‹ Les écoles épiscopales et monastiques en Occident avant les universités (768-1180)Chapitre 14 sur 51 · REVUE DES ÉCOLES AU XI* SIÈCLE · texte numérisé non relu

REVUE DES ÉCOLES AU XI* SIÈCLE

On a souvent écrit, et avec raison, que de la fin du x^ siècle date la résurrection des peuples, et en quelque sorte la création de l'Europe moderne. L'erreur des millénaires ayant infecté une foule d'esprits, on s'attendait généralement à voir le monde finir avec l'an mil ; mais lorsque l'heure qui devait être fatale eut sonné sans catastrophe, les hommes, animés d'une ardeur inaccoutumée, semblèrent apprécier davantage le bienfait de l'existence. De toutes parts les écoles sortirent de leur long assoupissement; on se mit à reconstruire les églises et les monastères en ruine, enfin les lettres et les arts prirent subitement un essor nouveau. M. Digot(l) trouve que l'on attribue trop d'influence à cette date de l'an mil. a: Les opinions des millénaires étaient trèso: peu répandues, dit-il , et l'Europe, à peine débar- (( rassée des incursions des Normands et des Hon- (( grois, n'attendit pas pour renaître que le dernier (( jour du X® siècle fût accompli. Au contraire, la

(1) Congrès scientifique^ 17e session, 1850, in-S*». Bechcrches sur les écoles épiscopales et monast. de la province de Trêves.

c renaissance sociale, politique, littéraire, sem- € ble plutôt dater du milieu de ce siècle. i> Cette assertion est en contradiction avec tout ce que nous savons de cette époque. Si la croyance à la ruine prochaine du monde n'avait pas été accréditée parmi le peuple, Adson de Moutier-en-Der, et Abbon de Fleury n'auraient pas pris la peine de publier des réfutations, et nous n'en trouverions pas la trace dans le préambule des actes de donation. De plus, Raoul Glaber, historien du xi® siècle, dont l'autorité est incontestable, dépose que les premières tentatives de réédification n'eurent lieu qu'après l'an mil et non pas avant.

L'état social était pourtant loin de favoriser une renaissance; tous les contemporains se lamentent sur la situation du royaume. On était en pleine féodalité. « La fraude (1), le vol, tous les crimes rè- (( gîient en maître, dit Raoul Glaber, plus de respect « pour les lieux saints. La guerre, la peste, la « famine ravagent la terre, et cependant l'impiété « ne se corrige pas. » Ailleurs, c'est Fulbert (2) qui gémit sur les tribulations de l'ÉgUse de France :

« desolala Galliarum écclesia ! »

L'archevêque de Lyon, forcé de lancer l'anathème contre les envahisseurs, nous dit « qu'il est témoin des dévastations (3) répétées des barbares;

(l)Fraus, raptus, quodcumque nefas dominalurin orbe, nullus honor sanciis, nulla est reverentia sacris. Hinc gladius, pestisque, famés populantur ubique. Nec lamen impielas hominum correcta pepercit. (L. 111, C> IX, ap. Migne, t. CXLU, p. 609.)

(i) Ep, FulberliXXl, ap, Migne, t. CXLI.

(3) Videnles assiduas desolaliones barbaroruin;quoda pravis homiiiibus

que des hommes pervertis et sans respect pour Dieu s'arrachent entre eux le patrimoine de TÉgUse, et qu'il a la douleur de voir son clergé succomber sous la misère et la faim. )) Gomment peut-on invec^ tiver contre l'ignorance du moyen âge, quand on voit à quelles misères on était réduit par suite du bouleversement et des fréquentes usurpations de la propriété? Cette peinture navrante du diocèse de Lyon, au début du xV siècle, que nous abrégeons à dessein, n'est que trop fidèle, et il faut malheureusement avouer que les autres diocèses n'étaient guère mieux partagés. A tous ces désordres ajoutez les embarras intérieurs qui détournèrent l'attention des princes, le mouvement universel des croisades qui priva tant de provinces de leurs pasteurs, les rivalités sanglantes des seigneurs féodaux, et vous n'aurez encore qu'une faible idée du triste état de la société au xi® siècle.

Pour apporter remède à ces maux, on réunit environ quatre-vingts conciles, dont les efforts auraient sans doute détruit les abus invétérés, si la force morale pouvait résister à la force brutale. Néanmoins, malgré le débordement des vices, un grand nombre d'âmes courageuses se vouèrent au soutien des lettres et les portèrent à un certain degré de perfection. La Providence prit soin aussi de les encourager en suscitant des réformateurs comthe Guillaume de Saint-Bénigne de Dijon, Richard de

indesinenter vastantur qui ferino more ac rabido'impudenlcr sine rcspedu Dei discerpunt, lacérant; et hereditatem Dei exhauriunt. Videmus eliam nonnuUos ex nostris fessos, rerum copiis inopcs, inedia et penuria ailritos {Gallia christ, nova, t. IV, iustr., p. 6.)

Saint-Vannes, et des fondateurs d'ordres religieux auxquels revient tout l'honneur de cette résurrection.

Mabillon a recueilli (1) dans ses AnaZecto quel- métropole ques lettres écrites par des écolâtres de Liège où ^^^^^ nous rencontrons deux noms de professeurs qui enseignaient alors à Paris; celui de Lambert, disciple de Fulbert de Chartres, qui amassa de grands biens dans l'exercice de ses fonctions, et celui de Drogon, qui vivait vers l'an 1060. Willeram (2), élève de Fuld et du Bec, y aurait enseigné le premier la philosophie, selon Trithème, avec une certaine réputation. Nous donnons sous toute réserve le nom de Roscelin, apôtre du nominalisme qu'on fait écolâtre de Sainte-Geneviève, et celui de Manegaud, professeur ambulant que nous retrouverons en Poitou.

Vers 1080, Guillaume de Ghampeaux, disciple de ce dernier et d'Anselme de Laon, ouvrit à la cathédrale de Notre-Dame la série des théologiens qui jetèrent tant d'éclat sur cette chaire pendant le xiP et le xiif siècle. Sa méthode positive, fondée sur l'autorité des Pères, était applaudie par une foule d'auditeurs malgré les railleries du subtil Abélard.

L'école de Sainte -Geneviève nous est connue Ahbayede par un trait de la vie d'Hubold de Liège (3). Ce jeune *^ *"*'** ^**

(1) Analectg, Mabillonis, in-12, t. I, p. 120, et t. IV, p, 385.

(2) Trithème, De viris illustribus,

, (3) Parisius veniens S. Genpvcfœ canonicis adhsesit, et inbrevi mullarum scholarum institulor fuit. (Buloeus, Hist. Universit.y .i. I, p.3li.)

clerc, attiré par la réputation des chanoines de cette collégiale, s'enfuit de sa patrie pour yivre au milieu d'eux. Au moment où ses progrès allaient être récompensés par la charge d'écolâtre, son évéque, informé du lieu de sa retraite, l'obligea à rentrer au bercail.

Les prétentions qu'affichait au xn^ siècle le chancelier de Notre-Dame, nous portent à croire que la théologie était spécialement enseignée à l'école épiscopale et que les monastères de la ville avaient seulement des maîtres es arts libéraux. Ceux qui vinrent étudier aux différentes écoles de Paris (1) sont innombrables, nous citerons les principaux: Saint Stanislas, évéque de Gracovie; saint Adalbéron, évêque de Wurtzbourg; Etienne, abbé de Gîteaux; Anaclet II, l'antipape; Robert d'Arbrissel, écolâtre de Rennes et d'Angers, etc. Au dire du poëte breton Théodulfe, l'abbaye de Saint-Maurdes-Fossés instruisait des jeunes gens (2) de tout âge. Gelle de Saint-Denis (3) servit de maison d'édu^ cation au belliqueux Louis le Gros. L'art de la médecine était pratiqué dans cette dernière avec tant de talent par le moine Baudoin (4), que le roi Edouard d'Angleterre voulut le posséder à sa cour, et lui témoigna beaucoup de considération.

Diocèse II faut sans doute attribuer au séjour fréquent du roi de France dans la ville d'Orléans l'essor rapide

(1) mst. nu. D. Rivet, l. VII. État des lettres.

(2) Annales 0. S. B. 1. XXX, n. 19.

(3) Berluinus pcedagogus Ludovici régis fUii. Antiquilés d'Eiampes, p. 499.

(4) Félibien, Hist. de saint Denis j p. 126,

qui se manifesta dans les études de ce pays.. Avant 1022, deux chaires distinctes (1) étaient établies: Tune à la cathédrale, où professait le chanoine lisoius, qu'on a accusé de manichéisme; l'autre à Saint- Pierre- le -Puellier, occupée par Héribert, partisan de la même secte. Vers 1048, Adelmann, directeur de l'école de Liège, vint assister aux leçons publiques d'Engelbert, disciple de Fulbert de Chartres, et ^ut obligé de payer le salaire qu'il exigeait de ses élèves. Adelmann (2) ne nous aurait pas signalé ce détail peu flatteur pour Engelbert , si les mercenaires de l'enseignement avaient été nombreux. Joffride, avant de prendre l'habit religieux à Saint-Evroul, avait étudié Ips arts libéraux à Orléans, près de sa famille, et quand il passa le détroit, il répandit en Angleterre les traditions de sa ville natale (3).

