Tome XI. M
sciences, il avait fait trois vers, que cet écrivain trouve peu poétiques, mais très sages, « A ceux qui veulent comprendre les choses cachées, disait-il, il faut l'humilité de l'esprit, le éésir de savoir, la tranquillité de la vie, la méditation silencieuse, la pauvreté, léloignement de son pays. )> Ces six clefs de la science, comme les appelle Jean de Salisbury, furent proverbiales au moyen-àge, et les vers qui les expriment furent souvent cités et commentés, par Jean de Salisbury d'abord et par Hugues de Saint-Victor ' . Bernard, en les formulant ainsi, dépeignait évidemment ses propres qualités, et celles qu'il conseillait à ses écoliers. Il était d'ailleurs grand observateur et discernait facilement les esprits, ce Le vieillard de Chartres, Bernard, disait encore Jean de Salisbury, avait coutume, dans ses nombreuses conférences, de répéter à ses auditeurs qu'il y avait trois sortes d'esprits : l'esprit volage, l'esprit inférieur, l'esprit moyen. Le premier oublie avec la même facilité qu'il apprend, et ne se fixe à rien ; le second ne peut s'élever, et c'est pourquoi il ne sait pas ce que c'est que le parfait ; enfin, l'esprit intermédiaire, qui sait se fixer et qui est capable d'élévation, ne désespère point de progresser, et se trouve très apte aux exercices de la philosophie -. » Non content de poser cette distinction entre les diverses • intelligences, Bernard s'en inspirait pratiquement dans ses cours. Jean de Salisbury nous en a dépeint la physionomie de la façon la plus précise. A chaque esprit il demandait ce dont il était capable, soit pour les compositions littéraires, soit pour les récitations empruntées aux grands modèles. Il n'expliquait pas tout à la fois, mais progressivement, et faisait répéter le lendemain ce qu'il avait enseigné la veille. D'ailleurs il donnait à chacun la sanction méritée des éloges et des punitions '. Il usait de châtiments, flagelUs, c'est-à-dire du fouet. Et en effet, dans le portail occidental de la cathédrale de Chartres, sculpté vers 1150, on représente la Grammaire brandissant le fouet au-dessus de deux enfants accroupis à ses pieds.
Les miniatures repré.sentant Ive et Gilbert de la Porrée, dans leur fonction d'écolàtre, nous les montrent pleins de gravité. Ive est debout dans une petite chaire étroite, un livre est fermé devant lui ; il enseigne en marquant ses divisions du
< Polycr., VU, i:]. - Hist. lilL, XII, i>7-i. -' Mêlai. , I. 11.
' Id.. I. L>i
doigt : au-dessous, un clerc, ayant aussi un livre fermé à la main, l'écoute debout, les yeux fixés sur lui '. Dans le manuscrit de Saint-Amand, Gilbert est au milieu de ses é.lèves; l'inscription qui les accompagne dépeint bieu leur attitude : (( C'est maître Gilbert, évèque de Poitiers, qui révèle les secrets les plus profonds de la théologie philosophique à ses quatre disciples, diligents, attentifs, pressants, dont les noms sont inscrits plus bas, parce qu'ils en sont dignes. » La seconde inscription complète la première : « Ces quatre personnages plongés dans une étude très intense, d'un esprit très perspicace, n'ayant d'autre amour que la vérité, furent des disciples brillants de l'évéque de Poitiers. » Ainsi la caractéristique est toujours la même: chez les maîtres, c'est la gravité du docteur; chez les élèves, c'est l'attention soutenue et aiguillonnée par la curiosité ^. Cette physionomie concorde bien avec le portrait qu'Othon de Friesingue nous a laissé de Gilbert, de cet homme si ennemi des jeux et des paroles plaisantes, si mesuré en toutes choses, si solennel et si profond que seuls les esprits exercés pouvaient le saisir.
La sévérité des maîtres s'exerçait surtout à l'égard des Cornificiens, de ces étudiants paresseux, qui voulaient réduire les études à deux ou trois années. Suivant en cela son caractère, Gilbert ne leur épargnait pas les sarcasmes ^ : il les raillait ainsi du temps qu'il était chancelier de Chartres, ce qui fait croire que cette secte avait des représentants dans nos écoles mêmes.
