LA RENAISSANCE DE LA GAULE SOUS LE RÈGNE DE CHARLEMAGNE
Dès ravénement de Pépin le Bref apparurent les signes d'une époque plus prospère. A peine ce chef d'une nouvelle dynastie était-il monté sur le trône, qu'il inaugura son règne par de généreux efforts. Il envoya des clercs à Saint-Jean de Latran étudier le chant et les arts libéraux, demanda des livres au pape Paul V (1), et enjoignit aux évôchés comme aux abbayes d'exécuter les décisions disciplinaires des, conciles de Leptines et de Soissons. Quoique ces tentatives mal secondées et interrompues prématurément par la mort, n'aient amené que des réformes passagères, elles sont néanmoins une preuve indubitable que Pépin le Bref songeait à réparer les torts de Charles-Martel.
C'était à Charlemagne qu'était réservé l'honneur de concevoir un nouvel état de choses et d'en poursuivre la réalisation avec une constance jusque-là
(i) Direximus excellentiae vestrae et libros quantos reperire potuimus, d est antiphonae et responsale insimul artem grammaticam Artstotelis , Dyonysii Areopagitae libros, geometriam , orlhographiam, omnes grœco çloquio scriptores. (Pauli V episL, D. Bouquet, l. V, p. 513.)
sans exemple. Ce prince se présente à nous avec des attributs si complets, des proportions si grandioses qu'on est tenté de le prendre pour un de ces héros providentiel^ tjui apparaissent de loin en loin dan^ les annales des nations. Grand législateur, intrépide conquérant, infatigable administrateur, il ajouta à tous ces titres de gloire ceux de restaurateur des lettres et de prince dévoué à l'amélioration morale des peuples. Avec la sagesse du génie, il comprit qu'il ne suffisait pas à sa grandeur de maintenir par la force de son bras plusieurs nations sous un seul sceptre, et que son ambition devait s'étendre jusqu'à combattre les envahissements de la barbarie en répandant les bienfaits de la civilisation chrétienne. L'Église pouvait par ses ministres lui prêter l'appui de ses enseignements, mais, pour que son concours fût efficace, il fallait auparavant lui rendre son ancien prestige de science et de vertu, en un mot, lui fournir des armes contre les tendances grossières et brutales de l'époque. Quelque difficile que fût cette œuvre de régénération, Charlemagne n'hésita pas à l'entreprendre, et appela à lui tout ce que l'Europe pouvait lui fournir de collaborateurs actifs et éclairés.
Lorsqu'en 774, il descendit en Italie pour réprimer les audacieuses usurpations des Lombards, il rencontra plusieurs maîtres habiles, et fut assez heureux pour les déterminer à le suivre. Parmi eux se trouvaient Pierre de Pise et Paul, diacre d'Aquilée, le Bavarois Leidrade et le Goth Théodulfe, les plus fameux littérateurs de la péninsule. Rome aussi apporta son contingent. Après lui avoir décerné,
aux portes de la ville éternelle, une ovation digne d'un ami des lettres en lui envoyant un cortège d'étudiants qui portaient des rameaux de palme et d'olivier, le souverain Pontife lui permit d'emmener une colonie de grammairiens, de chantres et de mathématiciens. A son retour, Gharlemagne dissémina dans l'empire tous ces nouveaux coadjuteurs en leur recommandant de respecter fidèlement les saines traditions de la littérature latine (1). Il voulut que les plus distingués fussent attachés à sa personne, ou élevés aux premières dignités, afin de montrer à tous quelle place il réservait désormais à la science dans son estime. Leidrade et Théodulfe occupèrent, l'un le siège archiépiscopal de Lyon, l'autre le siège d'Orléans, Pierre le Pisan reçut la mission d'expliquer la grammaire au palais, et Paul, diacre, fut chargé tantôt d'enseigner le grec aux clercs de la chapelle impériale, tantôt de corriger les livres d'office (2).
Cependant Gharlemagne n'avait pas trouvé celui qui devait remplir le rôle de premier ministre, et il le cherchait encore en 781, quand un heureux concours de circonstances le mit sur sa route. Au moment où il traversait la ville de Parme, Toràcle des écoles anglo-saxones revenait de Rome avec le
(1) Et dominus rex Carolus ileriim a Roma arlis grammalicae el compulatoriae magislros secum adduxit in Franciam, et ubique studium litteràrum expandere jussit. [Monanh, EngoL U, p. 73, ap. Duchcsnc.)