Baudri de Bourgueil dit avoir fait ses études à Meung-sor- Meung-sur-Loire, sous le modérateur Hubert. Le monastère de Fleury avait reçu une trop bonne pieury. impulsion au siècle précédent pour ne pas en ressentir encore les effets. Abbon et Constantin, qui vivaient dans les premières années de celui-ci, eurent pour successeurs l'historien Aimoin; le biographe du roi Robert, Helgaud; et le poète Raoul Tortaire. Ce dernier, tout en écrivant le récit des miracles de saint Benoît, enseignait la versification

(l) Unijs Lisoius in monasterio S. Crucis clericorum clarissimus habebaiur, àltcr idem Heriberlus S. Pelri ecclesiœ capitale schôlse lenebât dominium. (Raoul Glaber, 1. UI, c. vni.)

il^) Adalmanni epist, Analecta Mab., in-f>, p. 120.

(3) Hic génère fuit Francigena ex urbe Aurelianensî scholas liberalîum artium secutus (Buloehs, Hist. Univ, Paris., t. Il, p. 28 et 29.)

aux élèves des écoles monastiques, et aidait de ses conseils les jeunes profès qui montraient le dé^ir de persévérer. Loin de renier comme Alcuin ce <jai l'avait charmé dans son enfance, et de regrettait l'inspiration puisée aux sources profanes, il maintient (1) dans son prologue que leur gloire ne saurait être trop répandue :

Quid Plato divînus fuerit, Ciceroque diserlus, Quidque Cato rigidus, pagina non réticet; Horum sed multam non indignor fore famam Cultores magnae qui fueranl sophiae.

Pour se façonner à l'Usage du rhythme et de la prosodie, il avait composé un poëme de memorahilïbuSy où il imitait librement le livre de Valère Maxime. « Cette entreprise d'un enfant de saint € Benoît, remarque M. de Certain, de mettre en <s: vers un moraliste païen, de faire les honneurs de « sa poésie aux préceptes et aux exemples de la sais: gesse antique, bien qu'elle ne soit pas unique <?: à cette époque, n'en est pas moins digne d'atteri- € tion. » Dans le tour libre que Raoul Tortaire donne au récit de son voyage à Caen , on voit qu'il vivait dans le commerce intime des anciens et d'Horace en particulier. Un tel professeur suffisait pour illustrer l'école de Fleury.

Diocèse L'école épiscopale de Chartres se plaça de suite

de Chartres. r r r -^

au rang des plus fameuses le jour où Fulbert, élève du grand Gerbert, fut nommé évêque. Le mérite de ce prélat, qui s'était déjà signalé dans les fonc-

(1) Bibl. de Técole des Charles, t. XV(, art. d*E. de Certain snr les poésies de Raoul Torlaire.

tions d'écolâtre, n'éclata jamais si bien que sur le siège épiscopal. Par une sage direction, il fit renaître dans le diocèse l'austérité des mœurs et l'esprit de piété qu'il regardait comme les deux soutiens des études sérieuses. Dès qu'il avait formé le cœur et l'intelligence de ses disciples selon son désir, il les envoyait répandre ailleurs la doctrine qu'ils avaient puisée auprès de lui :

Gurges (1) allus ul minores solvitur in alveos, Sic insignes propagasli per diversa plurimos Quorum quisque prae se lulil quod te usus fuerit.

Fulbert ne cessa pas d'enseigner même quand il fut évoque, et ses leçons acquirent un tel renom, qu'une année passée dans son auditoire devenait un titre de recommandation. Ses élèves se souvenaient avec plaisir de leur séjour à l'école de Chartres. Adelmann, scolastique de Liège, écrivant à Bérenger de Tours, lui dit : ce Je vous ai appelé mon frère de lait (2), « parce que nous avons vécu ensemble à l'Acadéo: mie de Chartres sous la conduite du vénérable « Socrate. i> La chronique de Saint-Riquier, parlant du moine Olbert, raconte qu'il eut pour précepteur « Fulbert, le vénérable évêque de Chartres, si sa- <3C vant dans les arts libéraux, et dont le nom est « digne de tant de respect et d'honneur. y> Suivant l'habitude assez commune aux écoliers de son temps.

(1) Analecta Mab., in-f«», t. I, p. 422. •

(2) Collectaneum te meum vocavi propter dulcissimum illud contubernium quod lecum adolescentulo ipse ego majusculus in Academia Carnotensi, sub nosiro illo venerabili Socrate, jucundissime duxi. {De scholis celébnonbu$^ de Launoy, p. 123.)

Olbert (1) avait fréquenté plusieurs écoles, Laubes, Troyes, et Paris ; mais celle de Chartres avait eu ses préférences. Toutes les sciences, la médecine même, étaient enseignées dans cette ville (2). Fulbert indique à ses amis Adalbéron et Ebald, dans une de ses lettres, les remèdes propres au rétablissement de leur santé; ailleurs il s'entretient avec Tarchevêque de Tours (3) de différents genres de maladies. Après sa mort, la médecine occupait encore ses disciples» car Jean (4), médecin de Henri P% était de cette ville. Les nombreux témoignages de sollicitude qu'il donna à l'enseignement font présumer qu'il laissa des successeurs capables de poursuivre son œuvre. Vers le milieu du siècle, Sigo était recteur des écoles. En 1091 , le siège épiscopal fut confié à saint Ives, prélat éminent en science et en vertu, qui avait étudié au Bec, sous le professorat de Lanfranc. La préférence marquée qu'il accordait à l'étude du droit canonique, le porta sans doute à en répandre la connaissance dans le diocèse de Chartres.

Diocèse Le monastère de Saint-Laumer donna à la ville de Blois plusieurs savants cénobites (5), et entre autres l'abbé Sasqualo, dont l'éloge se trouve répété jusque dans les annales de l'abbaye de Saint-Julien de Tours.

(4) Liberalibus studiis ornatissimum civitatis Carnotense venerabilem episcopum ac multo honore vocitandum Fulberlum preceplorem adeptus est Lonîçe seposita scrutalus est scholarum magisteria. {Ibid.)

{'i)Fulberli ep. /K, ap, PalroL Migne, t. CXLI.

(3) Èjusd. Ep. CXXI.

[À] Ordericus Vitalis, HisL ecclesiast, Norman., 1. IH, p. 480.

(5) Hoc tempore viri clarissimi valdeque sapientcs fuere Sasqualo,

abbas S. Launomari.... {HisL mon. S. Juliani, ampl. coll., t. V.)

Selon le conseil du vénérable Pierre, l'abbé de métropole

DE

Saint-Remy de Reims, envoya une députation (1) reims. près de l'évêque de Laon, Adalbéron, pour le déterminer à se priver quelque temps du savant Lambert, alors écolâtre de la cathédrale. La démarche eut un plein succès, et Lambert vint diriger les écoles de Saint-Remy. Ce trait de générosité, que saint-Remy. nous signalons entre beaucoup d'autres, témoigne que le zèle des moines, loin de se renfermer dans le cercle étroit d'une ambitieuse rivalité, ne connaissait au contraire d'autres limités que l'intérêt général. Un témoin oculaire, l'abbé de Saint- Riquier Gervin, ancien élève et chanoine de la métropole de Reims, dépose que les prêtres étaient de son temps d'un mérite supérieur (2). Que diraitil, s'il parlait de l'époque où saint Bruno (3) dirigea le collège des chanoines et professa avec tant d'éclat les arts libéraux et la théologie? La France entière retentissait du triomphe du docteur des docteurs , et associait son nom à ceux de Lanfranc et d'Anselme. Sous Godefroy, son successeur, le concours des étudiants fut très-considérable, si nous en jugeons par les vers qu'a composés Baudri de Bourgueil en son honneur:

Gallia tune sludiis florebat (4) opimis, Ad te currebant examina discipulorum.

(1) D. Martène, ampL coll., t.IV, p. 960.

(2) A primaevo aevo litlerarum sludiis imbuendus in eccl. S. M. noslratis Galliae hierarcha, ubi eo tempore famulabatur Domino clenis vere clarus traditusesl. {Chron. centuL, 1. IV, c. xni, ap. Spicileg» Acherii, t. II.)

(3) Multorum prœceptor grammaticorum. {Acta SS, BolL III vol. octobre, Vita Brunonis.)

(4) D. Rivet, HisL litt., t. VII. Etat des lettres.

