‹ Les écoles de Chartres au moyen-âgeChapitre 8 sur 107 · SS., oct., IV · texte numérisé non relu

SS., oct., IV

de plus avoir étudié et enseigné dans les écoles sous sa direction. Dans son Épitaphe en 14 distiques, Fortunat * vante son talent musical et son éloquence.

(( Mes yeux pleurent, dit-il, mes entrailles sont ébranlées par mes sanglots , mes doigts tremblants refusent d'écrire des choses si amères. Au lieu des vers joyeux que je voulais adresser à mon ami vivant, il faut que je dépose des chants de tristesse sur sa tombe. 0 Galétric , prêtre si riche en mérites , que j'ai connu trop tard, ô cher ami, comme vous m'êtes promptement ravi î Vous regagnez la patrie, et vous me laissez sur cette triste terre : la brillante cour des Gieux vous possède, pour nous, c'est dans un séjour de larmes que nous vivons. Voilà que, sous ce tombeau, reposent des membres saints : cy git une langue plus douce que le miel. Son visage était beau, son cœur délicat et infiniment bon, sa voix suave, et toute pleine des oracles divins. Il était l'espoir du clergé , le tuteur des veuves, le pain des pauvres, le protecteur de son prochain; il était prompt à toutes les bonnes œuvres. Il a chanté les psaumes avec d'harmonieux accents, il a fait retentir les louanges de Dieu sur les instruments sacrés. Son éloquence brûlante a purifié les blessures mortelles: bon pasteur, il a nourri son troupeau de sa moelle. Après 38 ans, ce juste, enlevé à la terre, est remonté aux cieux : il est dans les délices du paradis, lequel se réjouit de son retour, tandis que le monde déplore son départ. Mais je sais combien grande est votre gloire, je sais que vous ne devez pas être ainsi pleuré, ami de Dieu. Je bégaye bien petitement de grandes vertus. 0 Père saint, priez, je vous en conjure, pour votre Fortunat. »

Pappol*, successeur de Galétric, est le premier évéque qui nous ait laissé quelque écrit. Il adressa une protestation, nette et fière, au 4® concile de Paris, en 573, contre l'intrusion de Promotus comme évéque de Ghâteaudun. Comme Lubin avait formé Galétric, ainsi Pappol instruisit son successeur, le célèbre Bélhaire*. La légende de ce dernier, presque contemporaine, est, parmi les anciens documents, celui qui parle le plus explicitement de l'école épiscopale de Ghartres. a Béthaire-, y est-il dit, était un jeune romain de haute famille : dès sa première enfance, il fut élevé dans les mœurs ecclésiastiques. Ses parents rappliquèrent ensuite à la philosophie. G'est

< Forlunati opéra ^ P. L., t. 88, col. 159. - Vita S. BHharii, A. SS., '2 août. I, 167.

alors qu'il vint à Chartres, par la permission de Dieu, pour y être instruit. L'évêque d'alors était le bienheureux Pappol, de douce mémoire; lequel, voyant le caractère plein de charmes de cet enfant, et pressentant qu'il serait un jour préposé au gouvernement de son église, fut poussé, par un instinct divin, à lui donner la tonsure et à l'admettre au rang des lévites. Jeune encore, Béthaire était si appliqué à l'humilité et à l'obéissance, qu'on ne pouvait douter qu'il ne fût rempli du Saint-Esprit. L'événement le prouva bien: son savoir dans les lettres, son exquise urbanité, lui méritèrent l'estime générale ; on le proclama docteur dans les divines Lettres et maître de toute la cité, ut doctor divinarum Litterarum et magister totius civitatis diceretur. »

Ce titre n'était pas un vain mot : il désignait une fonction scolaire, celle du professeur. Béthaire la remplit si bien qu'après son diaconat, il fut invité par Clotaire II à l'exercer dans son palais. Il fut nommé archicapellayius ; c'est-à-dire gardien de la chapelle royale et chef de l'école palatine ' , la première école de France. Béthaire y forma d'illustres élèves : citons Rusticus, Syagrius et Desiderius.

