‹ Les écoles épiscopales et monastiques en Occident avant les universités (768-1180)Chapitre 27 sur 51 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

l'uniformité et l'instabilité de; l'enseignement.

Nous éprouvons moins d'embarras en abordant cette nouvelle partie de notre sujet. L'uniformité, que nous avons en vain cherchée dans la manière d^être des écoles épiscopales ou monastiques, a été lé caractère propre et invariable de l'enseignement ; il nous est donc plus facile d'assembler et de coor^ donner nos recherches.

Les générations de moines et de clercs qui ont vécu du ix^ au xiie siècle ont été trop souvent aux prises avec l'adversité et l'ignorance, pour songer à améliorer ou remplacer les anciennes méthodes d'enseignement. Placées près du berceau du monde moderne, la seule tâche qui fût proportionhée à leurs forces, était de recueillir l'héritage intellectuel de l'antiquité et de le transmettre en le commentant. Elles ont emprunté et suivi sans modilSication le programme adopté dans les écoles romaines, c'est-à-dire le trivium et le quadrivium avec leurs différentes branches. Le trivium renfermait la grammaire, la rhétorique et la dialectique. Le quadrivium comprenait l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique. Si Bède le Vénérable

disait éloquence et philosophie, Alcuin, éthique et physique, ces différences d'étiquette n'ont jamais changé le fond. Quiconque prétendait au titre de lettré devait parcourir successivement les sept sections de ces deux cercles. Ceux même qui se destinaient au service actif dû culte et des sacrements, ne pouvaient se dispenser de les étudier au moins succinctement avant d'aborder les connaissances pratiques. Chacune de ces sciences était plus ou moins cultivée, selon le talent du professeur et les ressources iittérairers du monastère^ mais partout et totyours l'intégrité de Cette méthode fut scrupuleusement gardée. Pas plus que de nos jours, on anrait donné l'avantage de la priorité aux sciences exactes sur les études littéraires, et jamais le trpvium n'a cessé de précéder le quadrivium. Après avoir énuméré les divers degrés de ces deux échelles^ dans son dialogue de grammatica, Alcuin dit à çon interlocuteur (1) : « Consacrez, mon fils, votre jeunesse à parcourir ces sentiers de la science, jusqu'à ce que votre esprit, devenu mt!tr, puisse pénétrer les sublimités de l'Ecriture. > Le moine Richer, auditeur du grand Gerbert (2) au x^ siècle, nous dit que son maître initia ses élèves aux subtilités de la dialectique, puis aux agréments de la rhétorique et à l'art d'argumenter. Ensuite il leur exposa les difficultés de Faritfamétique, la génération des tons sur le monocorde, et se livra ensuite

(i) Per has veft> Memitas, fili, vestra quotidie currat adol^siieiHia, donec perfectior aetas et animus sensu robustior ad culmina sanctarum scripturanim perveniat {DialogUs de grammatical ap. Mîgne, t. CI.)

(kyskté de 80» têmfMy M. Gvodet, 1. lU, c* xuii et sutv.

aux gpéeulations de TastroiKHxâe et delà gé<»£iétrie. L'école épiseopale de Toul^ qui fonna tant d'élèves distingués sous Tévêque Berthold (1), n'avait pas d'autre manière d'enseigner. Au xi^ siècle^ qfuelques scolastiques trouvèrent le moyen d'abréger et de faciliter les études. Ainsi Rodulf, au grand étonnement de ses contemporain^ rendait ses disciples (2) capables de composer en vers et en prose, au bout d^une année ; cependant il n'est pas avéré que sa méthode expéditive se soit accréditée. Au xii® siècle, des sectaires ignorants essayèrent de rompre l'équilibre du programme ^3), au profit d'une seule science, la dialectique, et conquirent de nombreux adeptes dans les grands centres de population. € U € se trouva, dit un contemporain (4), des maîtres c qui promettaient de faire passer en deux ou trois € ans, par une sorte de transfusion, toute la philo- <ï Sophie dans l'esprit de leurs auditeurs. On aima <c mieux, dès lors, paraître philosophe que de l'être « véritablement, et partout les études littéraires « tombèrent en défaveur. 3> Cette innovation funeste ne s'établit pas i«dsiblement. Bernard de Chartres, Guillaume de Couches, Richard l'évêque, Pierre de Celle et Jean de Sarisbéry se déclarèrent ses adversaires, et parvinrent, à force d'attaques et de remontrances, à en retarder le triomphe.