(2) Non sumus passi nosiris in dicbus in divinis leclionibus inler sacra officia inconsonantes persirepere solaecismos, atque carumdem lectionum in melius reformare tramitem mentein intendimus idque Paulo diacono familiari clicntulo nostro elimandum injunximus. (Baluze, capi/. reg., 1. 1, p. 203.)
pallium qu'il avait été solliciter au nom de l'archevêque d'York. Gharlemagne le vit, et reconnut de suite en lui l'instrument qui lui manquait. Alcuin opposa d'abord quelque résistance à ses propositions, puis, vaincu par les instances, il prit l'engagement de revenir en Gaule dès qu'il se serait acquitté de sa mission. Il fut fidèle à sa promesse. Dès l'année suivante (782), il dit adieu à ses compatriotes et se rendit à la cour des Francs. Le roi l'accueillit avec tous les égards qu'il méritait, et s'empressa de rendre hommage à ses précieuses qualités en le nommant son conseiller intime et précepteur de sa famille.
Enhardi et soutenu par tous ces esprits éminents, le roi des Francs proclama à haute voix les réformes qu'appelait de tous côtés l'ignorance, et dicta des prescriptions pleines de sagesse. Dans l'intérêt de la thèse que nous soutenons, nous allons remettre sous les yeux du lecteur la série des capitulaires où le restaurateur de l'Occident rappelle les devoirs des évêques et des abbés. Parmi les lettres circulaires qu'il adressa, en 787, au clergé régulier et séculier, celle qui était destinée à Baugulfe, abbé de Fuld, nous a été conservée. En voici la traduction.
« Charles, par la grâce de Dieu, roi des Francs € et des Lombards, et Patrice des Romains, à Baucc gulfe, abbé, à toute sa congrégation, ainsi qu'aux « fidèles confiés à ses soins, au nom du Dieu toutce puissant, salut amical.
oc Qu'il soit connu à votre dévotion agréable à « Dieu, qu'avec nos fidèles nous avons jugé utile
« que dans les évêchés et les monastères dont le (L Christ, dans sa bonté, nous a commis le gouver- « nement, il y eût, outre l'observance d'une vie a: régulière et les habitudes d'une sainte religion, a: des études littéraires (litterarum meditationes); (( et que ceux qui, par un don de Dieu, peuvent a enseigner, consacrent, chacun selon sa capacité, (( leurs soins à l'enseignement.
« De même que l'observation de la règle donne (( l'honnêteté des mœurs, ainsi le zèle des maîtres « et des disciples doit mettre l'ordre et l'ornement ce dans les phrases, et ceux qui cherchent à plaire (( à Dieu par une vie exemplaire ne doivent pas « non plus négliger de lui plaire par un langage (n correct.
(( Il est écrit, en effet, ce c'est d'après tes paroles (H que tu seras justifié ou condamné. y> Quoique le ce bien faire soit préférable au savoir, cependant le « savoir précède le bien faire. Chacun doit donc ce apprendre ce qu'il désire accompUr, afin que l'âme ce sache d'autant mieux ce qu'elle doit faire que la « langue, en répétant les louanges du Dieu toutce puissant, sera moins exposée à commettre des ce erreurs.
ce S'il faut éviter le mensonge dans les relations ce avec les hommes, combien plus doivent éviter ce jusqu'à la possibilité du mensonge ceux qui n'ont « été choisis que pour se consacrer spécialement « au service de la vérité. Dans ces dernières « années, nous avons plusieurs fois reçu des mocc nastères des écrits qui nous annonçaient que les ce frères qui y demeuraient se livraient pour nous
a: à de saintes et pieuses prières, mais presque tou- € jours ces écrits contenaient des sentiments droits (n exprimés dans un langage inculte; les pensées € que dictait intérieurement une pieuse dévotion, a: la langue dépourvue d'érudition ne pouvait les <3C exprimer sans faute.