Mais, à la mort de Pappol, le clergé et le peuple le réclamèrent pour évêque (v. 594- av. 614). Le roi le leur accorda, mais Béthaire fut contristé ainsi que les grands de la Cour : car tous le vénéraient comme un ange. Il lui fallut néanmoins prendre le gouvernement de l'église chartraine : à sa sortie du palais, le roi lui fit de grands honneurs ; à son arrivée le clergé le reçut en grande pompe. Il commença à briller dans les plus saintes études : cœpit namqiie florere in sanctissimis studiis, et, comme une prudente abeille, à gouverner et paître son peuple avec un amour tout maternel... En d'autres termes, après avoir dirigé l'école en qualité de maître, il la dirigea de nouveau en qualité d'évéque, comme l'avaient fait avant lui, Pappol son maître, Calétric et Lubin. Il avait reçu du Ciel une telle éloquence, dit encore son biographe, qu'il éclairait et touchait jusqu'aux larmes ceux qui venaient l'entendre. Au concile de Sens il excita l'admiration universelle.

Son successeur, Lancégésil, (f 633) eut une destinée semblable à la sienne. Il fut élève comme lui de l'école palatine, et c'est pendant son séjour à la cour qu'avec Leutéric,

' Sur l'Ecole palatine, Dom Pitra, Vie de S. Léger, p. îli. — Du Gange, Archicapellanus .

il fut chargé par Clotaire II de conduire à Saint- Martin de Tours l'un de ses fils malade. S'étant arrêté au tombeau de saint Cheron ', il fut favorisé d'une apparition de ce saint, qui guérit son auguste compagnon de voyage. Plus tard il fut ipippelé, comme Béthaire, à Chartres pour être évêque. Mais ce qui nous importe surtout, c'est qu'il fut comme lui, dans son adolescence, élève de l'école épiscopale. Nous en sommes assurés par l'épitaphe gravée jadis sur sa tombe dans l'église de Saint- Martin -au -Val: Hic jacet Lancegesilus preshiter, cUscipulus Cherim'iri. qui ohiit anno sexcenlesimo trigesimo tertiOy nouas fehruarii'-.

Mais cette épitaphe, outre le nom de Lancégésil, nous donne celui de son maître à Chartres, Chermir : c'est un renseignement bien précieux, car Chermir est avec Béthaire le premier maître de nos écoles, non évêque, dont l'histoire ait gardé le souvenir. Il semble avoir été le précepteur des grands personnages qui vécurent dans la seconde moitié du VI*^ siècle.

Il est cité comme tel, non seulement dans cette épitaphe, mais encore dans la Vie de saint Laumer qui fut son disciple 2. Ce moine lui fut confié tout jeune (( Suh puerllia Utteralihus studiis a parentïhus traditur et cuidam sacerdoti vitœ venerahilis, nomine CJierimiro , committitur^ qui intra oppidum Carnotcnse, Domino militans, reliqionis fama celehris habehalur. Chermir prit l'enfant, l'entoura des plus tendres soins, et réleva peu à peu à la connaissance des lettres et à la pratique de la vertu. La grâce de Dieu, qui transforme les enfants en vieillards, sembla donner au jeune étudiant un art d'apprendre déjà consommé. Aussi le prêtre Chermir voyait-il croître à la fois en lui Tâge, la piété, l'intelligence : il se félicitait en son âme, d'après ces indices pleins d'espoir, du bien que son élève ferait un jour à un grand nombre. » Laumer après avoir reçu le sacerdoce, puis exercé les fonctions de cellerier, prés des clercs chartrains, s'enfuit au désert, où il fonda le monastère de Courgeon.

Il est assez facile de déterminer Tépoque où il suivit les leçons de Chermir. Comme il mourut avant Pappol qui décéda lui-même en 594, ce dut être vers 550. Chermir enseignait

^ A. SS., "28 mai, VI. 718. On lisait autrefois cctto inscription dans l'église d»; Saint-Clierun : Clotariiis rex Fruncorum dotavit hanc ccclesiam. . (mots eiTacj'Sj, Leulerici secrclarii et Lancegesili episcopi.