(1) Decursoartiumtrivio.i. quadrivium degustarunt. {Acta 55., Mabil- LONis, sec. VI, p. 544.)

(2) D'Âchery spidlege, t. VII, p. 440, in-8o.

(3) Ecce nova fiel)ant omnia, innovabatar grammatica, immutabatur dialecUca, contemnebatur rhetorica... (Joh. Sarisb., Metdl.^ 1. IV, ap. D. Bouquet., t. XIV, p. 300.)

(4) JohanQi^ Sarisb., Métalog., 1. IV, ap. D. B(m(]|uet., t. KIV,

L'horizon de la science était alors tellement borné et les besoiîis sociaux si restreints, que les différentes parties du trivium et an quadrivium ne faisaient jamais l'objet d'une étude exclusive. Chacune d'elles était considérée comme un degré pai* lequel on s'approchait du sanctuaire de la théologie. Oh ne concevait pas généralement qu'elles pussent avoir d'autre Utilité. Toutes les études se rapportaient à la religion. Ainsi, le but de la grammaire était de mieux lire l'Ecriture sainte et de la transcrire plus correctement; celui de la rhétorique et de la dialectique, d'entendre les Pères de l'Eglise et de réfuter les hérésies; celui de la musique, de mieux chanter les mélodies religieuses et ainsi des autres. Le véritable mérite de l'écolâtre était, comme le dit Trithème, en parlant de Raban Maur, de faire tourner toutes les sciences profanes au profit des divines Ecritures (1). Mais encore une fois que personne ne s'indigne ou ne s'étonne de cette stagnation de la science, nous touchons à la vieillesse du monde païen et à l'enfance du monde moderne; si cette servitude la tenait enchaînée, du moins elle la conservait.

Avant d'examiner en détail en quoi consistait chacune des parties du trivium et du quadrivium, nous croyons utile de faire connaître au lecteur quelques-uns des manuels qui ont servi de guide aux écolâtres réguliers et séculiers.

Bôëce (2) est sans nul doute l'auteur qui a joué le

(1) Quidaliud in sole et luna etsideribus consideramus et miramur nisi sapientiam creatoris et cursus illorum naturalés. (Alchuini, Ep, XUl! ap, M gne, t. C.)

(2) Vide t. LXIIl et LXIV, cotL Migne.

plus grand rôle dans les écoles du moyen âge. Les traités où il a compulsé tout ce que l'antiquité grecque ou romaine avait enseigné sur les arts libéraux, ont défrayé presque à eux seuls toutes les œuvres classiques de nos quatre siècles* L'érudition qu'il y avait accumulée en faisait un trésor inépuisable que chaque bibliothèque monastique s'empressait d'exploiter.

. Gassiodore était surtout recherché des étudiants. D leur offrait l'avg-ntage d'une compilation méthodique et facile à saieir de préceptes puisés aux meilleures sources, et les aidait à recueillir plus fidèlement les leçons orales du maître. On y trouvait le doctrine de Gicéroù et de Quintilien sur la rhétorique, celle de Boëce et de Varron, sur la dialectique et la géométrie; celle de Nicomaque, sur l'arithmétique; celle de Gaudence^ sur la musique; celle de Çensorinus et de Boëce, sur l'astronomie. Les imaginations vives donnaient leur préférence à Martianus Gapella (1). Ge grammairien n'est plus comme les deux premiers, un modeste érudit, qtd sacrifie l'agréable à l'utile; non, c'est un bel esprit^ faisant montre de savoir à tout propos, traitant là science avec un ton moitié plaisant, moitié sententieux dans un latin aussi corrompu que boursouflé. Rien n'est plus bizarre que son livre sur les arts libéraux; le titre seul révèle toute la singularité de sa composition. Il Fa publié sous le titre de € Mariage de la Philologie avec Mercure^ ^ ou en français, a Union de la science et de l'éloquence.^ Pour entrer