Au rapport de Gozechin de Liège (1) , Hérimann, chanoine vénérable par son grand âge et son savoir, donna aussi des leçons publiques à Reims (2), vers 1060. Marlot mentionne encore Godefroy et Odalric. L'abbaye qu'avait fondée le métropolitain Adal- Mouzon. béron, à Mouzon, ouvrit aussitôt une école et la confia au célèbre scolastique Thierry de Laubes. Rodolphe, Fabbé, avait été obligé de transiger avec plusieurs compétiteurs (3) pour obtenir ce maître noutier-en-Der. couvoitè. A Moutier-eu-Der vivait un moine bien capable de ranimer l'ardeur de ses confrères si elle se fût ralentie à l'égard des jeunes élèves. Ce religieux, nommé Thibaud, était estimé d'Hildebert? du Mans (4) , bon juge en cette matière, comme un savant et un auteur de premier ordre.

Diocèse Laon, qui jusqu'ici ne s'était fait remarquer par de Laon. ^^ç^^^q tentative dans l'enseignement supérieur, se vit tout à coup entourée des plus grands honneurs et de la plus haute réputation. Sans parler de l'écolâtre Lambert et de ceux qui le remplacèrent pendant son absence, elle reçut dans ses murs, vers 1065, Anselme (5) , élève du monastère du Bec, qui, au dire des chroniqueurs, n'eut pas de rival parmi ses contemporains. Chacun voulait se parer du titre d'élève de Laon, et les moines eux-mêmes ve-

(1) Analecta Mab., in-12, t. IV, p. 385.

(2) Marlot, HùL de ReimSy in-4s 1. 1, p. 680.

(3) Annales UkB., 0, S. B , 1. XLVII, n. 72.

(4) Hildeberti Cœnom. carmina, ap. Migne, t. CLXXI.

(5) Discipulis S. Anselmi annumeranlur Anselmus Laudunensis canonicus doctor, qui Lauduni clavati litteras divinas et humanas pêne extinctas restituit, suis temporibus in litteralura nulli sec\md\is. (Annales Beccenses^ Mss. B. imp., 528.)

naient se ranger autour de lui. « Vous vous indi- « gnez, écrivait Philippe, abbé de Bonne -Espé- « rance, à un de ses amis, quand je vous dis que « vous avez appris la théologie au cloître (1) et vous € estimez plus honorable d'avoir fréquenté les éco- » les de Laon. » Les hommes les plus distingués de l'Europe voulurent entendre Anselme. Vicelin, écolâtre de Brème, et Bernard d'Utrecht, deux des meilleurs professeurs de leur temps, avaient puisé leur érudition près de lui. Hermann, dans le récit des miracles de Notre-Dame de Laon, nous assure qu'en voyageant en Angleterre, il rencontra plusieurs auditeurs d'Anselme qui, en souvenir des leçons de leur maître de Laon, lui offrirent la plus gracieuse hospitalité. De cette célèbre école, la France recueillit (2), pour le xif siècle, une foule innombrable de docteurs, tels que Matthieu, archevêque d'Albane ; Hugues Metel, abbé de Saint-Léon, à Toul; Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers; Algarès, évêque de Coutances; Guy d'Étampes, évêque du Mans; Alberic, archevêque de Bourges; Hugues d'Amiens, archevêque de Rouen; Angelranne de Coucy, évêque de Laon; Raoul de Verd, archevêque de Reims; Guillaume de Ghampeaux; Abélard; et Guillaume de Corbeil, archevêque de Gantorbéry.

Écoutez dans quels termes Marbode (3) , évêque de Rennes, fit son éloge funèbre:

(i) Commendabilius aestimatis quod Laudimum discendi gratia requisislis. (Ep. VU Philippi Bonœspei, ap., Migne, t. CCHl.)

(2) Launoi, De scholis celebrior,, p. 146, in-i2.

(3) Marbodi Red. episc. carmina, ap. Migne, t. GLXXI.

Anglia, Francorum regnum, Pannonia tota, Gens Ligûris, plebs Âpuliae , Judaea remota Senseranl documenta viri, documenta beata, Quae modo marcescit doctore suo viduata.

Rupert de Thuis(l) confond dans son admiration Anselme et Raoul son frère , tant il les trouve dignes d'éloges. Il les appelle tous deux les lumières de la France, le centre où convergent tous les esprits. Raoul, après avoir soutenu seul l'enseignement de cette petite université pendant trois ans, céda la place à Gauthier de Mortagne que la persécution avait chassé de Reims.

Diocèse Guibert de Nogent (2) nous raconte qu'il commença ses études sous le toit paternel, et qu'il fut obligé de les interrompre quand son précepteur se

Saint- Germer- retira à l'abbaye de Saint-Germer de Flaix. Gomme de-Fiaix. y gj-g^jj difficile de le remplacer, la mère de Guibert obtint de l'abbé la permission d'amener son fils au cloître pour y continuer ses études, et profita même de cette faveur pour faire instruire un jeune juif dans la science et la rehgion.

Saint-Quentin. L'égUsc Collégiale de Saint-Quentin eut le privilège de recevoir Ives de Chartres à sa sortie des écoles du Rec (3). C'est là qu'il embrassa la vie cléricale et s'exerça à l'art difficile d'enseigner. Jean de Thérouanne et Galon évêque de Reauvais, furent ses élèves. Compiègne n'a laissé d'autre souvenir

(1) Magisiri magni ac praeceptores nominati, praeclara tolius Franciae lumina, quap ad auditum de cunctis fera provinciis examina discipulorum confluebant. (i4p. Migne, t. CLW, li. 4m y Comment, in régulant S, Bened.)

(2) Devita sua, t î, otiïï, ap, Migne, t. CLVI.

(3) HisL lut,, t. vil. Etat des lettres.

que celui du nominaliste Roscelin, dont le système alimenta tant de querelles au xiV et xiii® siècle.

Ceux qui ont enseigné à l'abbaye de Saint-Riquier wo<*s« sortaient des meilleures écoles. Gérard avait été „ . , „. „. condisciple (1) de Fulbert à Reims, au temps du grand Gerbert, et Angelrann avait fréquenté l'auditoire de plusieurs professeurs, entre autres celui de Fulbert de Chartres. Leur successeur témoigna un goût particulier pour les Pères grecs, surtout pour les écrits d'Eusèbe et de Grégoire de Nazianze, qu'il fit copier avec soin. L'abbé Olbert, dans le cours de ses études à Chartres, donna tant de consolation à son maître Fulbert (2) par ses heureuses dispositions, qu'il y a lieu de bien augurer de son séjour à Saint-Riquier.

La cathédrale jie Metz semble avoir été encore métropole en possession du monopole de l'enseignement du brèves. chant (3). Il est au moins certain que plusieurs com- Diocèse positeurs s'y firent un nom dans la musique, notam- '' ""'''' ment Sigebert de Gemblours, Raoul, abbé de Saint- Trond, et Jean de Saint-Arnoul. Le premier professa plusieurs années à Saint-Vincent, et se fit remarquer par quelques écrits, surtout par la connaissance approfondie qu'il avait de la langue hébraïque. Son habileté allait jusqu'à corriger les versions de l'Écriture sur les textes originaux. Aussi

(i) Adolescens claustra subiilS. Richarii, cujus ab abbate Ingelardo longe seposita scrutaturus scholarum magisteria missûs, Fulbertum Carnotensem eplscopum preceptorem adeptus est, {Gallia christ.^ t. X, p. 1249.)

(2) Gaudebat venerabilis praesul de tanto discipuli solalio, relevabatur tam Idonei audiloris industriaatque ingénie. (C^ro«. Cen/u/ense, ibid., 1. lV,c. I.)

(3)D. Guéranger, /««aï. liturg., t. ï, p. 253.

quand il voulut retourner à Gembloui's, les moines et les clercs, ses auditeurs, lui témoignèrent leurs regrets (1) en le comblant de présents.

saint-Araouï. Vers la fin du xi® siècle, l'abbaye de Saint-Arnoul fut gouvernée par Fabbé Walon, ancien écolâtre de Liège, auquel nous ne pouvons refuser le mérite d'avoir entretenu une école. Cette conjecture est d'autant plus probable, que dans sa dernière retraite au monastère de Gorze (2), il accepta la charge d'instruire les enfants, Quoi qu'il en soit, le savant Antone de Pavie, plus tard abbé de Senones (3), y étudia, vers 1060, après avoir pris l'habit religieux.

Gorze. Il est Vraisemblable de croire que l'abbaye de

Gorze conquit, sous la direction du savant Sigefroi, une grande part de la célébrité dont elle jouissait au loin. Lambert d'Aschaffenbourg (4) nous rapporte que plusieurs évéques de France firent venir de ce lieu des scolastiques pour relever les études dans les monastères de leurs diocèses.