« Nous avons craint que si la science manquait « pour écrire, l'intelligence des divines Écritures (( né fût inférieure de beaucoup à ce qu'elle devait « être, et nous savons (1) tous que les erreurs de (( sens sont encore bien plus dangereuses que les er- « reurs de mots. Nous vous exhortons donc non-seu- « lement à ne pas négliger l'étude des lettres, mais « encore à vous y appliquer à l'envi avec une per- € sévérance pleine d'humilité, et agréable à Dieu, a: afin que vous puissiez pénétrer avec plus de faci- « lité et de justesse les mystères des saintes Écri- <sc tures. Comme il s'y trouve des images, des tro- € pes et d'autres figures semblables, personne ne m doute que le lecteur ne s'élève d'autant plus vite « au sens spirituel qu'il sera plus versé dans l'inac telligence grammaticale du texte. Que l'on choi- (( sisse pour cette œuvre des hommes qui aient la « volonté et le pouvoir d'enseigner et qui désirent
(IJ Bene novimus omnes quia, quamvis periculosi sint errores ver-
borum, multo periculos'ores sunt errores sensuum.Quamobremhortamur vos litterarum sludia non solum non negligerc sed ad hoc certatim discere ut facilius et rectius divinarum scripturarum mysteria valeatis penelrare. Cum autem in sacris paginis schemata, tropi, et caetera his similia inserta inveniantur, nulli dubium est quod ea unus quisque legens, lanto citius intelligil spiritualiter, quanto prius in litterarum magisterio plenius instructus fuerit. Taies vero ad hoc opus viri eligantur qui et voluntatem et
possibilitatem discendi et desiderium habeant alios instruendi (Baluze,
capiL regum, 1. 1, p. 201-ÎOi.)
€ instruire les autres; qu'ils mettent autant de zèle a: à accomplir ce devoir, que nous mettons d'ardeur « à le leur recommander.
(n Nous souhaitons, en effet, que vous, comme il « convient à des soldats de l'Église, vous soyez ani- « mes d'une dévotion intérieure, et qu'à l'extérieur « vous paraissiez savants, chastes dans votre con- (n duite, éloquents dans vos paroles, afin que qui- (n conque, pour l'amour de Dieu et la recherche (( d'une sainte conversation aura désiré vous voir, (( soit édifié par votre aspect et instruit par votre « science qui se manifestera dans les lectures et <3C dans les chants, et qu'il s'en revienne plein de « joie et rendant grâces à Dieu (1). »
Ce langage, digne d'un fils aîné de l'Église, était bien capable d'exciter une généreuse émulation. Toutefois, l'ignorance avait tellement engourdi les esprits que Charlemagne fut obligé de dicter des prescriptions plus précises. Comme on ne s'empressait point d'aller puiser la science du chant aux écoles qu'il avait établies à Metz (2) et à Soissons, ni de corriger les antiphonaires, il publia, en 789, un nouveau capitulaire.
« Que les moines apprennent le chant romain dc entièrement et l'observent pendant les offices e: selon le désir de notre père Pépin d'heureuse mé-
(t) Traduct. de Chêruel, Dict. des inslil. de la France^ art. Instruction publ.
(2) Dominus vcro Rex Carolus reverlens in Franciam misit unum canlorcm in Métis civitale, altorum in Suessionis civitate, praecipiens de omnibus civilaiibus Franciae magislros sclioiae eis ad corrigendum antiphonarios Iradcrc et ab ois disccre canlare. (Annales Lauriss. Pcrlz, mon, Gervu, l. 1, p. 17t.)
« moire (1), qui supprima le chant des Gaules pour € se conformer aux usages du Saint-Siège et ^ maintenir la concorde dans l'Église. y>
La môme année 789, il recommanda de nouveau aux prêtres de rehausser (2) leur ministère par de bonnes mœurs, et de recruter les clercs, non-seulement parmi les enfants des serfs, mais encore parmi ceux des hommes libres, (c Que chaque monastère, (( ajoute-t-il, et chaque abbaye entretiennent une ce école où les enfants puissent apprendre la Lecture, (( le Psautier, le Gomput, le Ghant et l'Écriture. (( Ne possédez que des livres purgés de toute faute, (( et veillez à ce que les enfants ne les altèrent pas € en lisant ou en écrivant. »
Les bons livres, à cette époque, suppléaient à la rareté des maîtres; on ne pouvait donc les traiter avec un soin trop scrupuleux.
Encouragés par un tel exemple, les évêques ne purent moins faire que d'exhorter leur clergé à exécuter de leur mieux les ordres du souverain :
(( Que les prêtres, dit Théodulfe, évêque d'Or- (( léans, établissent des écoles dans les bourgs et les
(1) Monaclii ut cantum romanum pleniler et ordinabiliter pcr noclurnale velgradale officium peragant secundum quodbeatîB mcmoriîegenitor noster Pippinus rex decerlavit ut fierct, quando gallicanum cantum tulil ob unanimitatem Apostolica^ Scdis cl sanctse Dci Ecclcsite paciûcam concordiam. (Baluze, 1. 1, p. 715.)