Thierry était encore plus dédaigneux que Gilbert à leur égard. Il les repoussait impitoyablement de son école. (( On nous dit avec Pétrone, écrit-il dans son Commentaire, que si nous n'alléchons la foule et ne flattons pas ses oreilles, nous autres, maîtres, nous resterons seuls dans nos écoles. Eh bien, moi, je ne le fais pas, et cependant, sans beaucoup de frais, j'ai beaucoup de disciples. Je ne veux point du profane vulgaire, ni de la tourbe des étudiants pétulants. Aussi, tous ceux qui se targuent d'esprit pour ne pas étudier, ceux qui sont répétiteurs dans les maisons privées pour supplanter les grands maîtres, ceux qui, vrais comédiens de la scolastique, se battent à coups de paroles vaines, ceux-là poursuivent mon
^ Frontispice des Lettres d'Ive de Ch., t. VIII de la Soc. archéol. d'E.-et-L. - V. plus haut, p. 164, 3 Métal.. I, 5.
parti.... il s'en trouve même parmi eux que la renommée de mon nom a attirés; aussi accuse-t-on Thierry d'être un séducteur. Mais, comme dit Perse, j'y consens, pourvu (jue j'aie \m sagesse pour moi ' . »
Plus loin, Thierry résume dans un langage curieux les griefs des Cornificiens contre lui. Il suppose que TEnvie, sous le masque de la Dialectique, va prier la Renommée, dont il fait fi, de le perdre dans l'esprit des étudiants. Nous allons traduire en entier ce morceau, parce qu'il nous fait jeter un coup-d'œil sur l'aspect intérieur de nos écoles, et nous montre quelle idée se fai.?aient de Thierry ceux qui ne l'aimaient pas. Les tiraillements intimes, les reproches mutuels, dans une société d'élite, ont toujours le don de nous intéresser vivement, en nous dévoilant les caractères et les passions de ses memhres.
(( L'Envie, dit-il^ ayant pris le masque de la Dialectique, aborde la Renommée et lui adresse ces paroles, menteuses comme de coutume : Déesse puis.sante. tout le monde sait votre influence; c'est d'après vous que l'on apprécie les choses humaines; vous dérobez tour à tour, par un privilège que le monde entier proclame, les insignes des dieux. A'ous prenez à Saturne sa faux, à Jupiter sa foudre, à Mercure ses ailes, à Hercule sa massue, à Diane ses dards aveugles, à Apollon sa harpe. Tous les orateurs et les poètes vous suivent: certains de mes sectateurs vous réputent le souverain bien, le monde entier craint de vous offenser. Moi aussi, je vous lionore, parce que sans vous notre école s'éteindrait. Mais puisque vous êtes si puissante au ciel et sur la terre, pourquoi supportez-vous si patiemment les injures? Voilà Th'ierru le Breton, cet homme isxn d'une nation barbare, incorrect dans soït langage, mal fait decorps et d'esprit, qui vous accuse de modir sur son compte, parce que vous ne lui donnez pas mon nom de préférence à tous les autres. C'est pourquoi cet orgueilleux, cet envieux, ce détracteur, cet homme qui se met aux genoux de ses ennemis et injurie ses amis, comme ses propres disciples l'attestent, le voilà qui vous poursuit de ses paroles dédaigneuses. Aussi allez, et enlevezlui celui de vos biens qu'il désire le plus, qu'il mérite même, enlevez-le lui si bien qu'il ne paraisse pas même lavoir mérité. Émue par ces paroles de l'Envie, la Renommée secoue ses ailes, multiplie ses cris, et, guidée par elle, parcourt
' Un Commentaire au moyen-dffe sur la Hhi'torique de Cicéron, .Mélanges (jiaiix, [•;iul ïlionias. 11. V. Journal des Savants, 188i. p. 516.