(4) Hisdiebusadiit Parisium Odo... Ibique Martianum in liberalibus artibus fréquenter lectitavit. (Bibl. C\\xnmcensiSf OdonisvUa,)

en matière, il nous transporte au milieu de l'Olympe où s'accomplit le mariage, et nous décrit avec complaisance tous les détails de la cérémonie. Mercure obtient, par son crédit, auprès d'Athanasie, le bienfait de l'immortalité pour sa nouvelle épouse, et afin de montrer aux dieux sa générosité envers elle, il fait comparaître une à une les suivantes qu'il lui destine. Cette petite cour n'est autre que le cortège des sept muses des arts libéraux qui viennent chacune exposer successivement aux assistants leurs fonctions, et chacune parle a^sez pour former sept chapitres.

Jusqu'ici, rien de trop répréhensible; le malheur est que l'auteur, une fois en train de fiction, ne peut plus s'imposer la contrainte d'une exposition didactique, et qu'il dissémine l'attention par les allusions et les énigmes qu'il prodigue à l'excès. Il n'est pas étonnant que sous un tel maître plusieurs écrivains du moyen âge aient appris à parler un latin empreint d'affectation et de pédantisme. Malgré ces défauts, et à cause même de ces défauts, le livre de Martianus Gapella a joui d'une grande vogue dans les écoles, parce qu'il revêtait la science d'une forme nouvelle et séduisante.

Il est encore un livre que les moines ne se sont pas lassés de reproduire et de consulter, ce sont les étymologies ou origines de saint Isidore, évêque de Séville au vn® siècle (1). Au premier abord, l'auteur n'y semble occupé que de mots; mais U ne peut s'engager dans la définition des termes sans insister

(1) Collection Higne.

qfuelque peu sur chaque science. Il résume en vingt livres tout ce qu'il sait du trivium et du quadri^ vium, de linguistique, de médecine, de jurisprudence, de théologie, d'histoire naturelle, d'agriculture et de mécanique. C'est une sorte d'inventaire de toutes les connaissances de son temps. Une aussi vaste encyclopédie dispensait de recourir aux auteurs originaux souvent très-rares, et donnait la clef de beaucoup de questions. Le traité de diffe^ rentiis verhorum, du même auteur, faisait l'office de dictionnaire, quand on se trouvait en face des mots synonymes ou omophones (1).

Les ouvrages du vénérable Bède étaient aussi très-appréciés dans les écoles. Son de Orthographia^ sorte de répertoire où les mots usuels sont rapprochés de leurs synonymes, venait en aide aux esprits lents; son de Arte metrica donnait aux poëtes les règles du vers hexamètre, phalécien ou trochaïque; son abrégé de Donat initiait les enfants aux aridités de la grammaire; son de Schematis et Tropis sacrœ Scripturœ, dévoilait le sens des figures bibUques aux théologiens, et son de Ratione Computi indiquait aux clercs le retour des fêtes ecclésiastiques.

Tout en professant une vive admiration pour les travaux de leurs devanciers, les professeurs de la période que nous étudions ne se sont pas fait faute de les éclaircir quand ils étaient obscurs, ou de les abréger quant ils étaient prolixes. Nous aurons fréquemment l'occasion de signaler des maîtres cou-

^ (1) Collection Migne, t. XG.

