harmonisent parfaitement, nous le verrons, avec les écrits de Bernard Silvestre, de Thierry, qui tous portent le cachet de l'école de Chartres et de ses maîtres d'alors.

Pour terminer, citons la Prose rimée sur la Trinité, qui fut reprochée à Gilbert au concile de Reims: citons aussi les cahiers de ses élèves, qu'il désavoua, parce qu'ils reproduisaient mal sa pensée. Mais ces écrits n'existent plus.

Section VIL — Suite des Chanceliers : Thierry de Chartres, Ernauld. — Le successeur de Gilbert dans la chancellerie fut Thierry de Chartres.

Othon de Friesingue et Abélard nous ont appris déjà qu'il était breton et frère puîné de Bernard de Chartres ; mais tandis que Bernard apparaît dans les chartes dés 1114, Thierry ne se voit qu'en 1121 avec le titre de scolarum magister. Il assistait cette année-là au concile de Soissons, réuni contre Abélard, et où l'avait emmené l'évéque de Chartres ;, Geoffroi. Il y souleva un incident qui prouve combien il était jeune encore et quelles étaient ses tendances. Le légat Conon cherchait à surprendre l'orthodoxie d'Abélard en défaut, tandis que Geoffroi s'efforçait de l'arracher à une condamnation, par sa sagesse et sa

modération. Thierry faillit déranger les plans de son évèque. Conon, ayant cru entendre que, dans un de ses livres, Abélard avait déclaré que le Père seul était tout-puissant, se récriait Contre une telle erreur, a à peine croyable, disait-il, de la part d'un enfant, vu que la foi commune tient et professe qu'il y a trois Tout-puissants. » Aces mots, c'est Abélard lui-même qui raconte ce fait, un certain maitre d'école, appelé Thierry, Terriens quidam scolarum inagister, cita en se raillant cette phrase de saint Athanase : et tarnen non très Omnipotentes, sed tinus Omnipotens. Et comme son évèque (le contexte montre que c'était GeofTroi ) le réprimandait et le retenait, comme s'il eût été coupable de lèse-majesté, il résista hardiment, et rappelant les paroles de Daniel , il s'écria : « Voilà comme vous êtes aveugles, fils d'Israël; sans le juger, sans rechercher la vérité, vous condamnez un fils d'Israël. Revenez sur votre jugement, et jugez le juge lui-même, vous qui avez choisi comme juge, capable de soutenir la foi et de corriger Terreur, un homme qui. au lieu de juger les autres, s'est condamné de sa propre bouche. Par la divine miséricorde qui s'est manifestée aujourd'hui, comme jadis pour Suzanne, délivrez l'innocent'.» Pour montrer tant d'audace, Thierry devait avoir acquis déjà une certaine réputation dans les écoles de Chartres.

Il y enseignait comme écolâtre, tandis que Bernard, son frère. les dirigeait comme chancelier. Quand ce dernier fut mort y ef//^^ entre 1024 et 1026, et eut cédé la place à Gilbert de la Porrée, Thierry resta quelque temps encore dans sa chaire. Vers 1130, d'accord avec ses collègues chartrains, il fit une rude guerre aux Cornificiens. C'est à ce sujet que Jean de Salisbury l'appelle un très studieux investigateur des arts -, arlium studiosissimus investi g ator . Il se rendit ensuite à Paris; il y était vers 1140, et il y compta parmi ses élèves Jean de Salisbury, qui apprit sous lui les premiers éléments de la rhétorique : « Je y relus, dit-il, la rhétorique que j'avais étudiée faiblement avec plusieurs autres, sous la conduite de Thierry ^ » Le futur évèque de Chartres reçut aussi de Thierry quelques leçons de logique. « Je me souviens, disait-il plus tard, que Thierry méprisait, non les Topiques d'Aristote, mais ceux de Drogon

< /'. L., t. 178, col. UU- 151. Chap. 9 df ïHistoria Calamitatum dAbélard.

5 Métal. 1, 5.

3/r/.. II. 10.

de Troyes'. » L'auteur de la Metamorphosis Goliœ le voyait encore en 1041, parmi les maîtres fameux de Paris. Il avait, paraît-il, conservé la même parole tranchante qu'au concile de Soissons :

Ibl Doctor cernilur iUe Carnotensls

Cujus lingua vehemens truncat velut ensis.

Il dédaignait, lui-même le dit dans un Commentaire, la foule des élèves paresseux et la renommée menteuse : il foulait aux pieds les calomnies que lui suscitait l'envie et dont il faisait un piquant tableau -.