les villes et les nations, les remplissant de ses clameurs. Partout elle accuse Thierry et l'appelle de noms ignominieux. Avec les esprits grossiers et indélicats, elle le nomme un Béotien né dans tin air épais; avec les âmes religieuses, elle le dit un nécromancien ou un hérétique ; près de ceux qui savent les choses, elle se tait, ou, si elle en fait mention, elle trouve une autre histoire; dans les écoles et les réunions d'étudiants, elle change ses plans, et veut le faire passer pour ignorant. Elle lui accorde Platon pour lui retirer la Rhétorique; elle lui donne, comme par hypothèse, la Rhétorique et la Grammaire, mais pour lui enlever la Dialectique. La Dialectique, elle l'accorde à n'importe qui, plutôt qu'à lui. PJnsuite elle insiste sur l'improbité de ses moeurs, sur sa négligence à étudier, sur la longueur de ses commentaires. Enfin, ne trouvant plus rien, elle lui reproche de faire la classe à ceux qui sont avancés, pour retenir ou plutôt corrompre les nouveaux, et les mettre ainsi hors d'état de faire des progrés prés de lui dans l'avenir. ))
A côté de ces maîtres énergiques et intransigeants, il y en avait d'autres beaucoup moins sévères. Tel était Hugues de Chartres. ((Trois ans, dit-il en parlant de sa conversion, avant cette plaie salutaire, dont la main bénigne de Dieu m'avait miséricordieusement frappé , effrayé par ce fléau mortel par lequel Dieu dans sa colère châtiait un grand nombre d'hommes, ému par la considération de mon iniquité et de ma dépravation qui ne connaissaient plus de bornes, moi, le grand, l'assidu prévaricateur de la loi divine, je commençai à rentrer en moi-même et à regretter avec componction mon état de perdition. Mais la voix de la chair s'élevait contre celle de l'esprit et lui rappelait tous les charmes de mes mauvaises habitudes. Lorsqu'un regard vers les choses d'en haut avait amolli la dureté de mon cœur, tout à coup la vue d'une beauté mortelle, comme celle de la fabuleuse Gorgone , me faisait retomber dans mon endurcissement. . . J'étais plongé dans la boue et je ne voyais en moi aucun moyen d'en sortir. L'ambition , l'espoir d'une dignité ecclésiastique, et aussi un amour insatiable de cet argent qui semblait affluer vers moi plus abondamment que jamais^ ces penchants puissants et multiples vers la volupté dont j'étais devenu le vil esclave, ne me permettaient pas de réaliser mes beaux projets.
(( Oh ! que j'étais un docteur réprouvé ! Moi, qui instruisais les autres, je ne m'instruisais pas moi-même : je leur disais de
mépriser les dignités du monde et je les convoitais plus qu'eux ; je flétrissais l'idolâtrie de l'argent et je ne cessais d'en amasser ; je protestais que la débauche était une apostasie, et je m'y roulais tout entier, comme l'animal impur dans son étable... Je n'avais pas encore compris ce que l'Écriture dit de l'orgueil , de l'avarice , de la volupté. . . »
Ce portrait n'est pas flatteur, mais voici un trait qui le complète et le confirme : « La miséricorde de Dieu, continue-t-il, me visita, moi qui gisais déjà, qui depuis quatre jours exhalais l'odeur de la mort dans le tombeau, qui dormais dans la gorge même du grand séducteur. Dieu me frappa extérieurement pour me guérir intérieurement. Je pleurai amèrement mes péchés et les confessai à mon médecin spirituel. . . j'entr'ouvris un peu la porte de mon cœur à mon bien-aimé, lui demandant d'établir sa demeure en moi, qui, misérable et indigne, semblais l'avoir exclu en ne communiant pas pendant trois ans. Je fus promptement fortifié dans mon corps et mon âme par cette réception salutaire, et, moins d'une heure après, en pensant aux misères multiples de cette vie et aux immenses joies de la béatitude éternelle, tout à coup , les yeux pleins de larmes, je m'écriai : 0 mon Dieu, qu'est-ce qui m'attend dans le ciel et qu'ai-je voulu sur la terre loin de vous ? »
La conversion de Hugues fut sincère. Écoutons encore ce qu'il fit pour entrer en religion : son histoire est celle d'un grand nombre de ses confrères qui, comme lui, passèrent des écoles dans les monastères, a. Ce sac d'écus, dit-il, avec lequel je comptais acheter les honneurs ecclésiastiques, et mes autres bourses pleines dun argent que j'avais volé en ne le donnant pas aux pauvres mourant de faim, je le distribuai honnêtement, à mon avis, et je me fis des amis de la mammone d'iniquité; ces prébendes, que j'avais usurpées contre les décrets des Pères, et que j'administrais assez peu rehgieusement, je les abandonnai. Ayant enfin rompu tous mes liens par la grâce de Dieu, je devins libre, et, malgré beaucoup de mes amis, qui voulaient m'en empêcher et me rappeler aux folies et aux vanités du monde, je me soumis avec joie à la règle des chanoines réguhers. » Hugues se fit moine à Saint-Jean.
