LANGUES. — DROIT CIVIL ET CANONIQUE, — MÉDECINE. BEAUX-ARTS
Par les nombreux exemples que nous avons cités dans le cours de cette revue, le lecteur a pu déjà remarquer que l'étude des langues orientales n'avait jamais été interrompue du ix® au xm® siècle Voici cependant encore quelques détails groupés ensemble qui fixeront mieux l'attention sur ce sujet.
Alcuin nous dit (1), dans le poëme qu'il a composé sur les pontifes de l'Eglise d'Yorck, que la bibliothèque épiscopale possédait des ouvrages en grec, en hébreu et en arabe. Il est peu probable qu'iVlcuin soit resté si longtemps gardien de ces richesses littéraires sans avoir essayé d'apprendre au moins une de ces trois langues. C'est sans doute pour l'avoir cultivée que Raban Maur, son disciple, met la langue grecque au-dessus de toutes celles que parlaient les païens. S'il en coûte de mettre ces deux écolâtres au rang des hellénistes, on ne refu-
(I) IIluc invenies
Graecia vel quid<iuid transmisit clara Latinis, [Videsupra^li. 4.)
sera pas ce titre à Jean Scot, le traducteur des traités de Denys FAréopagite, à Nolker de Saint-Gall, le traducteur d'Aiîstote, et à Hartmann, aussi moine de Saint-Gall, qui savait tout à la fois le grec, l'hébreu et l'arabe. Eginhard avait au moins une teinture du grec, car Loup de Ferrières avait recours à lui quand il était arrêté par une difficulté. Et, à défaut de tous ces écolàtres, le ix® siècle n'avait-il pas l'école spéciale d'Osnabruck, fondée par Gharlemagne? Les nombreuses communautés de moines grecs dont nous avons signalé l'émigration en Lorraine, offrirent de grandes facilités à ceux qui voulurent étudier les langues orientales. C'est à ces étrangers que Léon IX et le cardinal Humbert sont sans doute redevables de leur savoir en grec. Lanfranc, Anselme, Sigebert de Gembloux, étaient des hellénistes. Sigon, moine de Marmoutiers (1), savait aussi bien lire et écrire le grec que l'hébreu. Dans sa bibliothèque des manuscrits belges, Sanderus dit (2) avoir vu à Saint-Martin de Tournai un psautier en quatre textes, qui remontait au xf siècle.
Au xif siècle, Saint-Etienne, abbé de Gîteaux, fit réviser tous les livres de la Bible (3) par ses moines, au moyen des originaux hébreux et chaldaïques. Si nous jugeons la bibliothèque de Gluny par la vaste érudition que renferment les écrits de Pierre le Vénérable, elle devait être fort riche en manuscrits grecs et arabes. Abélard , dans sa lettre
(1) Litteras ^rrecas et hebraicas perilissimus legendi et scribendi. (D. Martène, Thésaurus anecd.^ t. ni,p. 818.) (â) Sanderus, BibL Belgica manuscripta. (3) D. Rivet, HisL litt. de la France, l. XI, p. 124.
aux religieuses du Paraclet(l), recommande d'étudier non-seulement le latin, mais le grec et Thébreu. Toutefois, nous nous garderons bien d'affirmer que tous ces savants courageux furent d'habiles interprètes. Leur bonne volonté était trop souvent arrêtée par la rareté ou l'imperfection des glossaires et des grammaires qu'ils avaient entre les mains.
Droit civil.
Il semble que l'Eglise était destinée à transmettre au monde moderne jusqu'aux moindres vestiges de la civilisation des anciens. Non-seulement elle a sauvegardé la littérature et la langue latine, mais elle a aussi adopté le droit romain pour le sien, et en a perpétué la connaissance dans ses écoles. Tout d'abord elle se contenta d'entretenir quelques légistes dans chaque province ecclésiastique, afin de parer aux tentatives insidieuses des grands. Ce n'est guère avant le xn® siècle que le droit civil eut sa place marquée dans le cadre des études. Le code Justinien, enfoui dans une des bibliothèques d'Italie, venait d'être découvert, et toute la curiosité se portait de ce côté. Séduits par l'appât du gain et par l'honneur attaché à la profession d'avoué qui prenait alors une grande extension, les clercs et les moines se livraient tout entiers à l'étude du droit, à tel point que les conciles de Reims, de Latran et
(1) Magislcrium habelis in matre quœ non solum latinse verum etiam tam hebraicae quam grecse non expers, sola hoc tempore illam Irium linguarum adepta peritiam videtur. (Documents inéd., in-4o, préface de M. Cousin au sic et non d'Abélard.)