ragéux qui ont rédigé eux-mêmes de petits traités pour se mettre au niveau de Fintelligence de leurs élèves. Alcuin, tout le premier, en est un exemple (1); Personne plus que lui ne s'est appliqué à vulgariser la science en la dépouillant de cet appareil effrayant d'érudition, dont on l'avait quelquefois enveloppée. Il n'a rien innové quant au fond; mais il a su donner à son enseignement un attrait particulier en imaginant de publier les arts libéraux sous forme de dialogues, qui, par leur clarté, s'imprimaient facilement dans la mémoire des enfants, Nous en possédons encore quatre : le premier est une introduction à ses leçons, et les trois autres répondent aux parties du trivium. Ses citations et ses réminiscenses viennent toujours des meilleures sources : Priscien et Donat figurent dans sa gram-, maire; Gicéron et Quintilien, dans sa rhétorique; Boëce et Isidore de Séville dans se dialectique. Gomme ses prédécesseurs, il composa un traité sur Forthographe, et un petit dictionnaire usuel destiné à combattre les défauts de prononciation de ces germains au gosier rude qui disaient votum, comme fotum et acervus comme aœrhus.

Après tous ces habiles professeurs, l'évêque d'Orléans, Théodulfe, tenta encore d'aplanir, la voie du trivium eiAxx q%iadrwium, en recouvrant de quelques fleurs l'aridité des préceptes. Pour complaire à l'imagination puérile et avide de fictions de ces hommes qui n'avaient goûté jusque-là que les récits

(1) Disputatio puerorum per interrogaliones.Proposiliones AlcuinidoctorisCaroli Magni imperatoris ad acuendos juvenes. Disputatio Pippinicum Albinoscholastico, etc. (Vide coU. Migne, t. CI,)

légendaires de leurs bardes, Théodulfe (4) imagina un traité analogue à celui de Martianus Gapella. Il composa en distiques latins la description d'une sorte d'arbre emblématique qu'il avait fait peindre, et dans lequel chacun des sept arts libéraux était personnifié avec ses attributs. La Grammaire, comme base de toutes les connaissances humaines, était assise au pied un fouet à la main. Au faîte, dans tout son éclat de reine, resplendissait la Philosophie, et des rameaux sans nombre s'échappaient •^ de son sein. La Rhétorique, debout à droite, avait les ailes déployées et la main étendue dans l'attitude de la parole; à gauche, le front penché, méditait silencieuse la Dialectique; à côté, la Musique portant une lyre et une flûte. Plus loin, la Géométrie mesurait de son compas les sept zones du globe, pendant que l'Astronomie montrait les signes du zodiaque.

A tous ces manuels, Raban Maur (2), disciple d'Alcuin, ajouta un traité de Universo un peu plus étendu que les étymologies d'Isidore de Séville, mais aussi fastidieux par l'extrême concision du récit. Son livre de Institutione clericorum touche à toutes les questions sans en approfondir aucune • néanmoins c'était un cadre sagement ordonné, où les clercs puisaient d'utiles conseils.

Nous voulons citer enfin, en terminant, les tentatives, même les plus humbles, car, à cette époque, les moindres efforts sont dignes d'attention. Ké-

^1) Carmina de septem artibus, ap^ Migne, t. CV. (â) V. coll. Migne, t. CVU à CXI.

rard (4), écolâtre de Reichnaw, composa pour les étudiants un recueil de synonymes qui leur épargnait bien des sueurs quand il fallait versifier invita Minervâ. Aynard offrit au tombeau de saint Evre un glossaire (2), où étaient expliquées par ordre alphabétique des expressions grecques, latines et barbares. Leur exemple trouva des imitateurs, car nous avons constaté l'existence de glossaires dans les bibliothèques de Saint-Bertin, de Saint- Père de Chartres, de Notre-Dame de Laon , de Saint- Gall et de Corbie, c'est-à-dire dans tous les catalogues qui nous sont parvenus.

(1) Kerardus, ad Augiensis scholae singulare coramodum, synonyma uno volumine comprehensa comportavit, ut minori deinceps labore juventuti Angiensi in conquirendis vocabulis sudandum esset. {De viris iUust. Augiœ^ ap. Pertz, monum Germ.^ 1. 1, 3* partie.)

(2) Bibliothèque LoiTaine,col. 68.

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