Il revint à Chartres pour y être chancelier, peu après le départ de Gilbert, sans doute en 1141 : il fut en même temps archidiacre de Dreux, d'après une charte donnée à i)r^u; Josaphat sous le décanat de Zacharie (de 1136 à 1142). Ce fut alors l'apogée de sa gloire. En 1144, Herman le Dalmate lui envoya de Toulouse la traduction faite de l'arabe en latin du Planisphère de Ptolémée, avec une dédicace, où, d'accord avec son compagnon Robert de Rétines, il le comblait de louanges ^ De 1145 à 1153, Bernard Silvestris de Tours lui offrit son De mundi tiniversitate , l'un des poèmes pliilosophiques les plus curieux du XII« siècle ^ Vers le même temps, Guillaume de Saint-Thierry lui fit hommage de son Traité des Universaiix^, et Gautier de Mortagne lui adressa une lettre, renfermant des observations sur quelques-unes de ses doctrines ^

Il assista, en 1048, au concile de Reims où fut accusé Gilbert de f/^S laPorrée, son prédécesseur, et c'est là qu'il fit la connaissance d'Albéron, archevêque de Trêves. Ce prélat fut si charmé de son esprit, qu'au dire de l'historien Baudry, il le choisit, avec Gerland de Besançon, pour compagnon de voyage, en se rendant à la diète de Francfort; puis les ayant appointés, comme on dit, sur la différence de leurs opinions, il eut si grand plaisir à les

» Mékdofj., IV, 24.

- Commentaire de Thierry sur le De Inventione Rhetorica ad Herennium de Cicéron, Bibl. uat. de Bruxelles, ms. 10057, publié p. M. P. Thomas, dans les Mélan(/es Graux. Thorin , 188i, p. 42.

3 Eptateuchou de Thierry, Clerval , 1889, p. 23.

* Voir l'édition Baracfi. Insprûck. 1876. — M. Ch.-V. Langlois, dans son article sur Maître Bernard, (tir. à part, p. 14), donne une grande hste des mss. du De mundi universitate.

^ Hist.litf.,\ll,Zd'2.

6 Spicileyium, d'Achery, II, 467. — Hist. litt., XIII, 378. IX, 69. — Du Boulav , II, 73.

entendre se quereller durant tout le chemin, qu'il les renvoya de la Cour comblés de présents * .

Que devint ensuite Thierry ? Othon de Friesingue en f!>arlait en 4156 comme d'un personnage mort depuis quelque temps-. Il décéda sans doute vers 1150, mais certai-

, nement avant 1155, car il y avait dés lors un autre

archidiacre de Dreux. Le Nécrologe de Notre-Dame relate son obit en ces termes : Le 5 novembre a mourut Thierry, chancelier et archidiacre de la Bienheureuse Vierge, qui donna à cette église une Bibliothèque des sept arts libéraux, et, pouf les lois romaines, le livre des Institutes de Justinien, le livre des Novelles du même, et le livre des Digestes, et en outre 45 volumes. »

Nous reviendrons sur son caractère et son enseignement : citons ici les écrits qu'il composa. Jusqu'à ces dernières années on n'en connaissait qu'un seul : le De sex dieriun operihus; encore n'a-t-il été publié que récemment par M. Hauréau, dans les Mémoires de l'Académie'. C'est un ouvrage du plus haut intérêt, au point de vue philosophique, et qui se rattache, nous le verrons, à ceux de Bernard Silvestre, de Gilbert de la Porrée et de Bernard de Ciiartres : il lut sans doute composé, comme ceux-ci, de 1130 à 1150. Pour ce qui touche les Arts libéraux, nous avons retrouvé dans la Bibliothèque publique de Chai'tres cette Blbliotheca septem artium (n"^ 498-499) dont parle son obit. Elle porte le iiive d' Eptateiichon , et nous lavons déjà décrite dans un Mémoire : nous nous en servirons en traitant des études. Enfin, M. Paul Thomas a rencontré dans la Bibliothèque de Bruxelles (ms. lat. 10057), et publié en partie, un Commentaire de Thierry sur le De Inveniione rhetorica[ad HeremiiimÇ écrit curieux par les renseignements qu'il contient sur la personne et l'enseignement de notre écolàtre.

Celui qui hii succéda dans la chancellerie fut moins fécond N et moins glorieux. Il s'appelait Ernauld, Erualdns, et ne nous est connu que par son obit: « Le 31 octobre, mourut Ernauld. lévite et chancelier de la Bienheureuse Vierge, qui donna au Chapitre deux maisons acquises par son industrie, à condition qu'elles seraient perpétuellement canoniales : il légua aussi, en

* Hec. des Historiens des Gaules, XIV. olJO. lialdric. Vita Alberici.