Mais il y avait aussi des moines bien relâchés, si 4'on en croit Payen Belotin, et ils grossissaient le nombre des élèves, ennemis des longues et sérieuses études. « Ils ont l'habit, ditil, et veulent passer pour religieux, et rien dans leurs actes ne montre leur religion. Leurs greniers, leurs bourses, leurs
coftres-forts sont remplis; tout abonde chez eux, et cette abondance ne les rassasie pas ; plus ils ont, plus ils paraissent pauvres. Un cœur avare n'a point de pitié ; ce moine avare condamne les avares... il abandonne les cloîtres, parcourt les villes, et au lieu de lire l'Ecriture Sainte, ce qui i)ourrait être utile à ses frères, il s'en va plaider les causes profanes. Cette peste a envahi tout l'univers; elle pèse d'un poids particulier sur notre ville de Chartres ^ »
Ailleurs, Payen Belotin s'exprime ainsi : «Les citoyens et les puissants les vénèrent, le populaire les adore ; ils sont honorés comme des saints ; mais si on examine leur vie et leurs actes, ils ne valent pas leur réputation... S'ils compatissent aux affligés, ce n'est point par pitié, mais par amour du gain. Ils lisent, mais n'imitent point ce qu'ils ont lu; ils enseùjnent le vrai, mais ne pratiquent point leurs enseignements. Un plaisir passager, la faveur populaire, de grands dons, voilà tout ce qu'ils désirent... »
Ainsi, dans nos écoles, il y avait deux catégories de maîtres : la gravité des uns, la légèreté des autres, forment un contraste qui mérite d'être signalé.
Section IL — Les Élèves. — La condition des élèves n'est pas moins intéressante que celle des maîtres. Ils devaient, pour être admis aux écoles, solliciter la permission du Chapitre. Le doyen Arnaud lui-même la demanda pour son frère Jacques : ce Nous vous demandons et vous prions, nos très chers, de recevoir, par amour pour nous, dans l'école de votre église, ce jeune homme de bon caractère et très ami des lettres : c'est votre clerc, il a été nourri dans le sein de votre église ; veuillez l'entourer d'égards tant qu'il sera près de vous et parmi vous ; il est de ma famille et c'est moi, le doyen Arnaud, qui l'ai élevé -. ))
Il fallait obtenir aussi l'assentiment du maître. Un moine écrivait au maître G...: « Rogavi vos ut puer um quemdàm, Gaufridum nomine, mihi cons^guineum., in scola vestra docen- j Aév dum, pro Dei et nostro amore co7isentiretis ; quod vestra pietas henigne annuens, non solum illum consentire, sed et libris vesiris,
< Hist. lin., t. XI, 1-5. -
- Lettres d'ive de Chartres, XV-. Dileciioni veslrœ, karissimi, mandamus et mandanies obsecramus qualenus hune vestrum dericum et nostrœ nuiritiim ecclesiœ, bonœ indolis adolescentem et litferarum studii amaniem, amoris nostri gratia, in scolam ecclesiœ vestrœ suscipiatis, et, quandiu apud vos et inter vos fuerit, honori habeatis, ut et ego Ar. decanus cujus de dama et nutritura est...