(2) Ut ministri altaris Dei minislerium suurn bonis moribus ornent, et non solum scrvilis condilionis infantes, sed etiam ingenuorum filios aggregent, sibique socient. Et ut scholae legenlium pucrorum fiant; psalmos, notas, cantus, computum, grammaticam per singula monasteria vel epis-
copia discant, sed et libres bene emendatos habeant et pueros vestros
non sinite eos vel legcndo vcl scribendo corrumpere. (Baluzk, cop.rcgum, l.l, p. 238, cil. Lxxii.)
c( bourgades. Si quelques fidèles leur amènent leurs (( enfants pour leur apprendre les lettres, qu'ils ne (( les refusent pas, mais accomplissent cette tâche
(( avec une grande charité (1) En retour de cette
« éducation, ils n'exigeront aucune rétribution (( hormis celle que les parents leur voudront bien c( donner à titre de don. »
Afin de ne laisser aucune place à la négligence, Gharlemagne réunit, en 802, un concile à Aix-la-Chapelle (2) dans lequel il fit déterminer le programme des connaissances usuelles qu'on exigerait des prêtres avant de leur conférer les ordres. Il en donna, lui-même, le résumé dans son Capitulaire (3), de 804. « Que les prêtres, dit-il, connaise: sent l'Écriture sainte, le Psautier, le Rituel du (( baptême, le Pénitential, le Gomput et le Chant. »
Malgré ces préoccupations intérieures, sa vigilance n'oubliait rien de ce qui pouvait intéresser ses rapports avec les princes étrangers. Méditant sans doute une alliance avec l'Orient, il voulut se ménager des ambassadeurs. Dans ce dessein, il fit une donation à l'église d'Osnabruck et la déclara franche de toute servitude, à la condition que ses évêques seraient chargés des négociations s'il s'en présentait; et qu'elle entretiendrait (4), sans cesse.
(1) Presbyleri per villas et vicos scholas habeant, et si quilibet fidelium suos parvulos ad disecndas iitteras eis commendare vult, eos suscipcre non renuant, scd cum summa charilale eos doceant atlendentes illud quod scriplum est {Labbei concilia, t. VII, p. IHO.)
(2) Concil. aquisgr, Pertz, monum. Germ. (legcs), t. III, p. lOo.
(3) Baluze, t. 1, p. 417.
(i) El hoc de causa slaluimus quia in codcm loco grœcas el latinas hcholas in perpcluum mancrc et clericos in perpeluum manere ordinavi -
— Iodes clercs habiles dans la langue grecq.ue et latine.
Il faut croire que les dispositions antérieures n'étaiçnt pas suivies ponctuellement ou qu'il était difficile de changer les habitudes prises, car, en 805, il rappelle de nouveau (1) l'étude du Chant et du Comput, en demandant qu'on y ajoute quelques notions de médecine.
Le concile de Ghâlons essaya aussi, en 813, de secouer l'inertie enracinée dans les esprits en renouvelant les prescriptions de l'empereur:
« Il faut (2), disent les Pères de l'assemblée, éta- (( blir des écoles où l'on enseigne les lettres et les dc saintes Écritures, de telle sorte que les élèves y a: méritent d'être appelés « le sel de la terre y> et « soient assez instruits pour résister aux hérésies (( comme à l'Antéchrist, ^s)
Il aurait été presque inutile de promulguer Capitulaire sur Capitulaire, si des officiers spéciaux n'avaient été chargés de surveiller les provinces de l'empire. Pour assurer l'exécution de ses volontés, Gharlemagne choisissait, tous les ans, un certain nombre de fonctionnaires publics, et, après les avoir
mus et nunquam clcricos ulriusque linguae gnaros ibidem déesse in Dci misericordia confidimus. (Baluze, t. I, p. 418.)
(t) De computo ul veraciter discant omncs; de medicina arte,ut infantes hancdiscere mittantur. Utcantus discaturelsecundum ordinem et morem ecdesiae romanai fiai et canlorcs Mctlis rcvcrianlur. (Caluze, 1. 1, p. 421.)