Diocèse Grâce aux nombreuses communautés de moines étrangers qui s'établirent dans les provinces de l'Est, les langues orientales prirent un grand développement en Lorraine, surtout dans le diocèse de Verdun. L'archidiacre Hermanfroi (5), après avoir appris cinq langues, fut appelé par l'évêque Haimon, afin d'en répandre au moins les éléments

{{) Chron. Gemblacense, ap, spicileg. Acherii, t. II.

(2) Bibl. Lorraine, col. 1042.

(3) D. Calmet, notice de la loiraine^ 1. 11 , p. 473.

(4) Lamberli chronicon^ anno 1075, ap. Migne, t. CXLl.

(5) HisL de Verdun, ul supra, p. 194.

parmi les étudiants du pays. L'abbaye de Saint- Vanne servit de retraite pendant longtemps à saint saint-vanne. Siméon, qui savait parfaitement l'arabe, le copte et le syriaque. Elle eut pour abbé (1) un élève de Gerbert, Richard, dont la sollicitude était toujours attentive aux progrès intellectuels des moines.

Vauthier, Thiecelin, Hunold et Eudes d'Orléans, ï>iocèse tous quatre versés dans les mathématiques, la poésie et la dialectique, contribuèrent puissamment aux succès littéraires (2) remportés par l'école épiscopale de Toul sur les autres monastères de la contrée. Les hommes remarquables qui se formèrent sous leur direction leur font le plus grand honneur, et témoignent qu'ils professaient supérieurement les arts libéraux, Brunon, d'abord évéque de Toul, puis pape sous le nom de Léon IX (3), avait été envoyé dans cette ville dès l'âge de cinq ans. Un passage de sa vie, retroavé par Mabillon, indique expressément que le programme des études était fondé sur le trivium et le quadrivium. S'il restait quelques doutes à cet égard, les écrits de Hugues Metel, son condisciple, les .dissiperaient. Ce dernier, dans son épître LI, dit qu'il étudia la quadrature du cercle dans les écrits d'Aristote (in castris Aristotelis militabam] , et s'arrête à décrire

(1) Mab., Âcta SS. 0. S. B., t. VIII, p. 523.

(2) Quibus lilteris etsi adhaerebant nobilia examina discipulorum... {Acta SS, Mabillonis, sec. vi, p. 5M.)

(3) Quem pater... Berlhoido Tullensi eccl. antistiti tradidil jam quinquennem liberaliter educandum..... Decurso arlium Irivio non solum claruerunt prosa et melro, verum et forenses conlroversias acuto et vivaci

oculo mentis deprehensas expediebant Denique Quadrivium degus-

larunt. {Vita Brunonis, ibid, ut supra.)

ses aptitudes sur chacun des arts libéraux. Comme la théologie était moins bien interprétée, il se rendit à l'auditoire d'Anselme de Laon. S'il avait eu quelque inclination pour le droit romain, il aurait facilement pu se satisfaire. C'est à Toul que se formèrent Adalbéron, archevêque de Trêves, Brunon et le clerc Arnoul, tous trois estimés de leur temps comme de savants jurisconsultes. Lorsque le clerc Arnoul (1) prit l'habit religieux à Saint-Bénigne de Dijon, l'abbé Guillaume tira parti de sa science en le chargeant d'inspecter et de surveiller l'administration temporelle des monastères qu'il réformait. N'oublions pas de mettre au rang des bienfaiteurs de cette école épiscopale l'évêque Berthold, qui ne craignait pas de payer de sa personne, et l'évêque Udon, versé dans les mathématiques, la musique et les lois civiles (2).

Moyen-Moutier. Quoiquo pcu au fait de la littérature, l'abbé de Moyen-Moutier,Almann, s'efforçait d'en répandre le goût autour de lui en appelant à ses frais un maître de grammaire. Ses successeurs, Norbert et Lambert, suivirent si bien son exemple (3), que l'école produisit le célèbre cardinal Humbert auquel Léon IX confia la mission délicate de réunir l'Église bysantine à l'Église romaine.

Diocèse La ville de Liège, suivant Gozechin, fut comme de uége. ^^^ autre Athènes. Elle n'avait rien à envier à l'Académie de Platon (4), du côté des sciences, et

(1) Spicilége d'Achery, in-8«, t. V, p. 441.

(2) Histoire de Toul, du père Benoît, p. 378.

(3) Annales 0. S. B., I. LIV, p. 7.

(4) Quantum ad litterarum studia nihil de Platonis academia expetas,

rien à la Rome de Léon IX du côté des pompes religieuses. Vason le scolastique, élève d'Hériger de Lobbes, fit revivre les exemples de l'ancien évoque Notker par son zèle, son dévouement et sa libéralité. Il recevait tous ceux qui venaient l'écouter, et n'imposait aux étrangers que l'obligation de subir une épreuve. Son désintéressement était complet à l'égard des étudiants. Non-seulement il refusait les justes présents que lui offrait la reconnaissance, mais il allait jusqu'à fournir le néces^saire aux besoigneux. Devenu évêque, sa surveillance n'était pas moins active; il se faisait un plaisir dans ses fréquentes visites d'exciter leur émulation en les interrogeant. Anselme, son historien, le compare à un arbuste en fleurs, où les abeilles de diverses ruches venaient puiser le mielleux nectar pour le transporter au loin dans leurs arides alvéoles. A sa mort, il avait acquis une si haute considération (1), qu'on ne craignit pas de dire :

Ante ruet mundus quam surget Waso secundus.

Adelmann, disciple enthousiaste de Fulbert, prit la direction de l'école vers 1048, et contribua beaucoup à la gloire de Liège en répandant les doctrines de son maître. Alesta, Odulfe, Francon le mathématicien, Gozechin et Walcher, ses successeurs, furent autant de savants. D'après les détails que nous donne Gozechin dans une de ses lettres, il paraît que

quantum ad religionis cultum nihil de Leonis Roma desideres. (Mab. anal, in-f>, p. 439.)

(1) Quae enim regio tam abstrusa in terris quam, volitante Vazone, Legiae nomen non penetraverit. (D. Martène, ampl colL^i. IV, Hist, cpisc. Leodiens., p. 843.)

Saiot-Trond.

l'école de Liège avait déjà l'aspect d'une Université régulièrement organisée. Cependant, sa prospérité fut aussi courte qu'elle avait été rapide. Les doctrines nouvelles de Bérenger de Tours et les querelles de la dialectique naissante, en semant la division parmi les clercs, la privèrent du calme si nécessaire aux études, et hâtèrent son déclin.

Dans les faubourgs de la ville, la collégiale de saini-Laurem. Saint-Barthélémy (1) et le monastère de Saint-Laurent tenaient des écoles très-fréquentées.

L'abbaye de Saint-Trond, qui déjà, au vni« siècle, avait produit l'évêque de Metz, Chrodegang, se fit remarquer par une sériô d'abbés studieux et amateurs des beaux-arts. Adalard II, élu en 1055, pa&sait pour très-instruit et se livrait avec succès à la peinture et à la sculpture (2). On l'accuse d'avoir» par ses dépenses excessives, amené le relâchement de la discipline et dissipé les revenus du monastère. Si les études se ressentirent de ce désordre passager, le scolastique Rodulf, par son énergique constance, leur rendit leur premier éclat. Il montrait aux enfants à faire des vers et à chanter (3) suivant la méthode de Guy d'Arezzo, inconnue avant lui dans le nord de l'Europe.

A Vaussor, sur la Meuse, on cultivait aussi avec passion les beaux-arts. L'abbé Érembert, élevé dès son enfance dans le monastère, excellait dans les

Yaassor.

(1) D. Pez., Thes. anecdoU, t. III, p. 2i.

(2) Honesie litteratus neque ignanis de sculpendis fingendisque imaginibus. (Spicileg. ÂcheriU t. II; chron. S, Trudonis^ 1. 1.)

(3) Pueros vix musam declinare sciolos non tam dictamen quam metrum componere docuit. Instruxit eos arte musica secundum Guidonem et primus illam in clauslrum nostrum introduxit (Ibid.)

travaux d'orfèvrerie; au xiii® siècle, les artistes admiraient comme des chefs-d'œuvre (4) deux tables d'argent qu'il avait ciselées.

Quand Thierry de Lobbes fut élu, en 4050, abbé de Saint-Hubert des Ardennes, il avait déjà fait ses saim-Habert. preuves dans les chaires de Lobbes, de Stavelot (2), de Mousson et de Verdun. Il y trouva parmi les frères le bibliothécaire Robert; Stepelin, écolâtre extérieur; Baudoin, écolâtre intérieur; et avec leur concours, il ralluma, en peu de temps, le feu sacré de la science. C'est à son auditoire que se formèrent Lambert, écolâtre de Reims; le préchantre Foulques, sculpteur et enlumineur d'un grand mérite; le peintre Herbert; le professeur Guidon, et enfin Herbert de Liège, musicien (3) et mathématicien consommé. Cette liste est plus éloquente que tous les commentaires.