de Tours, furent obligés de rinterdire aux moines et aux chanoines réguliers. Néanmoins, les villes de Toul, du Mans, de Tours, conservèrent des chaires de droit romain, dont les professeurs formèrent de nombreux élèves. Placentin, à Toulouse, attirait autour de lui autant d'auditeurs quTrnerius à Bologne.
Droit canon.
Le droit caïion eut le même sort que le droit romain pendant les ix% x® et xi® siècles. Ceux qui s'adonnaient à cette étude, lisaient les œuvres de Denys le Petit, le Codex canonum donné à Charlemagne par le pape Adrien et les sentences des conciles. En 1151, un moine de Bologne, Gratien, publia une compilation de tous les auteurs précédents qui donna une vive impulsion à l'étude du droit canonique. Ce recueil, connu aussi sous le nom de Decretum, fut universellement adopté dans les écoles de France et d'Italie.
Médecine,'
Pendant longtemps la médecine fut regardée comme l'apanage exclusif des Juifs, même dans l'Europe chrétienne. Par leurs habitudes- nomades et leurs fréquents rapports avec les Arabes, ils étaient à peu près les seuls capables d'acquérir l'expérience et la science nécessaires à l'exercice de cet art. Fort peu soucieux d'entretenir un commerce assidu avec la secte impie, les chanoines et les cénobites préfé-
rèrent déchitYrer les vieux grimoires des médecins païens et pénétrer les arcanes des Grecs et des Latins, afin de pouvoir se soigner eux-mêmes. Au reste, les praticiens habiles ne devaient pas être nombreux, et il était prudent d'avoir près de soi, dans la communauté, un homme capable de combattre les maladies. Notker de Saint-Gall fit tant de progrès dans cet art, qu'il annonçait les maladies (1) et les guérissait avec un succès étonnant. — Walafrid Strabon composa un traité sur les vertus des plantes, qu'il a nommé Hortulus. En lisant Gelse, Galien et Démosthènes, Gerbert était devenu capable de prescrire des remèdes à son maître Raymond contre une atîection au foie, et à l'évêque Adalbéron contre la pierre.
Le moine Richer, dans une relation de voyage, nous dit : « Je me livrai tout entier (2) à l'étude des e: aphorismes d'Hippocrate, chez le seigneur Héri- ^ baud, dont la science égale la libéralité. Il me (( prêta la concorde d'Hippocrate, Galien et Sora- (( nus, d'autant plus volontiers qu'il était plus versé (( dans la médecine et qu'il savait parfaitement la (( pharmaceutique médicale, la botanique et la chi- « rurgie. » Il en est qui surent exciter une véritable admiration. Tetbert de Marmoutiers combattait les symptômes les plus alarmants; Raoul Mal-Couronne du Bec ne trouva à Salerne qu'une seule personne plus habile que lui. Plusieurs évêques et abbés tels
(1) Inre medica adeo excelluit ut multis etiam longe anlemorbos praedicerel et iucredibili felicitate eos inde curaret. (Mezler, de viris illuslribuSjC. xxxvî.)
(2) HisL sui temporis, Richerius, t. IV, p. 50,
que Fulbert de Chartres, Gilbert Maminot, évêque de Lisieux, Guillaume de Saint-Bénigne, Gontard, abbé de Jumiéges, et Jean de Fécamp donnaient d'utiles consultations. Nous fatiguerions le lecteur si nous voulions épuiser la liste des moines médecins. Dans le cours de cette revue, nous avons déjà eu occasion de rappeler que le roi Edouard d'Angleterre et les rois de France Henri P% Louis VI, et Philippe-Auguste, prirent leurs médecins dans les abbayes.
