CHAPITRE I
DE LA LIBERTÉ DE l'ENSEIGNEMEMT.
Quoique les écoles épiscopales et monastiques se présentent sur le même rang dans notre titre, il s^en faut bien qu'elles puissent revendiquer une part égale dans notre estime. S'il était nécessaire de qualifier d'une manière précise cette période de l'enseignement en France, nous l'appellerions la période bénédictine. En poursuivant notre enquête à travers ces quatre siècles, quelles sont les écoles qui ont le plus frappé notre attention, sinon celles des monastères; et auprès de qui s'étaient formés les meilleurs professeurs des évêchés eux-mêmes, sinon près des fils de saint Benoît? Pourtant il ne faudrait pas conclure de là, comme D. Gajot, au dernier siècle , que les abbayes aient été établies pour servir d'écoles publiques. Avant le ix® siècla, les moines, suivant le précepte de leur fondateur saint Benoît, se contentaient de s'instruire entre eux, sans jamais ouvrir leurs portes aux séculiers. C'est seulement à partir du règne de Charlemagne, que les Bénédictins consentirent à faire cause commune avec les chapitres des cathédrales, et travail-
lèrent de concert avec eux à pourvoir l'Église de serviteurs aussi distingués par le savoir que par la vertu. Us n'eurent pas lieu de s'en repentir, car ce surcroît de labeur, en les préservant du relâchement, leur attira aussi beaucoup de considération (1), de richesses et d'influence.
M. Laferrière reconnaît (2), comme nous, que Tordre religieux des Bénédictins et le clergé séculier représenté par l'épiscopat, sont les seules institutions qui aient dispensé l'instruction du ix« au xni® siècle ; mais il n'en donne pas la véritable raison. « Dans les écoles romaines, dit-il, la liberté « d'enseignement était le principe de droit public ; « au moyen âge, le principe est changé, l'ensei- « gnement est exercé comme une charge ecclé- « siastique, comme un office monastique. i> Dans la pensée de l'auteur, l'Église aurait accaparé l'enseignement, elle en aurait fait sa chose propre, son privilège. Eh bien ! c'est une erreur. M. Laferrière s'en serait aperçu, s'il avait tenu compte des différences des deux sociétés qu'il met en parallèle.
L'Église a seule été en possession des écoles non par intolérance, mais parce qu'il ne pouvait en être autrement. Avant le xii« siècle au moins, l'état social en Occident ne comportait pas d'autres maîtres que les cénobites et les chanoines, ni d'autres élèves que les aspirants aux grades ecclésiastiques. Quels
(1) Exscholis omnis nostra salus, omnis félicitas, divitiae omnes acjordinis splendor, constansque stabilitas. (Ziegelbauer, hisL rei litt,, 1. 1, p. fô* in-40.)
(2) Mém. de l'Académie des sciences nKfVales et politiques, 3» série, 3« Irim., 1833.
sont ceux qui auraient eu le désir d'entrer en concurrence avec eux? Ce ne sont ni les guerriers occupés à refouler les invasions ni les serfs attachés à la glèbe; or, à cette époque, la société se réduisait à trois castes de personnes. Si quelqu'un eût été assez téméraire pour sortir de sa sphère, il se serait condamné à l'indigence. Ceux qui s'étaient consacrés au service de l'Église, comme clercs ou comme moines, pouvaient se vouer tout entiers au culte dé la science sans inquiétude; les libéralités dçs princes et les aumônes des fidèles les mettaient à l'abri du besoin. Mais quelles auraient été les ressources d'un laïque lettré à une époque où les carrières libérales n'existaient pas, et où les produits de la propriété littéraire étaient.inconnus? Si l'on n'admettait pas que la profession des lettres ait été pendant longtemps et exclusivement attachée à l'état ecclésiastique, comment expliquerait-on que les deux mots clerc et lettré soient devenus synonymes? Eustache Deschamps, poète duxiv* siècle, dit en parlant de Paris ;
C'est la cité sur toutes couronnée, Fontaine et puits de sens et de clergie.
Au XVII® siècle, le mot clerc était'encore employé dans le même sens :
Un loup quelque peu clerc
dit La Fontaine dans la fable des animaux malades de la peste. Il ne peut donc être question de liberté d'enseignement au moyen âge dans la période qui nous occupe; les esprits étaient incapables de la concevoir et d'en user.
La meilleure preuve, à notre avis, que l'Église a joui elle seule du droit d'enseigner par la force même des choses, et sans recourir au despotisme, c'est qu'il ne subsiste pas trace d'une mesure prohibitive dont on puisse lui faire reproche. Pourtant le contraire aurait lieu si elle avait eu des rivaux. Lorsqu'au xi® siècle elle fut obligée par les circonstances de créer des officiers chargés de conférer l'investiture du professorat > cette surveillance ne fut jamais une entrave que pour les hérétiques. Pourvu qu'un maître fût honnête et instruit (1), il était sûr d'obtenir l'autorisation d'ouvrir une école. On ne pouvait être moins exigeant.
Si M. Laferrière entend la liberté d'enseignement dans le sens que lui donnent les libres penseurs modernes, il a raison de dire qu'elle n'existait pas au moyen âge. Mais y a-t-il lieu de s'en étonner? Toutes les fois que l'Église a résisté aux attaques des hérétiques, elle n'a fait qu'user d'un droit légitime et remplir un devoir impérieux. Sa fonction de gardienne des croyances religieuses ne lui imposait-elle pas l'obligation de frapper d'anathème tous les attentats contre les bases de la foi chrétienne? On lui a reproché avec raison d'avoir sévi trop souvent avec rigueur envers les dissidents; mais on n'a pas assez remarqué que la procédure civile n'était guère moins inhumaine, et que, du reste, elle n'usait de violence qu'après avoir fait preuve d'une grande longanimité. Presque tous ceux qu'elle a châtiés ont été appelés à la barre d'un
(i) Voyez le chapitre suivant.
concile et invités au repentir par la persuasion. Les républiques, même les plus sages de l'Antiquité, n'ont pas été plus tolérantes à cet endroit, car quiconque introduisait chez elles de nouvelles divinités, s'exposait à l'exil ou à la mort. Et, sans remonter si haut, n'avons^nous pas vu de nos jours l'opinion publique et le Chef de l'État protester énergiquement contre les prétendus oracles d'une école audacieuse, qui cherchait à ébranler le dogme sur lequel reposent les croyances du peuple français? La condition des personnes au moyen âge étant telle que nous l'avons montrée, il est presque superflu de dire quel sens il faut attribuer au mot public quand il se rencontre dans un texte antérieur au xir siècle. Par exemple, quand le Concile de Paris, tenu en 829, invite le prince à ouvrir des écoles publiques, on ne peut interpréter sa pensée que de deux manières : il demande des écoles (1) accessibles aux clercs et aux moines de toutes les contrées, ou bien ce sont des écoles de doctrine chrétienne pour le peuple. Tout autre [sens plus étendu serait en flagrante contradiction avec les données de l'histoire.
(1) Du Boulay assimile ces écoles à des Universités; c'est une conjecture sans fondement, et de plus, invraisemblable. {Hist, Université Paris., 1. 1, p. 159 environ, in-P».)