‹ Les écoles du nord-ouestChapitre 12 sur 62 · NOUS N’AVONS PAS CHANGE · texte numérisé non relu

NOUS N’AVONS PAS CHANGE

Et ce que nous réclamons aujourd’hui, c’est ce que sir Wilfrid Laurier réclamait le 21 février dernier ( 1905 ) . Si nous avons tort aujourd’hui, lui aussi avait tort le 21 février dernier.

Nous n’avons pas changé de politique depuis le jour où il a, de sa grande voix, proclamé à la Chambre les principes de la justice et de la liberté. Si quelqu'un a changé, c’est le gouvernement ; et ce changement, je ne saurais trop le répéter, lui a été imposé par la daiblesse de la députation de Québec.

Je n’ai pas changé, et, je, vous le demande, ai-je eu tort de dire au premier ministre : “Marchez droit pour la liberté des nôtres et je suis prêt à tomber avec vous, à combattre à vos côtés dans l’ opposition pour le triomphe final”?

Ou valait-il mieux lui dire : “Sacrifiez les catholiques, mais que je ne perde pas le pouvoir ou mon patronage” ?

Je n’ai pas changé. Aurais-je dû changer pour imposer à ceux de 111a race et de mon saug, à ceux de ma foi et de mes convictions, l’horrible régime que je vous ai dépeint ?

Eu conscience et devant Dieu, je me serais senti coupable en acceptant une loi imposée par un de nos plus acharnés persécuteurs, qui rétablissait les ordonnances spoliatrices, ne garantissait à peu près rien aux majorités catholiques, qui sur cent soixante écoles catholiques en laisse subsister environ huit ou neuf, et arrache de la bouche des miens, la langue maternelle, cette langue française que nous sommes si jtiers de parler, non seulement parce qu’elle est la plus belle, la plus claire et la plus douce, mais parce que, apportée ici avec la croix du Christ, elle 11’y fut conservée que par les sacrifices constants, les larmes amères et le sang fécond de nos pionniers, de nos grands hommes et de nos martyrs.

Et les descendants de ces hommes qui furent nos aïeux, nous les avons laissés à la merci de, leurs persécuteurs.* Et nous, des Canadiens-français, le cœur léger, sans même paraître nous en rendre compte, nous avons voué à la destruction certaine tout un rameau de notre famille, pour ne pas exposer l'intérêt personnel de quelques-uns parmi nous !

LEvS ECOLES DU NORD-OUEST

L’année 1905 sera une année de tristesse et de honte pour nous, et nos descendants lorsqu'ils en liront l’histoire, nous mépriseront justement, pour avoir laissé faire ce que nous avons laissé faire.

Messieurs, permettez-moi de le dire, si 011 osait traiter un seul de nos compatriotes anglais de la façon dont nous avons traité tout le groupe Canadien-français dans l'Ouest, les provinces anglaises se lèveraient unanimement pour le venger, et donneraient au monde un exemple superbe de solidarité) et de force nationale. Et je puis ajouter que jamais nous 11e verrons dans aucun parlement, dans aucune assemblée publique, un seul homme ayant dans ses veines le fier sang d’Albion, avoir le triste courage de se lever pour combattre les droits de sa langue, comme nous avons vu cette année des Canadiens-français en donner le révoltant spectacle.

Cette loi (pie nous avons votée n’est pas seulement antinationale à notre point de vue, mais surtout au point de vue du Canada dans sa plus large étendue. Car en négligeant d’imprimer sur ces nouvelles provinces le véritable caractère canadièn, c’est-à-dire d’une confédération où les deux races sont égales et où il n’y a pas de place pour la persécution religieuse, nous avons gravement compromis l’avenir et nous avons préparé pour plus tard de terribles dangers.

Car dans vingt ans, ou moins peut-être, avec l’immigration constante qui nous vient du Sud, du Nord, de l’Est et de partout, aux Territoires canadiens, que restera-t-il de la tradition nationale, et où nous mèneront les nouveaux arrivants ?

En constituant le Canadien-français, qui habite le pays depuis sa découverte, l’égal en droits et en privilèges du Doukhobor ou du Galicien qui viennent de débarquer, nous avons ouvert entre l’Est et l’Ouest canadiens un gouffre que rien ne saura combler.

Ce qu’il fallait pour assurer l’avenir de notre pays, c’était affirmer plus que jamais le principe d’une justice égale et d’une liberté respectée pour les deux grandes divisions de notre Canada. On ne l’a pas fait, et pourtant cela seul était la garantie d’un avenir de prospérité et de bonheur.

Et c’est pourquoi nous vous avons convoqués aujourd’hui, pour qu’ après vous avoir expliqué notre conduite, nous vous demandions de vous préparer, laissant de côté les vieilles distinctions de parti, pour la défense de l’idéal plus haut des principes qui ont fait la confédération canadienne.

Vous préparer pour plus tard, voilà notre seule ambition ; afin que si une autre question de. ce genre se présentait nous fussions assez unis, assez fermes pour faire respecter contre la force, la justice, le droit et la liberté.

Nous avons combattu pour nos droits les plus chers et le peuple nous soutiendra. Sinon nous devrions dire que la défense de nos institutions, de notre langue et de nos lois ne rencontre chez nous que l’indifférence et l’apathie!

Ah ! s’il en était ainsi, nous serions déjà dans le chemin de la décadence.

C’est pourquoi il faut serrer nos rangs et nous préparer dès aujourd’hui pour la lutte de demain. C’est pour cela seulement que nousi vous, avons réunis aujourd’hui, et je vous remercie d’avoir en aussi grand nombre et d’une façon aussi sympathique répondu à notre appel.

En terminant, permettez-moi de vous signaler dans l’histoire de nos libertés une coïncidence à la fois touchante et significative.

La conquête de ces libertés, vous le savez, fut marquée par de dures épreuves, et c’étaient des braves qui les subirent.

Parmi ces aïeux dont nous sommes si fiers, un 110m paraît plus grand que tous les autres, un homme est resté dans la mémoire et la reconnaissance populaire, comme le chef de ceux qui marchèrent à la conquête de la liberté : celui-là, ai-je besoin de le nommer, c’était Louis- Joseph Papineau. Depuis longtemps déjà il dort dans sa gloire sous cette terre canadienne qu’il a si ardemment aimée, mais sa grande ombre a dû tressaillir lorsque là-haut sont venus vers lui les échos de nos luttes terrestres et qu’il a vu dans son immortalité que la défense de ces liberté qu’il nous avait conquises était encore entre tes mains d’un fils de son sang. Et c’est pour cela, messieurs, que vous 111e permettrez, et ce sera ma péroraison d’offrir en votre nom au petit fils de Papineau, à M. Bourassa ici présent, le merci national que vous avez tous dans le cœur et sur les lèvres.

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