si opus esset, ejus necessitatem supplere dévote proposuit . Xioïc vevo aliquantulum a vohis longe positns, ah scola veslra eumdem excJusum et ideo otiosum esse, relatione cognom : quapr opter ad veslrae carltalis sinum reciirro, et ut in proniii>so perseveretis , saltem quousque Carnotum veniam, suplicans rogo, rogans suplico. VaJe. »
Une fois admis, ces élèves devaient pourvoir aux nécessités de la vie. Dans ce but, quelques-uns se faisaient tout ensemble élèves et maîtres. Ils suivaient les cours des professeurs célèbres ; en même temps ils servaient de précepteurs, de répétiteurs, ou même de serviteurs à quelques-uns de leurs condisciples plus fortunés et moins avancés. Jean de Salisbury fut contraint de recourir à cet expédient pour se procurer des ressources à Paris, lorsqu'il y vint de 1136 à 1141. L'on voit aussi qu'à Chartres un certain nomlire d'élèves étrangers étaient en pension cliez des maîtres ou des clianoines. C'était une tradition remontant au temps de Fulbert : Hildegaire gardait chez lui, à titre de commensal, le neveu de Rainald de Poitiers; Sigefroi, chapelain de Pvobert de Leicester et de Galeran de Meulan, fut recommandé à Samson de Mauvoisin par ces comtes, qui se chargèrent de payer tous les frais de rhospitalité demandée. Le doyen Arnaud gardait chez lui ses neveux Hugues et Denys et son frère Jacques.
Ils devaient aussi trouver au dehors des personnes chargées de leur vêtement et de leur toilette. (( 0 cher père, écrivait l'un d'eux \ recevez avec une grande libéralité notre ami Herlebolde ; c'est dans sa maison que nos habits sont blanchis, et c'est sa femme qui nous nettoie la tète, in donio illius vestes nostrœ dealbantur et «?> uxore sica capita nostra ahlmintur. » C'est un petit trait de mœurs curieux.
Il leur fallait surtout des livres pour étudier. Tantôt ils en composaient eux-mêmes : nous verrons le doyen Arnaud et Jacques son frère, écrire un Psaiilier, des Gloses ; un autre transcrivait à grand peine une Dialectique -. D'autres fois, ils empruntaient ces livres à leurs maîtres: nous venons de voirie moine GeolTroi rappeler à l'un de ceux-ci qu'il avait promis de prêter ses livies à son petit cousin. Plus souvent sans doute ils les demandaient à la bibliothèque du Chapitre. C'est pourquoi le chancelierqui l'administrait veillait à ce qu'ils fussent en bon
• Lcllres d lin de Cliartrcs, XIV, XXllI. XXIV. -^ bl, Idl. Xll.
état. Gilbert de la Porrée fut loué dans son obit pour avoir amélioré les livres de la bibliothèque, librosque armarii diligenter emendatos modis pliiribus melioravit ^.
Pour toutes ces choses, il fallait de l'argent, et nos écoliers, comme les écoliers de tous les temps, en demandaient à leurs parents. Nous avons encore les lettres adressées dans ce but par Arnaud et son frère à leur mère Leticia : ((Très chère mère, lui écrivait Arnaud, je te prie de recevoir l'argent des moines et du seigneur Haimon, de le changer, et de me l'envoyer par le moine Hélie. Je fais faire un Psautier, c'est pourquoi j'ai besoin d'écus. Vous aussi donnez-moi, avec ce que vous me devez, deux douzaines de feuilles de parchemin et envoyez-moi les. Ne vous absentez pas avant de m'avoir vu, moi ou mon délégué. Et vous, mon petit frère Jacques, venez avec le moine Hélie pour étudier ici - »
Réunis, les deux frères écrivirent de nouveau à leur mère par l'intermédiaire d'un certain Bunard '^ Ils lui recommandaient de bien recevoir ce messager, de le défrayer, et de lui payer ce qu'ils lui devaient. Puis, ils la priaient de leur envoyer, par le même courrier, de grosses peaux d'agneau contre Thiver, du bon parchemin pour leur Psautier, et les grandes bottes de leur père; en post-scriptum, ils demandaient encore de la craie, de la bonne, de la bien bonne craie, car la leur ne valait rien.
