III. LES ETUDES SACREES
Section I. — Dialectique et Théologie. — Avec de pareilles dispositions l'on ne pouvait guère aborder les sécheresses et les écueils de la Dialectique et de la Théologie. Si Jean deSahsbury, dans son Angleterre, retraça l'histoire des opinions philosophiques en les critiquant toutes, ses condisciples, surtout depuis les condamnations d'Abélard et de Gilbert, s'abstinrent de toute étude vraiment dialectique. L'élève de Thierry lui-même, tout en imitant son maître, substitua la tliéologie classique à ses systèmes. On s'appliqua plutôt à la Morale, à l'Écriture Sainte, qu'on expliqua dans un sens allégorique et pieux , sans témérité , avec beaucoup de discrétion : les Pères eux-mêmes ne furent guère cités que dans un but littéraire. Tous nos savants d'alors furent d'un mysticisme prudent. En tant que mystiques, ils continuaient le réalisme et le platonisme de leurs prédécesseurs sans leurs excès. Seul. Amaury de Bène, fut téméraire: poussant cette tendance chartraine qu'il avait sans doute empruntée à Bernard et à Thierry plutôt qu'à leurs modestes descendants, il divinisa toute chose, même le mal; il fut un panthéiste comme eux, mais il appliqua cette doctrine à la morale plutôt qu'à la simple métaphysique : c'est ce qui le perdit. Ajoutons que, plus hardi que tous, il exposa son système dans les grandes écoles de Paris : les esprits n'étaient plus assez sérieux à Chartres pour le comprendre. Ils étaient aussi trop portés aux choses profanes et utiles.
Section IL — Droit civil. — Il en était d'ailleurs presque partout de même : on abandonnait la grande théologie pour le Droit, les lettres et la Médecine, et le pape Alexandre III dut, pour soutenir cette science délaissée, interdire aux moines, puis aux ecclésiastiques, l'étude du Droit civil. Le concile de Latran exigea la fondation d'une chaire de théologie en chaque cathédrale. L'on se rappelle les ellorts de Pierre de Blois dans le même sens prés de son frère Guillaume, de son neveu Ernaud, du clianoine Simon, de lofticial G. Ils ne furent que partiellement couronnés de succès.
Tous ces hommes ne revinrent aux études sacrées que sur leur vieillesse, mais au début ils avaient étudié le Droit. Saint Ive, Thierry en avaient donné l'exemple. Rufm, dans sa Somme sur le Décret de Gratien, dit qu'à Chartres on avait le code Théodosien et que saint Ive en avait mis plusieurs extraits dans son Décret. Gilles, archidiacre de Blois, le sous-doyen Hugues ' , Haimeric de Feuillet -, s'en servirent brillamment pour les affaires temporelles de l'Église. Jean de Salisbury, dans son Polycratique, cite les Pandectes , le Code, les Novelles et VEpitome de Julien : il a fait aussi un exposé du système de procédure établi par le droit Justinien, directement d'après les textes originaux. Il est vrai qu'il fréquenta Vaccarius. Certains Chartrains allèrent jusqu'à Bologne pour mieux apprendre le Droit civil. C'est ce que firent Pierre de Pavie et surtout Etienne de Tournay, qui composa plus tard un traité de Droit. C'est ce que fit aussi Pierre de Blois : il resta deux ans dans cette ville, y prêcha devant les étudiants, et regretta de n'y être pas demeuré autant qu'il l'aurait désiré. La beauté des lois séculières l'avait séduit : il les fréquentait encore après s'être consacré à la théologie ^. D'abord il encouragea ses parents à les cultiver comme lui; il acheta des livres en passant à Paris pour son neveu Pierre de Blois et chargea son autre neveu Ernaud d'en poursuivre la restitution en justice. Mais plus tard, ayant reconnu les dangers de cette étude, il en dissuada tous ceux qu'il put, entre autres l'official G. et son neveu Pierre de Blois lui-même \
Section III. — Droit canonique. — Le Droit canonique provoquait les mêmes amours et les mêmes condamnations. Depuis saint Ive. on l'étudiait à Chartres; Guillaume de Champagne le connaissait à fond. Jean de Salisbury légua quelques traités canoniques au Chapitre. Le second Pierre de Blois composa, dans ses loisirs de chanoine, un traité De distinctionibus canonum, à l'aide de ses livres et de ses souvenirs d'école. « C'est un miroir de jurisprudence, un aide pour les professeurs dans l'interprétation des canons, une source d'allégations pour les avocats, un instrument de décisions pour les juges. » Il comprend soixante chapitres et a pour but de montrer que les canons, en apparence discordants,
^ Cari, de N.-D., 111, 145. — 2 m, 185.
3 P. L., t. 207. Lettre H' et 26^ — * Lett. 7i , 76, 25.
s'accordent entre eux, si l'on tient compte des principes et des circonstances qui les ont dictés, et il énumère ces principes, ces circonstances, avec finesse et clarté. Il cite plusieurs fois un magisler Garnerius comme vivant encore près de lui. Était-ce un maître chartrain ? Etait-ce celui dont parle VH'tstoire ^ littéraire ' d'après Pierre le Chantre?
Malgré quelques défiances résultant des chicanes auxquelles il conduisait et de l'esprit cupide qu'il développait, le Droit canon resta en honneur dans lécole de Chartres et dut y être enseigné comme il y était pratiqué.
Il en fut de même de l<i liturgie. Jean de Beleth composa peut-être son Manuale de Divinifi officiis ailleurs qu'à Cliartres ; mais il y cite souvent les usages de cette ville, et nous verrons bientôt, dans les premières années du XIIP- siècle, le chancelier Pierre de Roissy rédiger un ouvrage semblable : ce qui prouve la continuation d'un enseignement liturgique dans notre école.
Section IV. — Médecine. — Enfin, la médecine fut connue de tous nos principaux élèves. Le Cartulaire de Beaulieu cite, en ii6S, Johannes, clerc et médecin, Laurent, médecin de Saint-Denis-. Pierre de Celles et Jean de Salisbury ont une teinture de cette science. Pierre de Blois la pratique à Amboise près d'un malade qu'il soigne pendant trois jours dans un hôtel ^ La Bibliothèque de Chartres conserve encore quelques traités médicaux écrits vers cette époque '.
Telle est cette seconde moitié du XII« siècle. L'école est découronnée d'une partie de son enseignement supérieur par les tendances vulgaires du temps et l'attraction de Paris ; mais elle conserve avec gloire les études grammaticales : elle s'éclipse, mais ne disparaît pas. D'Université qu'elle était, elle redevient une grande école préparatoire aux Facultés.
« HisL lin., IX, \U.
- (^art. de Braulieu, p. 66.
^ Pétri Blés, opéra, lettre 43.
^ Bibliothèque de Chartres, mss. 1029.