VI. — Vers l’Abime
MGR TACHÉ, ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE ET LES ÉCOLES DU NORD-OUEST CANADIEN
Pierre Bernard! Qui est-ce et que nous importe son opinion, me dira-t-on de l'autre côté de la justice et du bon droit, L'Ecole du Nord-Ouest, c'est nous et notre bon plaisir. Alors cette école serait peu, mais elle est encore autre chose : elle est l'honneur du passé, elle est l'espérance de l'avenir et, pour autant, les hommes de cœur qui s’y intéressent ont l'ardeur des combais et la volonté de Ia’ victoire. |
Pierre Bernard est d’abord ce que son travail sérieux et honnête le fait: il est, de plus, sous son véritable nom, une notoriété canadienne pour laquelle je n'ai pas de réclame à tenter : il n’en désire pas. Et qui êtes-vous vous-même pour vous mêler de nos affaires! ajoute-t-on. Moi! metlons que je ne suis rien du tout; on ne peut être plus conciliant, ni plus vrai en ajoutant de suite : bonne raison pour essayer de devenir quelqu'un, ne fusse qu’en montrant à des parvenus prétentieux et malfaisants qu’ils ne sont pas ce qu'il faut, et ne font pas ce qui convient. Cela aidera peut-être des gens soucieux des intérêts publics à les remplacer à la barre pour donner à d’autres la peine d'y faire bonne figure et meilleure besogne. D'ailleurs qu'est au fond la trompette qui porte au loin des appels vibrants et pressants? Un instrument à destination précise, qui se prête à ce qu’il doit pour atteindre le but qu’il faut: en l'espèce et dans l'usage qu’on en fait, on n’a pas à discuter le mérite de cet instrument, mais les choses qu'il annonce ou répète; mais les aveux, mais les
ordres, mais les douleurs qu'il communique ou transmet. Voix canadiennes est un titre qui dit ce qu'il faut; Vers l'Abîme, précise encore; y parlent d’autres que moi; je les désigne ou on les devine; qu’on écoute ces Voix pour ce qu'elles sont, pour ce qu’elles apprennent; ct, si on aime le Canada, si on admire l'honneur, la vérité, la justice; si on veut rassurer la verlu alarmée, faire prévaloir le bon droit méconnu, travailler aux progrès matériel et moral d’une jeune nation qui reste chère à la France à tant de titres divers et qui mérite du bonheur, qu’on aille donc à son aide avec la pensée qu'un peuple qui a été capable d'un immortel attachement à sa foi comme à ses aïeux, ne manquera pas de reconnaissance envers ses amis et ses alliés.
Et voici ce que, avant Pierre Bernard, Mgr Taché, l’admirable archevêque de Saint-Boniface, successeur de Mer Provencher au lieu et ‘place de Mgr Laflèche, devenu infirme à la peine, écrivait en 1893 au sujet des Ecoles du Manitoba! :
Etude des cing phases d'une période de 75 années.
Les écoles de Manitoba sont aujourd’hui l’objet de l’aitention générale en Canada. Tous les jours, quelques-uns des organes de la publicité en entretiennent leurs lecteurs. Il n'est pas ‘une assemblée politique de quelque importance qui ne soit forcée d'aborder la question, et cela se fait dans un langage qui trahit l'embarras que l’on éprouve, ou les espérances que l’on voudrait faire reposer sur de pénibles incertitudes. D'un côté, l'amour de la justice et de l'instruction chrétienne de l'enfance fait espérer une solution avantageuse; d’un autre, la haine de l'Eglise ou l'indifférence religieuse répudient les notions les plus élémentaires du droit commun et du respect pour les convictions des autres. Pendant que, dans l'intimité du foyer domestique, ‘on prie, on espère, on craint;
1. Voir : Mgr Taché, Une page de l Histoire des Écoles de Manitoba. Pages 5 et6, (à l'imprimerie. du Manitoba à Saint-Boniface, 993.)
ailleurs on affirme triomphalement que lout est fini, qu’il n'y à pas de remède, pas même de mal à guérir, que la minorité dans Manitoba doit nécessairement subir la volonté de la majorité et renoncer à ce qu’elle regarde comme un droit certain et une obligation sacrée.
Je suis de ceux qui croient qu'une question n'est réglée que quand elle l'est avec justice et équité. Je ne suis jadmirateur ni des techniques subtilités légales ni des savantes combinaisons de l’art des expédients. Je suis donc bien éloigné de croire que la question des écoles de Manitoba soil finie ou qu'elle doive se terminer dans l'injustice; c’est pourquoi je pense que celte cause doit être encore étudiée, même dans ses moindres détails, afin que ceux qui veulent l'apprécier puissent en faire un examen complet.