^2) Oportet eliam ut, sicut domnus impcrator praeccpit, scholas constituant in quibus et littcras {sic) solerlia disciplinae etsacrae Scripturaî documenta discanlur, et talcs ibi erudianlur quibus mcrilo dicatur « vos cstis sal tcrraî » et qui condimentum plebibus esse valeant et quorum doctrina non solum diversis hsercsibus, vcrum etiam Antechristi monitis résistât. [Concilia Labbci, t. VU, p. 1272.)
investis d'une juridiction souveraine, il leur commettait le soin de s'informer si tous ses Capitulaires étaient fidèlement observés.
En présence d'un ensemble de prescriptions aussi claires, nous nous demandons comment on a pu se méprendre sur le véritable caractère de la renaissance carlovingienne. La plupart des historiens ont proclamé Charlemagne le fondateur de l'enseignement public en France (1), quelquesTuns même ont pensé qu'il avait conçu le dessein de populariser l'instruction primaire. C'est évidemment prêter à ce prince des intentions qu'il n'a pas eues et ne pouvait pas avoir. Le terme d'enseignement public (2) au moyen âge est déplacé, c'est un anachronisme. La civilisation était encore trop peu avancée, pour que personne, en dehors des clercs et des moines, éprouvât le besoin d'une instruction littéraire quelconque. D'ailleurs, comment veut-on que l'Église ait pris â sa charge 1^^ mission d'enseigner au peuple à lire et à écrire quand elle pouvait à peine obtenir de ses ministres les notions indispensables à l'exercice de leurs fonctions. On peut se convaincre facilement par la revue des Capitulaires et surtout par la lettre adressée à Baugulfe qu'il s'agit uniquement d'une renaissance ecclésiastique (3). Charlemagne y paraît préoccupé de deux choses : de la nécessité de former des prêtres aussi
(1) Ch. de Rémusat dit en parlant des écoles palatines : « Ce prince aurait ainsi conçu et réalisé la véritable instruction publique, celle de rÉtat. » {Abélard, 1. 1, p. 9.)
(2) Voyez aussi Chôruel , Dict. des insiit. , mœurs et coutumes de la France^ art. instruction.
(3) Symbolum quod est sij^'naculum lidei et orationcm dominicam sem-
vertueux qu'instruits, et de répandre la foi chrétienne parmi ses peuples. Les raisons qu'il énumère à l'appui de ses exhortations sont en parfait accord avec ses vœux et nous ne comprenons pas en quel sens il a pu être « dupe des prétextes qu'il mettait en avant pour motiver sa réforme, » comme l'a prétendu Ampère (1). Il avait trop bien conscience des besoins et des dispositions de ses sujets pour tenir un autre langage. S'il avait parlé des beautés de la littérature et des avantages de la culture intellectuelle, il n'aurait pas été compris de la majorité même des clercs, et nous le mettrions au rang des utopistes. La seule instruction publique qu'il était possible et sage de favoriser alors était l'instruction morale, et Gharlemagne n'a eu en vue que celle-là: Son mérite n'en est pas moindre à nos yeux, il demeure toujours, pour nous, le restaurateur des lettres en France, en ce sens, qu'en relevant les écoles épiscopales et monastiques, il a donné à la science autant d'asiles où elle a pu attendre en paix des temps plus heureux.
Ce n'est pas son seul titre à notre admiration. Personne n'a mieux que lui joint l'exemple au précepte. On est émerveillé quand on envisage toute l'activité déployée par tlharlemagne. Tout en poursuivant ses expéditions guerrières contre les Saxons, les Aquitains, les Bavarois, les Lombards, les Arabes, les Slaves et les Thuringiens, et en veillant au gouvernement de ses vastes États, il trouvait encore
per admoneanl saccrdotes populum chrislianum. (DALuzK,c(ïpi/. rerj,, 1. 1 p. 855-8£)6.) (1) Ampère, Hisl. de la litl. t^anç. au. le xii^ siècle, l. III, p. ;27.
assez de loisirs pour se mêler aux controverses théologiques, pour encourager les élèves du palais, et poser des problèmes d'astronomie (1) à son maître Alcuin. Le temps même de ses repas (2) n'était pas inutile à son esprit; il se faisait lire quelques passages d'un historien, et plus souvent, la Cité de Dieu de saint Augustin.