2 Id., XIII, 654.

^ Notice sur le n» 6i7. Notices et extraits des Mss. de la Bibl. uat., t. XXXII, -2« part. p. 167.

mourant, vingt livres à ses frères et conchanoines , et fit distribuer à chaque clerc de chœur non chanoine deux sols ; il donna aussi cent sols pour l'œuvre de la tour : ad opus tuvr'is. » Ce dernier trait nous incline à placer ce chancelier vers 1150 ; car c'est à cette époque que l'on faisait de pareils legs pour la flèche du vieux clocher, témoin Févêque Gosselin (l^ï* février 1155) qui laissa de même cent sols ad opus turris : d'ailleurs, Ernauld ne trouve pas d'autre place possible dans la liste des chanceliers. Les Catalogues du XVI« siècle signalent un Martyrologe ou plutôt un Passionnaire copié par l'ordre d'Arnaud, jussu Arnoldi : c'est peut-être notre chancelier ^

Section VIII . — Suite des Chanceliers : Bernard de Quimper. — Venons enfm au dernier chancelier de la première moitié du XII*^ siècle : il s'appelait aussi Bernard *. Son obit, au 4 août, nous donne ses titres ; il fut d'abord chanoine de Chartres, puis chancelier, et enfm évêque de Quimper. L'on dit qu'il était breton, originaire des environs de Quimperlé ; et Souchet l'appelle toujours Bernard le Breton ou Bernard de Moélan -. D'autre part, une chronique bretonne le donne comme un bon clerc ^ ; Robert du Mont dit qu'il fut un maître. C'est lui que l'auteur de la Metamorphosis Goliae signale sur la montagne Sainte-Geneviève, en 1141 , à côté de Pierre Hélie, de P. Lombard, etd'Ive, autre écolâtrechartrain.

Ciun Ivone Heliam, Petrum et Bernardum, Quorum opohalsamum spiratos et nardum.

Chancelier vers 1156, il fut évêque de Quimper, de 1159 à

Il a de frappantes ressemblances avec Bernard de Tours, dit Silvestris. Bernard enseignait l'art d'écrire en prose et en vers, nous dit Jean de Salisbury : or, Bernard Silvestris a fait une grande Siimma dictaminis, et un Liber de metrificatura Bernhardini Silvestris, optimi poetœ "* . Bernard composait des

^ Calalog. gén. des Man. des Bibl. publ., XI. Chartres, p. XII.

- Souchet : Histoire de la ville et du diocèse de Ch., l, 503, II, 472.

3 Hist. litt., XIII, 376. — Gallm christiana, XIV, col. 877.

* Voir Maître Bernard. M. Langlois ajoute de nouveaux livres, spécialement la gT3inô.e Summa dictaminis âe Tours, et ï Experimentarius, au bagage littéraire de Bernard Silvestris. — Hauréau, Mémoii'es sur quelques chanceliers de l'Eglise de Chartres, p. 99.

traités philosophiques, également en prose mêlée de vers; Bernard Silvestris en a rédigé de semblables. Bernard écrivait des sentences morales; Bernard Silvestris paraît être l'auteur du De forma vitae honestae et du De cura rei famdiaris. O'autre part, Thierry recevait d'Hermann le Dalmate des ouvrages scientifiques traduits de l'arabe ; Bernard Silvestris en a mis aussi un en vers et prose, sous ce titre : Experimentarius Bernhardinï Silvestris. Il est vrai que ce dernier écrivit quelques-uns de ses ouvrages à Tours, qu'il y professa \e Dictamen, et qu'il y eut pour élève Mathieu de Vendôme. Mais il n'est pas moins vrai qu'il porte en tout, dans son style, dans ses idées, dans ses études, le cachet de l'école chartraine.Il paraît même très probable qu'il vint à Chartres. Outre les analogies déjà indiquées, la dédicace qu'il fit de son De mundi universitate à Thierry comme à son maître, doctori famosissimo, rend cette opinion presque certaine: il semble avoir étudié sous cet écolàtre, puisqu'il soumet son ouvrage à sa correction. S'il en fut l'élève, il était plus jeune que lui, et nous sommes porté à le rechercher parmi les Bernard qui étudièrent à Chartres au temps de Thierry. Bernard de Chartres étant écarté, puisqu'il mourut avant 1430, reste ce Bernard qui fut écolàtre à Paris, en 1141 , chancelier après Thierry, vers 1156, et que les chroniques signalent comme un maître et comme un bon clerc. En un mot, il semble assez naturel d'identifier Bernard Silvestris avec Bernard, évéque de Quimper.