Pour aujourd’hui, je veux livrer à l'attention des hommes sérieux quelques renseignements historiques sur les différentes phases par lesquelles sont passées les écoles de la Rivière-Rouge, non pas dans les détails de leur action, mais bien dans l’ensemble de leur existence.
Cette étude historique embrasse trois quarts de siècle, elle remonte non seulement au moment de l'élablissement de la première école, sur les bords de la Rivière-Rouge, mais bien à la pensée généreuse qui a inspiré cet établissement.
Au commencement de 1818, la juridiction de l'Evêque ‘de Québec s'étendait sur tout le Canada d'aujourd'hui, et c'est co Prélat qui envoya vers le Nord-Ouest les premiers missionnaires qui vinrent se fixer à Saint-Boniface. Un mois avan Je départ de MM. Provencher et Dumoulin, Mgr Plessis
leur adressa une série d'instructions, aussi remarquables par l'ampleur et l'élévation des devoirs indiqués que par la pré- | cision et la sagesse des détails.
C'est dans ce document, daté du 20 avril 1818, et conser-
1. Ce langage, après 17 années écoulées, est à répéter textuellement, au. cune réparation de principe n'ayant été obtenue par les minorités opprimées dans le Nord-Ouest canadien.
vé aux archives de l’Archevêché de Québec, que l’on trouve les premières prescriptions, au sujet des écoles d’Assiniboia et du Nord-Ouest. fl y est dit. à l'artick
6° Les missionnaires s'attacheront avec un soin particulier à l'éducation chrétienne des enfants, établiront, à cet effet, des écol et des caléchismes dans toutes les”hourgades qu'ils auront occa-
sion de visiter.
Puis on lit plus loin :
1io Les missionnaires fixeront leur demeure près du Fort Dou-
glas, sur Ta Hiviére-Rouge, construiront une Eglise.une maison, une école; Hreront, pour leur subsistance, le meil'eur parti possible
des terres qui leur seront données.
C'est donc de Québec et d'un Evêque catholique qu'est venu l’ordre de construire la première maison d'école établie. dans le pays, qui forme aujourd’hui la province de Mani-
Tous les hommes tant soit peu versés dans l'histoire du Ca: nada, savent que Mgr Plessis a illustré notre patrie par la puissance de son génie comme par l'éclat de ses vertus. Il est bien connu aussi’ que son autorité sur les fidèles, qu'il dirigeait, a puissamment contribué à conserver le Canada et le. Nord-Ouest à l'allégeance de la Grande-Bretagne, lors de la guerre des Étais-Unis.
Ce que tout le monde ne sait pas, c’est que les premières écoles de la Rivière-Rouge soient dues aux instructions. qu'il & données à ses missionnaires et que ces derniers ont suivies, au prix des plus grands sacrifices. Ce que tout le monde ne sait pas non plus, c'est que les services, rendus à la Cou-
Pl
ronpe par ce grand Prélat, Ini avaient assuré un issant auprès des Autorités, qui recouraient à ses lumières, pour la direction des affaires publiques et secondaient son zèle” dans Tl'accomplissement de Sa charge: comme on peut s'en convaincre facilement par la lettre suivante, donnée par
le Gouverneur-Général, lorsque Mer Plessis voulut envoyer
des prêtres à la Rivière-Rouge, pour y établir des missions :
sofertetente-SirJohnCo6pé Sherbrooke, C.S.B. Mc] Général et Gouverneur en chef dans et sur les Provinces du Haut et du Bas-Canada et Commandant des troupes de Sa Majesté dans icelle, etc. etc; etc.
. « À tous ceux qui les présentes verront.
» Attendu que les Révérends Joseph Norbert Provencher, Sévère Nicolas Dumoulin et Guillaume Etienne Edge ont été nommés par le Révérendissime Evêque Catholique de Québec, pour se rendre à la Rivière-Rouge et aux Territoires Indiens y adjacents, en qualité de Missionnaires, pour y répandre la Religion Chrélienne, et procurer aux Habitants l'avantage de ses Rites, sachez donc que désirant favoriser une œuvre si piertse et si utile, et accorder aux personnes qui y sont engagées toute la protection et le soutien qui sont en mon pouvoir, j'enjoias par ces présentes à tous les sujets de Sa Majesté, civils e militaires, et je requiers toutes autres personnes quelconques à qui ces présentes “pourraient parvenir, nos Seulement de perme’ ‘tre aux dits missionnaires de passer bons os. et leur prôler assistance et protection toutes les fois qu'ils Te trouveront nécessaire pour procéder dans l’exercice de leurs saintes fonctions.