Au xie siècle, un moine du Mont-Gassin, nommé Constantin, traduisit plusieurs traités grecs et arabes, et en composa de nouveaux qui contribuèrent beaucoup à populariser la médecine. Rien ne fut plus commun, dès lors, que de voir dans les monastères et les chapitres des médecins de réputation qui exerçaient leur art au dehors comme parmi leurs frères. Pierre, de Blois, chanoine de Rouen, expose (1) en termes techniques les symptômes de la maladie du sieur Gilduin, les remèdes qu'il a employés et ceux qu'on doit mettre en usage pour sa complète guérison. Jean de Saint-Nicolas d'Angers se rendit à Tours, afin de délivrer le doyen du chapitre d'une maladie désespérée. Alquirin de Clairvaux (2) jouissait d'une grande réputation parmi les séculiers.
Comme il était très-difficile de concilier la pratique de la médecine avec l'accomplissement des ' devoirs religieux, et que cette science faisait toujours de nouvelles conquêtes dans les communautés au préjudice de la théologie, le concile de Tours défen-
(1) Ep, XLlll.
(2) D. Rivet, Hht, litt., t. IX. Etat des lettres.
dit aux réguliers (1) de fréquenter les écoles de médecine. Les termes dans lesquels est formulée la défense ne permettent pas de douter que la médecine ne fût enseignée au xiie siècle dans les écoles épiscopales. Le fait est certain, du moins pour la ville de Montpellier.
Chaque monastère avait son laboratoire où se préparaient les remèdes, et le palais impérial luimême avait le sien comme le prouvent les vers suivants d'Alcuin :
Accurrunt (2) medici mox Hippocratica tecta, Hic venas fundit, herbas hic miscet in olla, Hic coquit pultes, alter sed pocula praefert.
Abbon, chanoine d'Auxerre, légua en 1191 des vases (3), des pots et un mortier d'airain, ce qui fait justement présumer qu'il joignait la pratique à la théorie. Les auteurs qui servaient de guides sont : HippoGRATis aphorismata; Hippogratis^ Galieni et IjRxm passiones; Quintus SEBENVs.demedicamentis; Philareti liberdepulsibiis;khEXA^ï)Eï{,de medicina; Arsenu Vendigiani liber; DioscoRmis virtutes her- &aram; JuLiENi, episcopi Tolletani^ prognostici; Formulée medicamentoritm ; Gonstantini liber urinarum; Gonstantini liber febrium; Theophili liber urinarum. Est-il juste, après ce que nous venons de constater que Sprengel (4) donne cours à ses pré-
(1) Ne regularcs eclauslris exeant scculares adituri scholasad legendas leges et confectiones physicas ponderandas. {Turonensis provinciœ concilia^ Johannes Maan, p. 90.)
(2) Opéra Alchuini, apiidFroben, t. If, p. 228.
(3) Labbeus, Bibl. mss., t. I, p. 463.
(4) HisL de la médecine^ t. II, p. 344.
jugés en disant : « Les moines négligèrent l'étude ^ de la science proprement dite, ne réfléchirent a: jamais sur les causes des phénomènes^ et, loin a: d'employer les remèdes ordinaires, eurent recours « aux prières, aux reliques et à l'eau bénite. y> Sans doute ils se servirent de ces moyens de guérison, et ils n'eurent pas tort; mais les livres qu'ils ont pris la peine de transcrire et de conserver dans leurs bibliothèques sont une preuve qu'ils en connaissaient d'autres.
BeatLx^arts.