^ SoHchet, I, 4l(i.

^ A. SS., rj janv., Il, :230.

donc dés ce temps-là. Peut-être avait-il été mis à la tête des écoles par Lubin lui-même (f v. 556) lorsque cet évêque réunit ses 72 clercs. Il remplit cette fonction soUs les pontifes qui succédèrent à Lubin , du moins sous Calétric et Pappol. Bétbaire qui avait peut-être été son élève, le remplaça ; à celui-ci succéda sans doute son autre disciple, Lancégésil : ces deux derniers exercèrent cette charge avant d'aller à la Cour ou de monter sur le siège épiscopal. Et c'est ainsi que commença la longue série de ces chanceliers ou maîtres, qui, sous l'autorité des évêques, dirigèrent si longtemps et si glorieusement les écoles chartraines. Si Flavius et Solenne sont les premiers pontifes savants de ces écoles, Chermir et Bétbaire en sont les premiers maîtres, Lancégésil et Laumer en sont les premiers élèves connus.

A ces derniers il faut joindre, pour le VI^ siècle, les auteurs des légendes de saint Lubin ^ et de saint Bétbaire ^, toutes deux presque contemporaines. Celle de saint Lubin pourrait avoir été écrite par saint Calétric: c'est le plus ancien document concernant l'Église de Chartres ; calquée sur la vie de saint Avit, dont elle emprunte quatre numéros et des transitions, elle reste néanmoins originale. Courte, simple, elle est remarquable par sa bonne foi et son style. — Celle de saint Bétbaire est l'œuvre d'un prêtre, qui pleure en lui son pasteur et son père: les détails qui concernent l'école palatine font penser à Lancégésil. L'écrivain se montre fort sage : il fuit ce qu'il appelle venustatem grammaticae, et raconte peu de miracles. Ces deux Vies font bonneur au goût littéraire des Chartrains, au VI" siècle.

Les écoles, si prospères au VI*^ siècle, comptèrent encore de beaux jours au VII*^. Elles eurent alors pour élève et pour maître saint Leufroy ^ (( Il était originaire du territoire d'Évreux , et issu de parents nobles et très chrétiens. Dès son enfance, puerulus , il demandait instamment à ses parents la permission d'aller en un lieu , où il y eût des écoles et des exercices littéraires. Mais son père s'y refusait, disant qu'il ne pourrait se séparer de son fils unique. Alors cet enfant inventa un moyen de réaliser quand même son projet. » Il obtint la permission de visiter ses parents d'Évreux, et s'en alla trouver le chevecier de cette ville. Après l'avoir

< P. /.., t. 88, col. 550.

^ A. SS., 2 août, I, 168. — Dom Liron : Bibl. ch., p. 4. — Hist. litl,, V, v-vi.

3 A. SS., 21 juin, IV, 104.

entendu, celui-ci lui indiqua un maître qui l'instruirait dans les lettres. Gomme il ne revenait pas, ses parents inquiets le cherchèrent longtemps, et l'ayant enfin découvert, ils insistaient pour le ramener prés d'eux. Mais, sur son refus , ils finirent par le ëaisser suivre ses goûts. « Quant à lui, il dépassa tous ses condisciples et égala bientôt son maître. Ayant épuisé le savoir des docteurs de ce pays, il se rendit à Condé : mais il n'y trouva pas un homme qui répondît à son attente. Alors il s'éloigna promptement de ce lieu, et courut à Chartres, où il savait que l'enseignement des diverses sciences était en grande prospérité : ad nrhem Carnoteiisein convolavit uhi diversorum studiorinn doctrinam ahundare cognoverat. »

« Lorsqu'il fut arrivé dans cette ville, il s'y instruisit si parfaitement, la grâce de Dieu aidant, que tous voyaient, avec une surprise mêlée d'admiration, cet élève prendre rang parmi les maîtres : lia ad iilenum erudihis est^ ut omnes eum cum attentione discipidum mirarentur factum esse magistnim. Une pieuse simplicité brillait dans sa conduite, son enseignement et sa conversation. Il faisait des progrès dans les bonnes œuvres comme dans l'étude des lettres. Mais lui, voyant l'envie dont il était l'objet, s'en alla promptement de la ville, et revint dans sa demeure. Lorsque les voisins connurent son retour, sachant toute sa science, ils lui amenèrent leurs enfants pour qu'il les instruisît, et il les formait aux lettres et à la piété. »