Toutefois un grand doute plane encore sur cette hypotliése, parce que l'histoire, qui appelle l'évéque de Quimper un bon clerc, ne dit point qu'il ait fait des ouvrages. Ce silence suffit, malgré les analogies philosopliiques et littéraires, malgré les concordances de temps , de lieux et de personnes, pour laisser la question indécise. C'est pourquoi nous n'insistons pas davantage sur les ouvrages de Bernard Silvestris.

Section IX. — Les écolâtres. — Presque tous les chanceliers furent aidés par des maîtres dans leur enseignement. Vulgrin fut secondé par Bernard, Bernard par Thierry et Gilbert ; ces trois derniers furent suppléés par Gui; enlin l'on vit, probablement sous Bernard et ses successeurs, Hugues, Ive de Chartres, Payen Belotin^ Garin, Odon, Robert le Petit, Guillaum,e de Modalibus et liainard.

Gui était neveu de Vulgrin : dans deux chartes, de 1105 et 1119 ' environ, il est nommé de suite après son oncle, et dans la dernière, avec le titre de nepos cancellarii. Dans deux autres chartes, de 1137 et 1139 -, il est appelé soit Guido Cancellarii y soit Gu'ido Cancellarius. Non qu'il fût réellement chancelier, mais, en sa qualité de neveu de Vulgrin, on l'avait surnommé Gui le Chancelier, comme on fit plus tard pour Alcher, neveu du chancelier Robert 3. Gui fut maître de bonne heure ; il porte ce titre dans une charte et dans le Nécrologe* : il prend part, comme chanoine, avant 1115, aux débats de saint Ive avec son Chapitre, et signe alors domnus Guido ^ : on le retrouve en 1189,. mais pour la dernière fois.

Il y eut alors dans nos écoles, un certain Hugues, qui nous est signalé par Hugues Métel dans sa 34^ lettre. Ce célèbre chanoine le pria d'examiner quelques-uns des ouvrages composés par lui dans sa vieillesse ^ Cet Hugues était donc un personnage très réputé pour sa science.

Bien que le Chapitre, dans la première moitié du XII^ siècle, ait compté un grand nombre de chanoines portant ce nom, le Nécrologe n'en signale aucun avec le titre de maître, ou du moins avec une mention scientifique. C'est ce qui nous fait croire que cet Hugues, appelé maître des écoles de Chartres par son correspondant, devint religieux et mourut dans un monastère. Or, il se rencontre précisément à cette époque, un abbé de Saint-Jean-en-Vallée, très connu d'ailleurs, car il était de la famille des Vidâmes, qui s'appelait du même nom : d'autre part, Martène a publié une lettre, anonyme il est vrai, d'un maître des écoles de Chartres, qui raconte à l'un de ses amis d'Orléans, comment, après avoir été professeur, il s'est fait chanoine régulier dans la ville ''. Comme les religieux de

' Cart. de S. Cheron : on voit après Victorinius [Vulgrinus], Guido nepos Cancellarii (1105). — Charte publiée dans Un Manuscrit chartrain du XI^ S., p. 195.

^ Cart. S. Père., p. 384. — Cart. de N.-D., I, 148.

3 Cart. deN.-D., I, 184.

' Id., III, 137,

^ Lettres d'Ives de Chartres, par M. L. Merlet. Bibl. de l'Ecole des Char- ,, ,. ^

tes, 4e série, t. l*^--, p. ^67-448. V ^ ^"^

^ Hugues Métel. Fortia d'Urban, le distingue avec raison de ses homonymes, Hugues Farsit, Hugues Foulois, etc., p. 187. — Hugues d'Estival, Sacrxantiquitatis Monumenta, p. 374.

■^ Amplissima Collectio, t. I, p. 787. — A la fin des Lettres d'Etienne de Tournaij, Desilve, 1893, p. 411.

Saint- Jean étaient des chanoines réguliers, on est induit à penser que le correspondant de Hugues Métel, l'auteur de la lettre anonyme, n'était autre que leur abbé. Ce qui confirme cette hypothèse, c'est que le prédécesseur de cet abbé, Etienne, ^son neveu, était aussi un ami et un correspondant du même Hugues Métel ; c'est que ce même Etienne était en commerce littéraire et amical avec saint Bernard, comme l'abbé Hugues lui-même ' .