L'aurore du xf siècle marque dans ce diocèse le métropole point de départ d'une véritable renaissance, dont cambrai. les résultats se manifestèrent surtout à Cambrai, à Tournai, et au monastère de Lobbes. Sous la conduite éclairée de l'évêque Girard, élève de Gerbert, l'école épiscopale de Cambrai s'éleva rapidement aux degrés supérieurs de l'enseignement. Là, comme à Reims, on professait les arts libéraux (4), la méde-

(1) Spicilege Acherii, t. VII, in-«o, p. 547.

(2) In monasterio Stabulcnsi multos adolescentium suo vivere instituit exemplo, quos scientia tam divinarum quam scholarium litterarum apprime inslruxit, (ActaSS. Mab., t. VIII, p. 365.)

(3) In illuminationibus capitalium litterarum et incisionibus lîgnonim et lapidum peritum. (ffi^t. Andag, mon.^ ampl. coll., t. IV, p. 922.)

(4) Modo studet logicse, nunc insudat physicae, sic intendens vacat ethicse et mirantibus magistris, pénétrât labyrinthos Scripturarum. {Ay* Spicileg., t. II, p. 139.)

Lobbes.

Diocèse dn Tournai.

cine et la théologie. Nous en avons acquis la certitude dans la Vie de saint Lietbert, le plus illustre élève de cette école, qui fut successivement écolâtre et évêque de Cambrai. La ferveur de ceux qui cultivaient les lettres à la cathédrale se communiqua rapidement aux monastères de la contrée et de là aux provinces voisines. La province de Trêves, entre autres, lui emprunta Odon de Tournai, Sigebert de Gembloux, Richard et Thierry de Lobbes.

Le moine Olbert, disciple du docte abbé Hériger, dont Tri thème vante le savoir universel (1), tint l'école publique de Lobbes avant ses pérégrinations. Vers 1050, le jeune Thierry s'y appliquait aux arts libéraux avec tant de bonheur, qu'il excitait l'admiration des vieillards les pluâ érudits, et mérita l'honneur d'être préposé au gouvernement de l'école monastique. Les nobles qualités (2) du cœur et de l'esprit qui rehaussaient ses talents, le charme de sa diction le firent rechercher bientôt au dehors, et chaque abbé ambitionna l'avantage de le posséder.

Tournai n'eut rien à envier à la métropole. Son école épiscopale était présidée par un ancien professeur de Toul, Eudes d'Orléans, dont le savoir embrassait le cercle entier des connaissances alors répandues. D'immenses troupes de clercs venus de

(1) Olbertus monachus Lobiensis vir in divinis scripturis et secularibus litteris valde erudilus cum adhuc monachus esset, apud Lobias publicam scholam tenuit. (Trithemius, de scriplor, eccles,)

(2) El quia abbas adolescentem non solum ornalum maluritate morum sed et eruditione septem artium, quas libérales vocant philosophi, precepit eum custodem et institutorem puerorum scholaris disciplinas magistrum.

ÀctaSS. 0. S. JB., t. VIII, p. 585.)

Normandie, de Bourgogne, de Saxe et d'Italie, se pressaient autour de lui pour entendre ses leçons. Les places de la ville ne retentissaient que du bruit des discussions. On eût dit que les citoyens , abandonnant les soins matériels de la vie, se consacraient uniquement au culte de la philosophie. Pendant le jour, Eudes se promenait (1) dans le cloître du monastère au milieu de ses clercs, comme faisaient Platon et Zenon sous le Portique, en résolvant les questions qui lui étaient proposées; puis, le soir arrivé, il s'établissait devant les portes de l'église, et leur expliquait les révolutions des astres. Il excellait surtout dans la dialectique traduite par Boëce, et ne craignait même pas d'aborder les abstractions de la métaphysique. Pendant cinq ans il donna toute son admiration aux philosophes de l'Antiquité, peu occupé de l'étude des docteurs chrétiens, lorsqu'un jour il fut tenté de comparer le livre de consolatione de Boëce avec le traité du libre arbitre de saint Augustin, et fut frappé de la supériorité de ce dernier. « Je ne savais pas, dit-il^ que saint Augustin possédât une si haute éloquence. :» Voilà une exclamation qui paraîtra étonnante dans la bouche d'un professeur de cathédrale.

(1) Adeo sui nominis opinionem dilatavit ut non solum ex Francia,vel Plandria seu Normanniâ, verum eliam ex ipsa quoque longe remota Italia, Saxonia atque Burgundia clericorum «iatervae ad eum audiendum quolidie confluèrent; ita ut si civilatis plateas circuiens greges disputantium conspiceres, cives omnes,aliis reliclis operibus,soli philosophiae deditos crederes. Jam vero si scholae appropiares, cerneros magistrum Odonem nunc idem Peripathelicorum more cum discipulis docendo deambulantcm , nunc vero Sloïcorum instar residentem ; vcsperlinis quoque horis astrorum

cursus digit(vdiscipulîs ostendentem, etc {AbbatesS, Martini Tornac,

apud. D. Luc d'Achery, Spicilége, t. II, p. 889.)

Vers 1090, Lille possédait aussi une école de dialectique, où les doctrines nominalistes étaient professées par maître Raimbert, l'adversaire d'Eudes • de Tournai. Là, comme à Paris, les questions de dialectique passionnaient les esprits et entretenaient de véritables hostilités (1) entre les différents écolâtres. Ainsi, Raimbert avait autour de lui une quantité de maîtres qui jetaient le discrédit sur ses leçons par léurs^pr.opos envieux.

vicogne. A l'abbaye de Vicogne, près Arras, se trouvait* un atelier d'orfèvrerie (2), dont les artistes étaient capables de fabriquer de belles châsses d'or et d'argent, enrichies de pierres précieuses.

Diocèse Tous les diocèses de cette province ont eu au moins une école célèbre. Celui de Thérouanne possédait l'école de l'abbaye de Saint-Bertin, qui, pendant le cours du xi^ siècle, fut dirigée par une suite de maîtres distingués. L'un d'eux, Bovon (3), après avoir passé sa jeunesse dans le cloître, enseigna les sciences qu'il y avait puisées, et parvint à la dignité d'abbé en 1043. Lambert (4), aussi élevé dès son enfance à l'ombre du monastère, manifesta tant de goût pour l'étude, qu'on l'envoya quérir de nouvelles connaissances aux écoles de France. Nommé

(1) Alii quam plures magistri ci non parum invidebant et detrahebant suasque lecliones ipsius meliores esse dicebant. (P. 890, ibid,)

(2) D. Rivet, Hist, littéraire, t. Vll.

(3) Bovo hujus loci abbasa juventute hic regulariter educatus, vir beâe litleratus, abbas efTectus est 1042. {Chron. S. Bertini, thés, aneed. D. Mab- TÈNE, 1. 1.)

(4) Lambertus ab infantia hic régula riter educatus per auditoria GallL. cana ad litlerarum sludia destinatus est indique rediens magister pueromm eiïectus, istis grammaticam, istis philosophiam, alliis theologiam quibus eliam docebat musicam. {Ibid.^ c. xl.)

de Thérouanne Saint-Bertin

Gemblours.

à son retour écolâtre de ses anciens condisciples, il leur enseigna la grammaire, le qitadnvium et la théologie pendant quelques années, et fut récompensé de ses services par la dignité d'abbé, en 1095.

Le monastère de Gemblours, au diocèse de Na- Diocèse

de Namur.

mur, jouissait aussi d'une immense réputation, depuis que l'abbé Olbert en avait pris la direction. Ce moine, rival des plus fameux maîtres (1) de son temps, avait passé son adolescence à parcourir les provinces, cherchant partout un maître qui pût augmenter son savoir. Après avoir appris à Lobbes les arts libéraux, il vint séjourner à Paris (2) à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, puis se rendit à l'auditoire d'Aldrade, l'ornement de l'église de Troyes, qu'il écouta pendant trois ans, et partit ensuite à l'école de Fulbert (3) de Chartres. U n'est pas étonnant qu'après une telle préparation Olbert ait acquis une si grande célébrité à Gemblours. Après sa mort (1048), la littérature et la discipline se maintinrent à un degré honorable par les efforts de ses disciples, Guérin et Sigebert.

Nous ne poursuivrons pas au delà du xie siècle nos investigations à travers les provinces rhénanes, de peur d'étendre indéfiniment notre cadre. Notre but est atteint dès que nous avons constaté les rap-

(1) Divinae quidem scripturae plusquam centum congessit volumina saecularis vero disciplinas libros quinquaginta. {Gesta abb, Gemblac, ap. Spicil., t. ir.)