Sa correspondance n'est qu'une série de questions adressées aux évêques et aux abbés, sur différents points de la dialectique ou de l'astronomie. Les réponses d'Amalaire de Trêves, d'Odilbert de Milan, de Laidrad, de Théodulfe, en témoignent assez. Cet agréable commerce d'esprit était en même temps un moyen de surveillance qui lui permettait d'apprécier le niveau des études dans son empire, de tenir les professeurs en haleine, et de les préserver du relâchement.
On ne s'explique pas pourquoi certains auteurs ont voulu refuser à Charlemagne l'art de tracer les lettres, comme si cette occupation était trop audessous d'un prince qui n'a pas dédaigné de régler l'économie de sa basse-cour. Le passage d'Eginhard sur lequel ils appuient leur opinion pourrait leur donner gain de cause si on s'en tenait à la lettre ; mais qu on le rapproche de certains faits relatés dans les chroniqueurs, et il se prêtera facilement à une interprétation différente.
(1) Quiameincellariaarilhmeticaedisciplinae pridie sagacilcr indaxis.i vel asirologiae splendore illuminasti. {Alcuini op^m apud Froben, t. II, p. 319.
(2) Inter cœnandum aul aliquod acroama aul leclorem audiebat. Legebanlur ci hisloriae et antiquorum res geslae. Delectabalur et libris S. Auguslini praîcipueque bis qui de civilale Dei praelilulali sunl. (D. Bouquet, t. V. Eginhabd, p. 96.)
r^Mll-
Il nous semble plus sage de penser avec Ampère que les mots tentabat scribere signifient non pas que Gharlemagne ne sut poiat écrire (1), mais qu'il essayait d'acquérir le talent de calligraphe, alors si recherché dans les monastères. Si l'empereur (2) n'avait pas su manier le calamus, il n'aurait pas corrigé de sa main les fautes qui se trouvaient dans un commentaire sur l'épître de saint Paul aux Romains, comme le certifient les vers suivants :
Qui sternit (3) per bella truces fortissimus héros Rex Carolus, nulli cordis fulgore secundus, Non passus sentes mendarura serpere libris, En bene correxit studio sublimis in omni.
Ces vers sont écrits en vieux caractères à la fin d'un très-ancien manuscrit de parchemin de la bibliothèque particulière de Gharlemagne, qui, sur la foi de Lambecius, existait au xvii® siècle, à la bibliothèque impériale de Vienne.
Pourquoi donc aussi supposer (4) que Gharlemagne est resté ignorant jusqu'à quarante ans? La vie d'Adalard ne nous apprend-elle pas qu'il reçut la même éducation que les jeunes nobles à l'école du palais de Pépin. Il est vrai que, selon l'historien Eginhard, il apprit la grammaire sous Pierre de Pise, et les arts libéraux sous Alcuin ; mais le texte ne dit pas qu'il commença aux rudiments. Il semble
(1) Tentabal et scribere, labulasque et codicellos ad hoc in Icctiilo siib Cfrvic^ilibus circiimferrc solebat. (D. Bouquet, t. V, p. 99; EciNHARrr.)
(2) Gaillard, HisL de Charlemagne, t. Il, in-^o.
(3) Lambecius, Comment, de DibL Cœaarea, in-^. Vindoborup, l. VIII, 1C69.
(A) Nous reviendrons plus lard sur ce sujet.
plus raisonnable de croire qu'il a repris en sousœuvre, avec ces deux maîtres, les études très-in-* complètes de sa jeunesse. Aurait-il apporté autant de zèle et d'ardeur à la surveillance des écoles, tant de discernement dans le choix de ses coadjuteiirs, s'il n'eût été qu'un grossier conquérant, comme on nous le représente, avant 787. Au contraire, il est à présumer que le peu qu'il apprit à l'école de son père lui inspira le désir d'en connaître davantage et de ressusciter autour de lui le culte des lettres. Quelque grande que soit la part d'éloges qui revienne à Gharlemagne, il ne faut pas omettre celle qu'a conquise le vénérable Anglo-Saxon Alcuin, par son concours non moins actif qu'éclairé. Lisez sa correspondance, elle vous découvrira mieux qu'aucun historien jusqu'à quel point il a poussé le dévouement et comment il a compris la tâche qui lui était échue. Chacune de ses lettres était destinée ou à stimuler le zèle des pasteurs, à encourager les moines dans la pratique de leur règle, ou à rappeler aux évoques les devoirs de leur charge. Dans celle-ci, il priera Arnon, missionnaire apostolique (1), de rappeler aux curés qu'ils doivent ouvrir des écoles. Dans celle-là, il demandera à l'archevêque Rigbod(2) si la lecture de Virgile lui fait oublier son ancien précepteur, et l'invitera affectueusement à nourrir plutôt son âme des Évangiles que de l'Enéide. Ail-
(1) Scholares quoque habeant et diligenter discere eos faciant psalmos cl caniilenam ecclcsiaslicam ut in ecclesiis singulis cursus agatur quotidiane laudis. {Ep. XCIVy ap. Migne, l. C.)