Dans sa lettre anonyme, le Docteur rapporte qu'il avait d'abord été clerc et avait possédé plusieurs prébendes, puis qu'il avait enseigné avec éclat : traits qui conviennent bien à un membre de la famille des Vidâmes. H s'accuse ensuite d'avoir mené une vie légère, prodigue, orgueilleuse : ce qui s'explique aussi d'un homme riche et honoré comme lui. 1\ termine en remerciant Dieu de l'avoir conduit au monastère, et il engage son ami, maître sans doute à Orléans, à imiter son exemple.

L'humilité lui fit exagérer ses fautes. La lettre que lui adressa Hugues Métel est plus flatteuse. « Depuis longtemps, je vous connais, lui disait-il : je nai rien appris de vous qui ne fût honnête et bon ; aussi je vénère et j'embrasse votre prudente humilité et votre humble prudence; je vénère aussi votre science si recommandable, si louable en tous points, et je lui confie mes écrits ; ils ont besoin de vos corrections? Je me souviens, ajoutait-il, de votre habileté dans la prose, de votre élégance dans la poésie, de votre intelligence des Écritures divines et profanes. Vous rappelez-vous notre première rencontre et la question que vous m'avez posée alors? Je révais avec Scipion, avec lui je parcourais tout le ciel, et vous m'avez demandé, si j'ai bonne mémoire, quid propinquius coua'tdereinr circa subslantias^ an qual'itas, an quantités. Le passage de Macrobe où j'en étais était celui-ci • Cogitationi nostrœ meanti a nobis ad superos occurrit prima perfectio incorporalitatis m numens. Macrobe. m'écrfai-je alors, me délivre de ta question, quand il me dit que l'esprit, en montant de la substance à ce qui est au-dessus, c'est-à-dire aux accidents, rencontre d'abord les nombres. C'est ainsi que j'ai été tiré par Macrobe de vos mains, c'est-à-dire des mains d'Hugues le Sophiste qui me

' Hiipies (l'Estival. Id., p. 35-i. — Op. S. Bernardi, 1719. let. 8-2. Cet Élieimc devint piilriarclie de Jérusalem en 11:28, et mourut le S"! juin 1130. V. Fisquet, Chartres, p. 507.

voulait circonvenir. » Cette lettre curieuse, outre les renseignements qu'elle nous donne sur les études de Hugues de Chartres, //i*^om Carnotensi, nous révèle que Hugues Métel fut son condisciple.

Hugues se rencontra avec saint Bernard, lors de son passage, en 1131 ; il le suivit dans les différents monastères et s'entretint avec lui de son traité sur les Sacremeyits. L'abbé de Clairvaux n'approuva pas tousses sentiments: lorsqu'après son départ Hugues lui eut envoyé son ouvrage sous forme de lettres, il s'abstint de lui répondre pour ne pas engager de dispute ; le bruit courut même qu'après une première lecture il avait jeté le manuscrit au feu. Informé de cette rumeur, Bernard se hâta d'écrire à Hugues pour la désavouer et pour le rassurer. Inquiet, celui-ci s'efforça dans sa réponse d'expliquer les passages sujets à critique. L'abbé de Clairvaux le tranquillisa de nouveau, et, passant à une autre question, lui conseilla de laisser en repos les cendres de Guillaume de Champeaux et de recommander au comte un certain Humbert'. Hugues rendait volontiers service à son saint ami : c'est ainsi qu'il prit la peine un jour d'écrire au neveu de saint Bernard, qui avait quitté furtivement Clairvaux pour aller à Cluny, afm de le ramener au lieu de sa profession.

Vers le temps où Hugues se retirait à Saint-Jean, Ive se distinguait dans les écoles. Originaire peut-être de Chartres, où il eut un frère potier, appelé Herbert -, il fut élève de Gilbert de la Porrée, avec Jordan Fantosme, Jean Beleth et Nicolas d'Amiens: on le représente assis aux pieds du maître ave^c ceux-ci dans un manuscrit de Saint-Amand. En 1140, le rythmeur anonyme souvent cité l'apercevait au milieu des maîtres de Sainte-Geneviève :

Celebrem theologum vidimus Lo7nbardum Cum Ivone

Revenu depuis à Chartres, il fut convoqué au concile de Paris , en 1147 , et Gilbert de la Porrée le produisit comme témoin en sa faveur, avec Rotrou de Beaumont, plus tard archevêque de Rouen. C'était, paraît-il, un grand ennemi du Droit. Pierre, chantre de l'église de Paris, rapporte qu'un jour, dans un accès de colère, il jeta à ses pieds le volume des Décrets

^ Opéra S. Bernardù 1719, Paris, lettres 35 et 36. -' Cart. de N.-D., I, 238.

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