(2) Ubi aliquem in scientia arlium egregie prae caeteris valere audiebat,

statim illuc volabat Parisius aliquandiù apud. S. Germani operam

dédit et studio et sanctae quae ibi fervebat religioni. {Ibid,)

(3) Sed nec Fulberli Garnotensis episcopi eum subterfugit audientia. (lbid.^Spicileg.)

ports de filiation qui existent entre les écoles de la Germanie et celles des Gaules. Ce n'est pas que le morcellement de l'Empire ait en rien affaibli la confraternité intellectuelle qui régnait auparavant entre les différentes écoles de l'Occident. Les Allemands continuèrent, comme sous les Carlovingiens, à fréquenter l'auditoire des professeurs français en renom; nous en trouvons au Bec, à Laon, à Tournai, et surtout à Paris.

METROPOLE Dopuls le Tréport jusqu'au mont Saint-Michel,

DR

ROUEN, sur le littoral et dans l'intérieur des terres, on vit à cette époque une quantité de monastères et d'églises que les ducs se plurent à enrichir de leurs libéralités (1). Les Normands apportèrent autant de zèle et de goût à la reconstruction des édifices, qu'ils avaient mis autrefois d'acharnement à leur destruction. Personne n'était moins qu'eux préparé aux travaux de l'esprit ; mais ils furent servis par de telles dispositions naturelles, qii'ils se distinguèrent dès le début dans les arts et dans les lettres. On eût dit qu'ils voulaient dédommager la civilisation des pertes qu'ils lui avaient fait subir.

L'histoire ne nous donne aucun détail sur l'école épiscopale de Rouen; on sait seulement que l'église fut coiisécutivement gouvernée par quatre prélats illustres qui ne devaient pas tolérer l'ignorance, et qu'elle compta dans son chapitre plusieurs chanoines lettrés. Saint-Ouen donna au diocèse cinq écrivains remarquables et plusieurs moines qui furent jugés dignes de réformer Jumiéges, la Tri- Ci) irût. lia., t. vu. État des lettres.

nité et les abbayes d'Angleterre. Aux portes de

Rouen, sous la direction de l'allemand Isambert (4),

prospérait l'école de Sainte-Gatherine-du-Mont fon- ste-çaihcniie.

dée par Goscelin, vicomte d'Arqués. Isambert, dit

une vieille chronique, ne le cédait à personne de

son temps pour la connaissance des arts libéraux,

et nul ne savait mieux que lui populariser un saint

par ses écrits. Il eut pour élèves Nicolas, neveu du

duc Robert; Lambert, fils d'Osbem d'Eu; Thibauld;

et Durand de Saint-Wandrille (2) qui devint fort

habile dans la philosophie et la musique.

Jumiéges, comme toutes les abbayes réformées iimiéges. par saint Guillaume de Dijon, eut des écoles gratuites ouvertes à tout venant, où les abbés euxmêmes donnaient souvent des leçons. On admettait tous ceux qui voulaient apprendre, sans distinction de rang ni de fortune, et les pauvres écoliers étaient même nourris aux frais du monastère. Les chaires étaient occupées par des professeurs de grammaire, de logique et de philosophie, dont la plupart sortaient des écoles les plus célèbres. Thierry de Mathonville, Raoul, et sans doute l'historien Guillaume de Jumiéges, remplirent successivement l'office d'écolâtre.

L'abbaye de Saint-Martin de Pontoise eut l'heu- saiDt-MarUnreuse fortune d'être gouvernée aussitôt après sa fon- ^^^®"*®*^dation par le docte Gauthier, qui était venu s'y

(1) In omni liberalium disciplinarum experientia probalissimus. (Orderic Vital, put. eccL 2Vorm.,l. III, p. 400.)

(2) Durandus S. Wandregisili a pueritia monachus ejus fuil discipulus quem tam in philosophia quam in arte musica, cum divin» legis notitia periUssimum reddidil. (Mém, sur Vinstructùm pubL en Normandie, par Chéruel. — Mém. de VAcad. de Aouen, 1848.)

établir après avoir fréquenté les principales écoles (1).

Fécâmp. Fondé par Richard I*^ en 990, le monastère de Fécamp eut deux insignes avantages : non-seulement Guillaume de Dijon y introduisit ses améliorations (2) comme à Saint-Ouen, à Jumiéges et à Fontenelle; mais il y demeura en qualité d'abbé pendant trente années.^Maurice, archevêque de Rouen ; Rémi, évêque de Lincoln; Herbert, abbé de Ramsey, se vantaient d'avoir vécu à Fécamp. Saint Guillaume, devenu vieux, se choisit pour successeur le moine italien Jean, auquel il avait inculqué l'amour de la littérature et le goût de la médecine.

Le Bec. Nous eutrous maintenant dans l'école la plus recherchée et la plus sérieuse du xi® siècle, celle du Bec, qu'on pourrait appeler la sœur aînée de l'Université de Paris. Elle est redevable de sa réputation européenne au savoir éminent des docteurs Lanfranc (3) et Anselme, les deux premiers théologiens de leur temps. Les auteurs qui attestent leur mérite sont innombrables. Orderic Vital revient plusieurs

(1) Egressus est de terra et de domo patris ut a diversis magistris plures

scientias et diversas sententias felix peripateticus posset audire Fac-

tus est doctor, studuitque docere fideliter et prodesse regens scholas célèbres a magnis et a majoribus frequentatas. (Vita Galteri^ Boll., avril, le' vol.)

(2) Instituit scholas ministerii sacri quibus pro Dei amore assidui instarent fratres hujus officii docti, ubi siquidem gratis largiretur cunctis doctrinae beneficium ad cœnobia sibi commissa confluentibus, nullusque qui ad haec vellel accedere prohiberetur ; quin potiùs tam servis quam liberis, divitibus cum egenisuniform.aecaritatis impenderetur documentum, etc... (BoLLAND., Acta SS.y 1. 1, janv., p. 60.)

(3) iDgens in ecclesia Beccensi liberalium artium etsacrae lectionis sedi-

men per Lanfrancum cœpit (Hist. eccL Norman. Orderic Vital, t. Il

fois sur ce sujet dans le cours de son histoire ecclésiastique a L'abbaye du Bec, dit-il, a vu commencer « sous Lanfranc une renaissance des lettres sacrées € et profanes, qui s'est encore accrue sous saint An- « selme, et a produit une foule de docteurs. Les « moines de ce lieu s'appliquent aux belles-lettres et « à l'Écriture sainte; vous diriez une académie de a sages. 3) Lanfranc étonna tellement ses contemporains, qu'il fut regardé comme un homme providentiel envoyé par Dieu pour chasser les ténèbres du nord de la France. Parti de l'Italie septentrionale après la fin de ses études (1), il parcourut le royaume accompagné de quelques fils de famille en instruisant çà et là de nombreux écoliers, et vint s'établir en Normandie sous Guillaume le Conquérant. Après avoir donné des leçons à Avranches, il embrassa la vie claustrale à l'abbaye du Bec que venait de fonder le vénérable Herlouin, bien résolu à finir ses jours dans la solitude, lorsque ses anciens élèves vinrent le solliciter de reprendre le cours de son enseignement. Alors, avec la permission de l'abbé, il dressa sa chaire près des murs encore inachevés du monastère, et vit ses auditeurs se multiplier rapidement (2).

Les Normands faisaient leur apprentissage dans les lettres sous un habile maître, car Lanfranc avait recueilli dans ses voyages toutes les connaissances

(1) Ab annis infantiae in scholis liberalium artium studuit et seculares leges edidicit inteniione laïca fervidus. (Annales BeccenseSy Mss. 528 latin. B. Imp.)

(2) Glerici accurrunt, ducum filii, nominatissimi scholanim magistri latinitatis , laïci potentes, et nobiles viri muiti, pro ipsius amore multa eidem ecclesiae coiitulerunt.(rt(a Lanfranci a Milone Crispino, c. ii.)

de son époque. A Texplication du trivium et du quadrivium, il joignait celle de la théologie et du droit romain. — M. de Savigny (1) a remarqué que Tévêque Ives de Chartres, jurisconsulte, avait été du nombre des disciples de Lanfranc. — Ses contemporains, entre autres Willeram de Bamberg, lui font honneur d'avoir donné à la théologie si négligée auparavant dans les écoles, la haute importance à laquelle elle avait droit. Il professait sans exiger aucune rétribution; mais, si quelqu'un lui faisait un présent, il l'acceptait volontiers pour accroître les ressources (2) nécessaires à la construction du monastère. Lorsque, devenu archevêque de Cantorbéry, il se rendit à Rome, Alexandre II, contrairement au cérémonial, se leva à sa rencontre en disant aux assistants : « Je donne cette marque « de déférence (3) à Lanfranc, non parce qu'il est « archevêque, mais parce que je me suis tenu à « ses pieds avec ses autres disciples à l'école du « Bec. 3) Le souverain Pontife gardait aussi souvenir de l'accueil bienveillant qu'il avait offert anx prêtres de Rome et à deux de ses parents.

Anselme, dont le nom est inséparable de celui de Lanfranc, fit revivre exactement tous les traits de son maître. Venu, comme lui, de fort loin (4), il

(1) HisL du droit romain^ 1. 1, p. 298.