(2j Ulinam evangelica quatuor non iEneades duodecim pcctus compleal luum. {Ep, CLXIX.)
leurs, c'est un évêque qu'il invite a rentrer dans sa patrie pour surveiller l'instruction des enfants (1) et le rôle des maîtres. Un ministre de l'instruction publique n'aurait pas agi autrement.
Son autorité devint telle qu'il n'hésita môme pas à donner des conseils à l'archevêque d'York. Dans sa LVP épître, il lui recommande (2) de diviser ses élèves en plusieurs classes, une pour l'écriture, l'autre pour le chant, l'autre pour la lecture. Néanmoins ces préoccupations ne l'empêchèrent pas de remplir de nombreuses missions de la part de Charlemagne et de visiter fréquemment les trois abbayes qu'il avait reçues en bénéfice. Malgré ses voyages, il trouvait encore assez de loisirs pour diriger l'école et l'académie du palais, pour composer des traités didactiques à ses élèves, pour corriger minutieusement les manuscrits, travailler avec le souverain à la rédaction des Capitulaires ou répondre à ses lettres, toutes les fois qu'il lui plaisait de l'interroger (3) sur la Théologie, le Gomput, ou l'Astronomie. Après quatorze années ainsi remplies, il n'est pas étonnant qu'Alcuin, fatigué du tumulte des affaires mondaines, ait sollicité la permission de se retirer dans la solitude. Il s'éloigna du palais non pas en vue du repos, mais afin de vaquer à des occupations plus paisibles. Ses relations avec la cour n'étaient pas entièrement rompues; il suppléait à son absence
(1) Nunc velim le properare in patriam et ordinare pucrorum Icclioncs quis grammalicam discal, qu is epistolas, et parv^os libcUos légat. ( Ep.CLXXX.)
(2) Provideat sancta solertia tua magistros pueris. Clerici segregc;ntur separati more illorum qui libros legant, qui cantilenae inserviant, qui scribendi studio deputcntur. {Ep.LVI.)
(3) Ep. LXXXIV.
par de nombreuses épîtres. Dans l'une, il félicitait l'empereur de sa victoire sur les Huns et lui donnait des avis sur la manière de les évangéliser; ou bien, dans une autre, il l'exhortait à stimuler l'ardeur (1) des élèves du palais par des exercices fréquents. Une autre fois, il lui envoyait des tableaux arithmétiques (2) et des exemples sur des questions grammaticales. Qui le croirait? Il alla jusqu'à l'entretenir de ponctuation (3). « Les divisions des points, dit-il, et « leurs sous-divisions servent beaucoup à rehausser a les pensées. Gomme les écrivains en ont perdu « l'usage, il me semble bon de le rétablir. ^ En voilà, certes, plus qu'il n'en faut pour exciter notre admiration en faveur d'Alcuin. Quoique nulle part, dans aucune branche des connaissances humaines, il n'ait laissé la trace du génie, il a exercé sur cette renaissance du viii^ siècle une telle influence par son activité prodigieuse, que la postérité associera toujours son nom à celui de Gharlemagne dans sa reconnaissance.
(1) Ad hanc sapienliam omni studio discendam et quotidiano exercilio possidendam, exhorlare, domne rex, juvenes quosque in palaiio excellentiae vcstrae. {Ep, XLHL)
(2) Misi Ëxcellentiœ Ycstra; aliquas figuras aritlimclicae subtilitatis et quasdam species diclionum exempHs vel versibus venerandi patris conlirmalas. {Ep. CI.)
(3) Punctorum vero dislinctiones vel subdislinctiones licet ornatum faciant pulcherrimum inscnleniiis, ususillorurrvpropter ruslicitalcm penc
recessil a scriploribus sed sicut sapicntiae decus, ita et horum usus in
manibus scribenlium redintograndus esse optime videlur. {Ibid.)