Dans une troisième lettre, ils renouvelaient les mêmes désirs : (( Nous avons fait des petites gloses, disaient-ils, nous avons des dettes. J'ai fait de mes peaux un admirable manteau, mais je dois encore une partie du prix : vous nous l'apporterez ou vous nous l'enverrez à la prochaine foire, mais si vous pouviez venir, je serais encore plus content. » Et Jacques ajoutait expressément que la Jettre était de lui. L'une des raisons de cette observation, c'est qu'elle était précédée d'une
' Cart. (leN.-D., III, 167.
- Lettres d'Ive de Chartres, XXIII.
^ Id., Lett. IX, X, XI. — Ego enim psalterium perficere facio , quare nummis indigeo, la etiam de denariis quos mihi debes , duas duodenas parcameni mihi mittas. — Et si vestes contra hiemem nobis nnttere proposuisti, agninas pelles grossas, si potes, per prœsentem legutum nobis mittas et parcaminum bonum ad psalterium faciendum et grandes bolas domini nostri. Vale. El cretam bonam, bonani^ bonam , quia nostra nichil valet. — Glosidas fecimus, niimmos debemus. Ego damidem feci de pellibus meis mirabilem, sed parfem nummorum debeo, quos tu, vel nobis affer , vel niitte ad feriam quœ prope erit ibi.
jolie chanson sur le nom de sa mère, où il exprimait poétiquement ses requêtes intéressées :
Mater nostra, Fer, fer opem,
9 Mater grata, Per hoc nomen,
Nomine Leticia, Quo vocaris iinica;
Nomen tuum Ferte nobis :
Nomen lœtum , Beus vobis
Prœbet nobis gaudia. Repeusabit singida;
Mater opem Si sic agas
Nunc prœsentem Tune nos amas;
Fer utrique filio ; Tuo quidem mérita
Tua namque Te amare
y une uterque Et laudare
Indiget auxilio. y os perfecte eredito.
Sortis des écoles, nos étudiants correspondaient entre eux ou avec leurs maîtres, comme du temps de Fulbert. L'écolàtre de Châteaudun priait l'un de ses amis de lui composer un petit compliment en vers : « On dit que les grands sentiments ne peuvent s'exprimer, et je le crois bien , moi; moi qui suis au comble de la joie et ne puis trouver des mots par lesquels éclate mon bonheur: je romps néanmoins mon silence, et je vous dis : mon très cher, portez-vous comme je désire que vous vous portiez. Si vous vous portez bien, moi aussi je me porte bien : si vous êtes content, je le suis aussi. Vienne, je vous prie, la muse interprète de vos sentiments, qui, portée par un clerc, soit pour moi la messagère de votre joie, et me redise que vous êtes tout à moi. » Il invitait ensuite son ami à venir le voir à Châteaudun, ou à lui envoyer quelqu'un de ses confrères, pour festoyer avec lui '. Daniel faisait mieux, il adressait à son ami Jacques une douzaine de distiques imités d'Ovide, parmi lesquels on lisait ceux-ci :
Dinn prrori lupus et lepori canis insidiari Desinat et turtur unicus esse pari :
Dum fiant, inquam, fierique non erit unquam . Quidquid semper ero, non nisi rester ero.
D'autres fois, les écoliers se rappelaient mutuellement leurs comnumes lectures. Hugues Métel redisait à Hugues de Chartres comment il l'avait surpris lisant le Songe de ScipioUy et
* Lettres d'ive de Chartres, let. XXV.
comment il lui avait posé une question philosophique. L'écolâtre d'Orléans, qui réclamait ses livres à un maitre chartrain, lui rappelait, en signe d'identité, le. jour où tous deux lisaient dans sa Dialectique des caractères difficiles : Mémento, frater, se^nper omnia agere sa'pienter, et niihi amico tuo Aureliane manenti mitte libellas meos per istum prohum hominem C. eo mtersig7iio qiiod nos amho inspiciehamus in Dlalectica mea...
