‹ Les écoles épiscopales et monastiques en Occident avant les universités (768-1180)Chapitre 3 sur 51 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

PRELIMINAIRES. — ETAT DES LETTRES EN OCCIDENT VERS LE MILIEU DU VIII® SIÈCLE.

Les cénobites voués à la vie claustrale, comme les clercs destinés à perpétuer les enseignements de la foi chrétienne dans le monde, ont tous regardé la science comme une des conditions indispensables de leur existence et de leur mission. Aussi peut-on dire que l'origine de nos écoles épiscopales et monastiques remonte à l'établissement même du cluistianisme et du monachisme en Gaule. Un missionnaire n'entreprenait jamais les conquêtes de l'apostolat sans se munir de livres, et, dès qu'il campait au milieu d'une peuplade, c'était pour y fonder une école de néophytes et se préparer des disciples. Quand les Bénédictins (1), poussés par un généreux prosélytisme, vinrent propager, au vi^ siècle, leur institut dans nos contrées, ils établirent des communautés où le temps était partagé entre la prière, la lecture et le travail manuel. Peu à peu le sol de la Gaule se couvrit ainsi d'écoles, et bientôt on en compta autant que d'évechés et de monastères.

(1) Régula S. Bened., arl. -48. Paris, 1770.

M. Guizot(l), dans son Histoire de la civilisation en France, dit qu'on peut citer en Neustrie, sous la première race, vingt écoles épiscopales et monastiques dont les noms sont fournis par des documents authentiques. Leur apparition n'était pas intempestive, car lorsque la voix des rhéteurs romains cessa de se faire entendre, l'enseignement y fut recueilli, et la culture intellectuelle y trouva des sanctuaires et des protecteurs assurés.

Ces écoles, entretenues par les clercs et les moines, ont vécu et en grand nombre sous les Mérovingiens, mais peut -on affirmer qu'elles aient fleuri? Elles ont été du nombre de ces institutions qui subsistent, parce qu'elles satisfont à un besoin de la société; aucune d'elles n'a pu atteindre la célébrité (2). Les obstacles qui s'opposaient à leur plein développement étaient trop sérieux et trop multipliés. Peu s'en faut même qu'elles n'aient été complètement submergées sous le déluge de maux qui vint accabler le royaume au milieu du viii® siècle.

Au lieu de les aider à réparer les ruines et les désastres causés par les invasions des Musulmans, Charles-Martel mit le comble à leur infortune par la spoliation. Quoiqu'on ait essayé d'atténuer les torts de ce guerrier, les lettres de saint Boniface (3) n'en attestent pas moins le déplorable état de l'Église de France. La confusion qui s'introduisit alors partout lui inspire les descriptions les plus lamentables. Dès que le droit d'usurpation fut proclamé, les leudes

(1) Guizot, Histoire de la civilisation en France, Vl© leçon.

(-2) D. Rivel, Hist. littéraire de la France, t. III, Inlrod. p. 2 el suiv.

(3) S. Donifacii epistolœ (ap, Mignc), l. LXXXIX, p. 557.

se disputèrent sans pitié les biens ecclésiastiques, les pasteurs furent massacpés ou arrachés de leurs sièges, les hautes dignités confiées à des sujets indignes du sacerdoce, les revenus des basiliques et les prébendes employés à des usages profanes; enfin les abbayes, derniers refuges de la science et de la piété, livrées au pillage. Il faut encore ajouter que le désordre était depuis longtemps préparé par la complète inertie des rois mérovingiens (1), par la faiblesse du gouvernement, la tyrannie des maires du palais et les guerres civiles. On ne pouvait assurément rencontrer un concours de circonstances plus hostiles à la culture des lettres; il en fallait moins pour anéantir les derniers vestiges des écoles qui auraient voulu résister.

Pendant que le continent languissait dans l'anarchie et les troubles, les Irlandais (2), protégés contre les invasions par les flots du sinus Britannicus, se livraient paisiblement aux jouissances de l'étude. Les germes de littérature, que saint Patrice, élève de Marmoutiers, avait déposés chez ce peuple, s'étaient si promptement développés, que déjà les écoles de l'Irlande étaient recherchées par ceux qui aspiraient à un savoir complet. Quoique évangélisés plus tard, les Anglo- Saxons (3) étaient alors les rivaux de leurs voisins, et soutenaient encore les traditions qu'avait semées chez eux leur apôtre Théodore de Tarse. Jamais, dit

(1) Frédégaire, ap, Migne, t. LXXI, p, 573.

(2) Vide Ozanam, Études germaniques, t. II.

(3) Poema de Ponlificibus Eborac, ap, Froben, opéra Alchiiini, t. H, 2:i6.

un contemporain (1), la Grande-Bretagne ne vit des temps plus heureux, les clercs parlaient grec et latin comme leur langue maternelle, et tous ceux qui témoignaient du goût pour les lettres, trouvaient aussitôt des maîtres versés dans les sciences sacrées et profanes. Dans la ville d'York encore informe, perdue aux extrémités du Nord, on professait tout l'enseignement romain et de plus la théologie, l'astronomie et l'histoire naturelle, sous le patronage du pontife Egbert. Maître Alcuin (2) y commentait avec tant d'éclat l'encyclopédie du vénérable Bède, que Ludger affrontait les dangers de la navigation pour assister à ses leçons. La bibliothèque, dont on avait confié la garde à ce fameux docteur, renfermait des richesses immenses pour l'époque : on y trouvait les Saints Pères, Aristote, Cicéron, Virgile, Lucain, Stace, Justin, Pline et les grammairiens Probus^ Phocas, Donat, Priscien, Servius, Eutichius, Pompéius, Gomminianus.

Illuc inventes veterum vestigia (3) Patrum^ Quidquid habet prose Latio Romanus in orbe, Grœcia vel quidquid transmisit clara LatiniSy

(1) Numquam prorsus, ex quo Britanniam is... petiit, Anglis feliciora fuisse tempora dum et fortissimos chrislianosquc habenles rcges barbaris esscnt omnibus terrori, et omnium vota ad nuper audita cœlestis regni gaudiapenderent, et quicumque lectionibus sacris cuperent erudiri, haberent in promptu magistros qui docerent. Hos quippe sacris lilteris simui et secuiaribus abunde fuisse instructos, et discipulorum congregata caterva, scientiae salutaris quotidie fluminairrigandis eorum pectoribus émanasse. (BÈDE, Hist, eccles,^ 1. IV, c. ii, ap. Migne, XCV, p. 23.)

(2) Alchuinus etiam illo in loco tune magister erat qui postea temporibus Caroli et in Francia magisterium exercuit. {Vita LudgerU Acta SS. 0. B. Mab,, v« siècle, p. 18.)

(3) Alchuini, carmina de Ponlif, eccL Eborac,

Hebimais vel quod populus Mbit imbibe supnno, Africa lucifluo vel quidquid lumine sparsit.

En jetant les regards vers le Midi, vous auriez pu voir aussi les écoles florissantes de Pavie, de Rome (1), de Pise, d'Aquilée, restaurées de nouveau après bien des vicissitudes par la bienfaisante influence de la Papauté. En réunissant les ressources de l'Irlande, de la Grande-Bretagne et de l'Italie, et en leur empruntant les débris de civilisation romaine qu'elles avaient conservés, il n'était donc pas impossible d'entreprendre une résurrection. Nous verrons plus loin, par qui et comment la lumière s'est répandue de ces trois contrées sur tout l'Occident.

(1) Tiraboschi, Hist. de la littératurey t. V, 1. II, ch. i.

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