» Donné sous mon seing et le sceau de mes armes, au château Saint-Louis, dans la Cité de Québec, le vingt-neuvième jour d'Avril;
dans l'année de NotreSeigneur, mil huit cent dix-huit, et dep
la cinquante-huitième année de Sa Majesté. A À
» Signé: J. S. SHERBROOKE.” » Par ordre de Son Excellence.
» Signé: À. W. COCHRAN.
» Secrétaire. »
Une pareille preuve de respect et de confiance, de la part du représentant de Sa Majesté le Souverain d'Angleterre, se comprend facilement, quand on sait ce qu’enseigne l'Eglise Catholique:; enseignement que Mgr Plessis rappelait à ses missionnaires dans les instructions dont la neuvième se Hi comme suit :
9° Les missionnaires feront connaître aux peuples l'avantage qu'ils D es EE réa m ee D nd rm 2 ms
Los Le
ont de vivre sous le gouvernement de Sa Majesté Britannique, eur enseignant, de paro Exemple, lé respect et la üidelité qu'ils doivent aù Souverain, és accoutüumant À’adresser à Dieu
de ferventes prières pour Ta prospérité de Sa Très, Gracieuse” Majesté, de son Auguste famille el de Son Empire.
dans des circonstances où a eilieure entente régnait cie” L les autorités civiles et religieuses, par des hommes qui recon-
naissaient à l'Eglise et à l'Etat le droit de se mouvoir libre-
ment dans leurs sphères respectives et qui avaient à cœur
de faciliter tout ce qui peut assurer le bonheur des peuples,
non seulement dans l’ordre matériel, mais bien aussi dans les
légitimes aspirations de l’âme et du cœur.
Demandons à l’histoire les phases diverses par lesquelles à passées Ta question de nos écoles, depuis l'épot époque dont je” viens de parler. Les plus suillantes de ces phases sont au nombre de cinq.
La première est l'établissement des écoles d’Assiniboia, et leur maintien sous le régime de l'honorable Compagnie de la Baie d'Hudson.
La deuxième phase est celle des difficultés et des négociations qui se sont terminées par la création de la province de Manitoba et le transfert du pays à la Puissance du Canada.
La troisième phase des écoles est celle pendant laquelle les autorités législatives et administrativ + de Manitoba ont établi el maintenu, de par la loi, des écoles. 2n harmonie avec les convictions religieuses des deux sections de la population.
La quatrième phase est celle pendant laquelle on a établi un nouveau système scolaire, qui peut sourire au plus grand nombre, mais qui fait violence aux convictions religieuses de la minorité. Ù
La cinquième phase de nos écoles est celle où le pays s'agite depuis plus de trois ans, parce que ceux qui se sentent
blessés demandent un remède aux maux dont ils souffrent, à l'injustice dont ils sont les victimes.
Je vais examiner brièvement quel Iques-uns s des faits les plus remarquables de l'histoire de ces cinq évolutions, pour justifier les conclusions suivantes :
Premièrement. — Avant l'union du Nord-Ouest avec le Canada, diverses classes de personnes y jouissaient de par la coutume de certains droits et privilèges en matière d’éducation, et les autorités civiles sanctionnaient ces droits et privilèges, en aidant des écoles confessionnelles.
Deuxièmement. — A l’époque de l'union, ces droits et privilèges furent reconnus pat les autorités fédérales qui, pour les sauvegarder, ajoutèrent dans l’Acte de Manitoba, en faveur de la minorité de la nouvelle province, une protection, nouvelle et plus ample que celle exprimée, dans l’Acte de l’Amérique Britannique du Nord, 1867, en faveur des minorités des différentes provinces de la Puissance.
Troisièmement. — La Législature du Manitoba, familière avec Îles anciennes coutumes, et guidée par la constitution de la nouvelle province a placé ‘explicitement, sous la protection de ses lois, les écoles confessionnelles en usage dans le pays, avant son union avec le Canada.
Quatrièmement. — La révolution scolaire, opérée par les lois de 1890, est simplement le rejet de la coutume qui a toujours prévalu dans la colonie d’Assiniboia; la violation des conditions du pacte conclu, lors de l'entrée de cette colonie dans la Confédération; et la destruction du système des éco- . les séparées, tel qu’établi par la Législature de la Province, après l'union.
Cinquièmement. — La minorité de Manitoba a le droit et lobligation de chercher un remède aux maux dont elle souffre, eh matière d'édutation; ce remède elle le demande à fous ceux qui ont voix dans les conseils de la nation et c’est dans cc sens
qu’elle a adressé ses pétitions au Gouverneur-Général en Conseilt.