Nous ne suivrons pas saint Leufroy dans ses pérégrinations à Varenne, à Calliat, à Rouen, où il s'attacha à saint Sidonius, puis àMadrie,où il fonda un monastère etoù il élutsa sépulture. Nous retenons seulement de cette légende ce fait intéressant, qu'au Vile siècle les écoles chartraines l'emportaient sur les écoles voisines, que saint Leufroy y fut successivement élève et maître, et qu'il les quitta poursuivi par la jalousie.

Nous possédons encore de ce siècle une charte donnée par l'évêque Agirard (687-696) à une abbaye fondée par Adrebertane, mère de l'évêque Adéodat ^ Cette lettre se termine ainsi :

' /'. L., t. 8(S, col. 1228. Voir aussi .Iules Tardif, Monuments hisiori(jues ; \a'[vou\u' , Diplomata turrovingica ; ^]■A])\\\^n\, De rc (UpJomaikd. 1)82, i78. Hic sunt irtifjuiae Macltaljcronim marier iim, et sancti Kuacpiae et sanrto Leubino episcopo, et de illa terra sancta fuerunl hic mi.ssas deeimn quarto kalendas decemliris rum pace^ in aiino (juinto ordouationis domno Leudisberto episropo per Teheudeberto diacono. Deo (jratias. Amen. In anno III Rutrud refjiiiae , Teheuderico reije. — Nous pouvons ct'jx'iidaut ciicon; mcntionuer conuiicapijarlenaiilà celle époque un autliciilique de reliques conservé aux Archives d'Eure-et-Loir: Haec sunt pignora de cobertorin domno Monuifo, Trejectenssi episcopo.

In Dei nomme Ageradus, ac si peccator episcopus, hoc prwïlegium a ine factum relegi et subscripsi. Ce privilège est rédigé comme plusieurs autres pièces de cette époque, dans un latin barbare, affranchi des règles de la syntaxe. Mais c'était le latin vulgaire, usuel, et l'évêque l'avait adopté volontairement, et non par ignorance de la langue classique. On ne peut donc pas tirer de cette pièce un argument contre les écoles chartraines du Vile siècle.

Et cependant la décadence commençait. Au VIII^ siècle on ne signale point de pontife instruit, on ne trouve pas un seul nom de maître ou d'élève; on ne possède qu'une inscription de trois lignes, gardée jadis dans un reliquaire, et portant la date de 723 : elle est aussi rédigée en latin usueP. Mais on conserve trois manuscrits de ce temps, écrits en onciales , et représentant assez bien les principales études d'alors. Le premier est le fameux Evangile de saint Jean, qui fut enfermé avant l'an mil dans la sainte Châsse et se trouve actuellement à la Bibliothèque Nationale (F. latin, 10439) Le copiste a signé ainsi : In Dei nomine Marinus hac si indignus preshiter, ora pro me. Ce Marinus était sans doute un élève de l'école, le seul du VIII'^ siècle que nous connaissions. Le second est un saint Hilaire gardé de même à Paris (f. lat. 8907) : enfin le troisième est le traité du médecin Orihase (f. lat. 10233). Il a été, comme les précédents, apporté à Paris pendant la Révolution^. L'Evangile, les Pères, la médecine, c'est à quoi se réduisaient les études au VIII^ siècle, dirions-nous, si le trop petit nombre de ces documents ne nous défendait de porter un jugement compétent sur le programme adopté. Les temps étaient malheureux, et l'on peut croire que, jusqu'au début du ÏX.^ siècle, les écoles subirent une grave éclipse.

' Gallia christiana, VIII, p. 1102.

- L. Delisle, Cabinet des Manuscrits, II, 11.

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