(2) Ea quae a scholasticis accipiebat abbati conferebat, abbas operariis dabat. (Viia Lanfranci ap, Migne, t. CL, p. 19.)

(3) Fertur etiam Papa dixisse uon ideo assurexi ei quia archiepiscopus Cantuariensis, sed quia Becci ad ejus scholam fui et ad pedes ejus cum aliis discipulis consedi. (Ibid,)

(4) Per diversa loca studiis.litterarum operam dando pervenit Normaniam et in monasterio Becceiisi ubi tune temporis magnus ille supradiclM3

avait tout quitté, famille et fortune pour s'attacher aux pas de celui qui remplissait alors l'Occident de sa renommée. Les progrès d'Anselme furent aussi rapides que son ardeur avait été généreuse, et, quand Lanfranc quitta le Bec, on n'en trouva pas de plus digne que lui de remplacer le grand docteur. Il séduisit les esprits par une ingénieuse application de la métaphysique de saint Augustin aux problèmes théologiques, méthode qui rompait entièrement avec les interprétations timorées des exégètes précédents. Ce ne serait pas forcer la louange que d'attribuer à ces deux professeurs éminents la renaissance théologique qui se manifesta dès leur apparition. Anselme de Laon, leur disciple, eut pour auditeurs tous les savants écolâtres du xir siècle, et la plupart des autres élèves du Bec parvinrent à des dignités où il leur était facile d'exercer une puissante influence sur les études. Gilbert Crespin devint abbé de Westminster, Henry, doyen de Cantorbéry; Guillaume, abbé de Gormeille; Ernost, évêque de Ross; Anselme, évêque de Lucques; Guillaume Bonne-Ame, archevêque de Rouen; Ives, évêque de Chartres; Jean, évêque de Tusculum; Foulques, évêque de Beauvais; Guimond, archevêque d'Averse; Gondulf et Arnulf, évêques de Rochester. Anselme succéda à Lanfranc sur le siège archiépiscopal de Cantorbéry, comme il lui avait succédé dans la charge d'écolâtre, et s'appliqua de toutes ses forces à la régénération de la Grande-Bretagne.

Lanfrancus prioris fungebatur officio, factus est monachus. (Guillelmus Gemmetic, Hist. Norman., 1. VI, c. m, ap. Migne, t. GXLIX, p. 780.)

Diocèse de Bayeax.

Saint-Etiennede-Caen.

Diocèse d'Avranclies.

Diocèse de Lisieax.

Eudes, évêque de Bayeux, envoyait les clercs (1) les plus heureusement doués aux meilleures écoles, quelquefois même jusqu'à Liège, et leur fournissait le nécessaire. Les sujets les moins distingués restaient sous la tutelle de l'écolâtre de la cathédrale, Ricoard (2), dont nous savons le nom par une charte qu'il a souscrite.

Lanfranc forma, pendant son séjour à Saint- Étienne de Caen, le poëte Roger, qui le remplaça plus tard et ne voulut jamais accepter l'épiscopat, pour vaquer à loisir aux exercices littéraires. Raoul de Caen, dans la préface de son histoire de Tancrède (3), déclare qu'il a été élevé à Caen à l'école d'Arnould, et qu'il lui doit tout son savoir. Si l'on peut juger du mérite du maître par celui de l'élève, il faut avouer que la pureté du style de Raoul doit nous donner une haute idée de son instituteur. Robert Wace, chanoine de Bayeux, dit avoir fréquenté aussi les écoles de Caen.

Les nombreux ouvrages théologiques, les traités d'astronomie, de médecine et d'arithmétique du XI® siècle , dont M. Ravaisson a constaté l'existence dans la bibliothèque d'Avranches (4), sont une preuve de la prospérité des études dans ce pays.

Pendant soixante années, l'église de Lisieux fut gouvernée par deux évêques éloquents et amateurs de bons livres, qui n'attiraient près d'eux que les

(1) ôrdericus Vitalis, t. III, p. 493.

(2) Signum Ricoardi grammaticiy arch. de la S.-Inf. F. S. Ouen.

(3) Gesta Tancredis in expediiione Jerosolymitana, ap, Migne, CLV, p. 489. '

(4) Ravaisson^ Bapport sur les BibL de VOuest, mS^,

prêtres d'un mérite éprouvé. Gilbert Maminot, l'un d'eux, chapelain et médecin du roi Guillaume le Conquérant , donnait volontiers aux chanoines des leçons d'arithmétique, d'astronomie et de médecine. Souvent il était surpris la nuit à considérer les astres. Orderic, qui nous raconte (1) ces détails, avait lui-même sous les yeux dans le monastère de Saint-Evroul des confrères dont la ferveur lit- saint-Évroui téraire donnait à la communauté l'aspect d'une académie. Il cite Guimond, Renaud le Grand (2), Bérenger, évêque de Venose, Geoffroy d'Orléans, Guérin de Séez, Roger du Sap, ami de Lanfranc, comme des moines d'un grand savoir. Vers 1090, l'abbé Osbern contenait à merveille les jeunes gens par ses réprimandes et ses corrections; aussi aucun d'eux ne faisait difficulté de lire, de psalmodier ou d'écrire quand il le fallait. Il fabriquait (3) lui-même les écritoires pour les ignorants et n'oubliait jamais d'exiger de chaque étudiant la tâche qu'il lui avait imposée. Orderic Vital nous dit même qu'il pratiquait avec habileté les arts mécaniques. L'abbaye de Saint-Evroul était sans nul doute bien pourvue d'écolâtres, car c'est à cette époque qu'elle laissa partir en Angleterre les cinq docteurs auxquels l'Université de Cambridge (4) doit son ori-

(1) Ordericus Vitalis, 1. V, p. 550.

(2) Ibid.y t. Il, p. 85, 86, 95, 287, 429, 467.

(3) Âcer ingeiiio ad omnia artificia scilicet sculpendi, fabricandi, scribendi. {Ibid., 1. III.)

(4) Transmisit Joffridus abbas ad manerium suum de Cotenham juxta Cantabrigiam dominum Gislebertum commonachum suum, et sacrae theologiaB professorem cum tribus aliis monachis philosophiae Iheorematibus, et aliis scientiis primilivis instructissimis ; et condueto quodam horreo

gine. Geoffroy, Gilbert, Odon, Terrique et Guillaume avaient acheté à Cotenham, près de Cambridge, un hangar où ils] allaient tous les jours faire des leçons publiques. Dès la deuxième année, le nombre des auditeurs s'accrut tellement, qu'ils furent obligés d'abandonner l'enseignement simultané, et de monter en chaire les uns après les autres. Suivant l'usage adopté 'à Orléans, dès le matin Odon enseignait la grammaire aux enfants sur le commentaire de Remy d'Auxerre; puis le dialecticien Terrique expliquait aux jeunes gens la logique d'Aristote. Sur les neuf heures, Guillaume professait la rhétorique selon les principes de Gicéron et de Quintilien. Tous les jours non fériés, Gilbert le théologien commentait l'Écriture Sainte aux prêtres et aux fidèles. Presque toutes les écoles et les églises de la Grande- Bretagne furent ainsi fondées ou restaurées par nos moines après la conquête de Guillaume le Conquérant. On ferait une liste assez longue si on voulait enregistrer tous les Français qui occupèrent les charges ecclésiastiques d'outre-mer au xi^ et xn*' siècle. L'invasion normande n'était pas intempestive; car, au rapport de l'historien anglais Malmesbury, non suspect, les clercs savaient (1) à peine balbutier les paroles des cérémonies. « Quand il s^en « trouvait un instruit dans la grammaire, il excitait

publico suas scientias palam proiîtentes grandem discipulorum numerum coniraxerunt. {Ingulfi Croyland. abb.Histona, Francfort, 1601, in-fo.)

(1) Clerici litteralura lumulluaria contenli vix Sacramenlorum verba balbutiebant, stupori erat caeleris qui grammalicam nossel. Religionis normam usquequoque emorluam adventu suosuscilaruntNormanni... Videas ubique in villis ecclesias, et urbibus monasteria novo aedificandi génère consurgere. (Bist, gentis Anglor,)

ce Fétonnement. A Tarrivée des Normands, la disci- « pline monastique se régularise, les cités se dé- « corent de belles basiliques et d'abbayes d'un « style jusqu'alors inusité. 3) Cette transformation est due surtout à l'initiative de Guillaume ?', qui s'ômpressa de réunir des conciles et de remplacer les sujets indignes par des hommes de mérite.