Enfin nos écoliers se soutenaient dans leurs malheurs. Lorsque Jacques dut s'enfuir, par suite des disputes d'Arnaud, son frère, avec saint Ive, il se réfugia au Mans, et Arnaud écrivit en sa faveur au doyen Geoffroi : (( Mon humilité supplie votre Sublimité de prendre soin de mon frère Jacques, qui est allé au Mans pour étudier, et de lui donner le nécessaire par amour pour moi et au nom de votre réputation : car d est très versé dans les lettres. Le signe auquel vous reconnaîtrez que cette lettre est de moi, c'est que, le jour de Pâques, au chœur, vous m'avez montré une pierre précieuse de votre anneau que j'ai beaucoup admirée. »
Le maître d'Orléans demandait des nouvelles de Thierry. Hermann écrivait au nième écolâtre une lettre pleine d'éloges. La lettre de Gilbert de la Porrée à Bernard de Chartres est un touchant spécimen des relations des disciples avec les maîtres; c'est un écho de Hildegaire ou d'Adelmann écrivant à leur cher et glorieux pontife : (( Qu'elles sont grandes les actions de grâces que je dois à un si puissant et si excellent maître ! quelles flammes d'amour je conçois dans mon cœur au souvenir de votre douceur ! J'ai beau m'eÛbrcer, je ne puis l'expliquer comme je le voudrais, et je le laisse à penser à votre incomparable science. Bien que la fortune me fasse gai visage, dans cette Aquilaiae où je tiens école, j"ai cependant une douleur, une seule, qui me torture, c'est que je suis contraint d'être éloigné de la présence d'un si illustre docteur... Je voudrais sans cesse me tenir près de vous, quand vous expliquez les mystères cachés dans les trésors de la science, je voudrais puiser de toutes mes forces à la source limpide et inépuisable de votre sagesse. Séparé par le corps de votre Excellence, j'y suis uni par l'ardeur du désir et parle cœur qui rapproche les choses éloignées^ et tout ce que Dieu m'a donné ou me donnera, de biens, de vertus, de science, tout ce que je suis, après Dieu, c'est à vous que je l'attribue '. »
^ Lettres cï Ive de Chartres, let. XIX'^.
Cette lettre ne peut se comparer qu'avec celle de Bernard Silvestre offrant à Thierry son De mimdl universitate. En voici le texte d'après M. Barach :
Terrico. veris sclentiarum fituHs Doctori famosi^ifiimo.Bernardus Silvefitrh opus suum.
AUquandm ^ fateor, sensu mecum secret iore qKœsivi, utrum opuscuhnn meuni in arnicas aures traderem aut non expectato jiidice penitus aholerem. SiquidemDe miindi universitate tractatiis, suapte natura difficilisj sed et sensu tardiore compositus^ sicut aures sic ocidos arguti judicis reformidat. Verurn sensus rester benivolus simplicem seddevotara Yohis paginam inspecturus erexit audaciam , animos impulit, fiduciam rohoravit, Consilium tamen fuit ut perfecta minus pagina nomen sut tacuisset auctoris, quoadusfjue vestro suscepisset judicio cel egrediendi sententiam vel latendi. Viderit ergo Discretio vestra, si prodire pahnif, si venire deheat in commune. Si intérim vestro prœsentetur aspectui. judicio correctionique transmittitur, non favori. Duret in longum valeatque vita vestra. »
On croirait lire les lettres de Bernard d'Angers, d'Angelran de Saint-Riquier, de Hildegaire lui-même, soumettant leurs écrits à Fulbert. Il y avait donc, dans l'école du XII<^ siècle, lè même esprit de solidarité qu'au siècle précédent. Cette union morale donne par elle-même une haute idée de la cohésion et de l'unité de l'école chartraine. Nous verrons, au chapitre suivant, qu'elle n'était pas moins unie par les principes littéraires et philosophiques qui lui étaient propres.