Les premiers écolâtres de Saint-Martin furent métropole Adam et Raginald. Après eux Bérenger, élève de tours. Fulbert de Chartres, fut dhoisi pour rétablir à Tours le haut enseignement d'Alcuin, et remporta (1) d'abord de légitimes succès; mais l'esprit de rivalité l'égara bientôt, et jaloux de la renommée que s'é-^ tait acquise l'abbaye du Bec, il se jeta, pour attirer plus vivement l'attention, dans des nouveautés théologiques qui lui valurent une triste célébrité. « Voyez « quelle saine doctrine (2), dit un contemporain, « quelle bonne discipline répandent les théologiens € de cette école de Tours à laquelle préside Béren- « ger, V apôtre de Satan. y> Au lieu de l'estime générale qu'il aurait pu se concilier par ses talents, il ne recueillit que le mépris, et fut obligé de condamner lui-même ses erreurs devant le Concile de Rome. Hugues et Guillaume Firmat (3), deux physiciens, auteurs de guérisons surprenantes, faisaient partie de la même collégiale.

Après la mort de Gauzbert, abbé de Saint-Julien, saim-juiien le monastère fut gouverné par un autre reUgieux du même nom, qui cultivait avec un rarç bonheur

(1) Mab. Analecta, in-f>, t.I, p. 120.

(2) Ibid.

(3)iîia/.m/.,t. VU, p.53.

Marmootiers.

Diocèse d'Angers.

les belles -lettres et la philosophie. De son temps vivait l'écolâtre Rainald (1), que Gauzechin cite parmi les maîtres célèbres du xV siècle. Les livres qu'il a transcrits, les coffres d'or, les ornements, les tables d'autels qu'il a ciselés, sont autant de témoignages qui déposent en faveur de son dévouement à la science et aux beaux-arts.

Depuis l'introduction de la réforme de Cluny, la discipline fut si florissante à Marmoutiers, que Guillaume le Conquérant en tira des colonies de moines pour peupler les nouvelles abbayes qu'il fondait. Vers 1020, Odon y dirigeait les études avec une certaine réputation, et ce que nous savons de ses successeurs nous donne tout lieu le croire qu'il était entouré de moines studieux, Gaunilon le philosophe osa se mesurer avec saint Anselme en combattant ses arguments métaphysiques, et Sigon se fit autant remarquer par son habileté à parler le grec et l'hébreu, que par ses connaissances littéraires. Raoul Malcouronne (2), déjà cité à propos de Caen, avait séjourné à Marmoutiers et inspiré le goût de la médecine aux deux moines Jacques et Tetbert.

L'école épiscopale d'Angers (3), fondée en 1031, fut aussitôt encouragée par les donations de Foulques Nera et d'Hildegarde son épouse, qui assurèrent

(1) Hoc temporeviri clarissimi valdeque sapientes fuére Râinaldus

Turonicus iste vir valde proficuus fuit. Testantur ejus vigilantissimum studium, optimi libri abeoconscripti,capsae aureae, philacteria, altarium tabulae, pueri ab eo nutriti. {Ap. ampl, coll., t. V, HUt, mon. S. Juliani Turon,, p. 1014.)

(2) Hist. lilL, t. VII, p. 55.

(3) Hiret, antiquités d'Anjou.

l'existence de douze pauvres écoliers. Bernard et Rainald (1), disciples de Fulbert, l'hérésiarque Bérenger, Robert d'Arbrissel, l'apôtre de la Bretagne, et Marbode, de Rennes, montèrent successivement dans la chaire d'Angers. Ce dernier (2) composa pour ses élèves un petit traité de rhétorique en vers et en prose qui portait bien l'empreinte du talent avec lequel il enseignait les arts libéraux. Parmi les grands hommes qui se développèrent sous leur direction on cite Briand, archevêque de Reims, Geoffroy Martel, comte d'Anjou, Gauthier, que Marbode met à la tête des poètes, le doyen Robert et le comte Maurice, qui, par leur profonde connaissance du droit romain, ont fait supposer que les lois civiles étaient professées à Angers au xie siècle (3) .

Les moines de Saint-Florent, tout en s'appliquant samt^Fiorentaux belles-lettres se portaient avec passion vers les beaux-arts (4). Sigon, l'un d'eux, était non-seulement un humaniste distingué et un habile correcteur de manuscrits grets et hébreux, mais encore un ciseleur d'un certain mérite. Sous l'abbé Robert, (5) la communauté comptait plusieurs moines peintres et sculpteurs qui s'évertuaient à embellir le cloître.

(1) Reginaldus vir singularis exempli et Andegavensium scholarum magister, Fulbert! episcopi doctrina eruditus {Ampl. colL^ t. V, p. 1121.)

(2) Marbodus patria Andegavensis, scholastici munus in ecclesia Ândcgavensi primum erat sortitus, in quo munere summam laudem comparavit.

GaW. c/irf5f.,t. XIV,p. 747.)

(3) HisLlUt.,U VII, p. 61.

(4) In oraamentis quoque pulchris construendis de auro et argento

litteras hebraïcas et grecas peritissimus iegendi et scribendi. {AmpL coll,, t. V, p. 1125.)

(5) Sub tempore Roberti claastri fabrica mira lapidum sculptura cum versuum indiciis ac picturarum splendoribus est pollita. (Ibid., p. 1097.)

Bourgueii. A Bourgueil, les lettres fleurirent encore à un degré supérieur sous l'impulsion de Baudry, l'un des meilleurs poètes du temps. Les poésies qui nous restent de lui témoignent de son goût pour la littérature ancienne. Dans l'une d'elles il célèbre avec enthousiasme l'arrivée de Gérard de Loudun à Bourgueil, et salue sa venue comme celle d'un autre Aristote (1).

Diocèse Dans le Maine (2), la science avait de nombreux

du Mans. ^ '

représentants dont les principaux sont : Ermenulphe, Robert et Arnaultle grammairien. Celui-ci jouissait d'une telle influence qu'il fit ouvrir les portes de la ville à Guillaume le conquérant, malgré l'opposition de l'évêque et d'une partie des habitants. Quels qu'aient été ses successeurs, il est certain que l'école du Mans fournit à l'égUse plusieurs prélats illustres. Hildebert de Lavardin y remplit les fonctions de scolastique avant sa promotion à l'épiscopat. Diocèse La péninsule armoricaine offrait peu de ressources aux esprits ardents et affamés de science, aussi Robert d'Arbrissel fut-il obligé de s'expatrier (3). Son historien nous dit qu'il se rendit en France parce qu'il était assuré d'y trouver des écoles nombreuses et florissantes. Fougères eut pourtant un écolâtre nommé Hardouin de Chartres, mais nous ne lui connaissons pas de collaborateurs. Abélard fit ses pre-

(1) Nam nobis alter fulsit Aristoteles Orbi quadrivium protub't et trivium.

(Baldrici Burgul. carmina, ap, Duchesne, t. IV.)

(2) Voyez D. Piolin, Bist. du diocèse du Mans, l. III, p. 130 à 400.

(3) Fugientes lilteras per orbem persequi videbatur et quoniam Francia tum florebat in schoiaribus emolumentis copiosior, fines paternos tanquam exsul fugitivus exivit et Franciam adiit. (Boll., 25 févr., p. 604.)

de Rennes.

mières études dans le comté nantais. De plus, le diocèse de Rennes fut gouverné par le scolastique d'Angers, Marbode, l'un des meilleurs littérateurs du XI** siècle. « Quoique la France ne manque pas d'illustrations (1), disaient les rouleaux mortuaires après son trépas, Marbode a su conquérir le premier rang des orateurs. i>

La province de Sens nous fournit ça et là quel- métropolb ques noms qui attestent sa participation au mouve- sens. ment général; cependant aucune ville n'y servit de centre aux études. En 1097, mourut à la cathédrale un chanoine (2) qui avait instruit tous ses confrères du chapitre métropolitain.

Saint Pierre le Vif subit la réforme de l'abbé s. pierre levir Rainard et lui confia ensuite la direction de son école monastique. Ingon (3), disciple de Gerbert, le remplaça, et vit au nombre de ses élèves un fils des seigneurs de Château-Thierry, qui devint plus tard évêque d'Orléans.

La cathédrale d'Auxerre eut, comme Saint-Pierre Diocèse le Vif, un disciple de Gerbert, le chanoine Jean (4) qui se rendit digne des honneurs de l'épiscopat, en exerçant la charge de recteur des écoles. Saint Germain d'Auxerre est une des abbayes réformées par saint Maïeul, on peut donc croire qu'elle subit l'influence salutaire de l'esprit de Cluny.

(1) Qaamvis eodem tempore variis studiis toia GalUa resonaret ipse tamen oratorum rex. {GalL christ., t. XIV, p. 747.)

(2) Scholam etiam monachorum publicam tenuit et monachos ad plénum erudivit. {Chron. Hirsaug,, 1011.)

(3) HUL litt,^ t. VII. Etat des lettres.

(A) Vilae houestate praecipuus et litterarum studiis in schola Gerberti apprime eruditus. (Launoi, p. 90^ de scholis celeb.)

Diocèse de Troyes.

METROPOLE

DB

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