Il n'est pas jusqu'aux beaux-arts qui n'aient aussi trouvé asile dans les monastères. L'architecture l'orfèvrerie, la peinture, la sculpture ainsi que la plupart des industries (1) se sont réfugiées dans le cloître à l'époque des invasions, et y sont demeurées jusqu'à l'émancipation de la bourgeoisie. Les splendides cathédrales qui font encore l'admiration et le désespoir de nos architectes ont été construites sous la direction des abbés et des évêques du xi^ et du xn^ siècle. On serait même tenté de croire, d'après les traits de ressemblance qui' existent dans la conformation des églises d'une même province, que chaque métropole avait une école d'architecture pour les diocèses suffragants. Ce qu'on enseigna certainement, ce sont les arts des-
(1) Au xie siècle, l'évêque de Liège élevait à côté de ses clercs déjeunes laïques auxquels il apprenait un métier : « Eliam laïcos adolescentes quibus educandis instabat, setati et ordini suo congru is artibus implicabat. (Ansrlmus, Gesta episcop , leodiensiurrif ap. Chapeauville, t. I. p. 217.)
tinés à orner l'intérieur de l'église, l'orfèvrerie, la joaillerie, etc. Lors même que les ouvriers laïques auraient été capables de fabriquer les vases sacrés, les moines se seraient fait scrupule de confier cette œuvre à des mains vulgaires. Gomment veut-on que la grande école d'orfèvrerie et d'émaillerie du Limousin (1) ait si longtemps conservé sa réputation d'habileté, si les moines de Saint-Martial n'avaient maintenu leurs traditions par l'enseignement?
Sous la dynastie carlovingienne il est rarement fait mention dans les chroniqueurs d'artistes habiles. On cite quelques moines de Saint-Gall qui se distinguèrent dans la ciselure, la peinture et l'orfèvrerie ; ceux de Fuld (2) qui excellaient à représenter les sujets avec une grande variété de couleurs, et le chanoine de Cambrai^ Madalulf (3), qui orna le réfectoire de l'abbaye de Fontenelle de peintures à fresques. Au XI® siècle, presque tous les chapitres et les abbayes furent munis d'ateUers où les clercs et les moines apprenaient à manier le ciseau et le pinceau. L'abbé Osbern, de Saint-Evroul, sculptait et forgeait avec adresse; Josbert (4), de Saint-Martial faisait à merveille les statues et les reliquaires ornés
de pierres précieuses; un autre représentait les
(\) Mémoires de la Société des antiquaires de l'Ouest, 1842, mémoire ùe M. Tabbé Texier.
(2) Piclura quoque et mulliplici colorum fuco et imaginum exprimendarum usu haud pauci Fuldae excellentes monachi floruere. [Deantiq. Fuld. BroweruSjI. I, c. XI.)
(3) Variis picturis decorari in maceria et laqueari fecit a Madalulpho egregio piclore eccl. Cameracensis. {Spicil. d'Achery, t. Il, p. 281.)
(4) Dein Josbertus iconem auream S. Martialis fccii sedentem super altare. (Labre, Bibl. mss. nova, t. II, p. 272.)
gestes du patron de l'église de Bourganeuf en cuivre doré et émaillé. L'évêque d'Auxerre, Geoffroy (1) de Champaleman, institua trois prébendes pour trois ecclésiastiques dont l'un serait peintre, l'autre vitrier et le troisième orfèvre. Nous avons trouvé dans un cartulaire (2) inédit de Saint-Martin de Séez, plusieurs chartes souscrites par des chanoines qui ont accolé à leur nom le titre d'aurifaber. Une petite anecdote (3) mise au jour par M. Achard, archiviste du Vaucluse, et déjà signalée plus haut nous a fait voir qu'un chanoine de Notre-Dame-des-Doms avait enseigné lui-même la peinture à son neveu, et l'avait ensuite envoyé à l'abbaye de Saint-Ruff pour apprendre l'architecture et la sculpture. Enfin, quoi de plus digne d'admiration que le manuscrit du moine Théophile, publié par M. l'Escalopier où tous les arts les plus déUcats de la Grèce, de l'Orient et de l'Italie se trouvent exposés dans le plus grand détail?
Nous nous bornons à une simple nomenclature dans la crainte de dépasser les limites de notre aperçu ; ce peu suffira pourtant à démontrer que les arts comme les lettres ont été l'objet d'un culte spécial au moyen âge.
(l)Labbe,i&id., 1. 1, p.45l<.
(2) Ce cartulaire appartient au chapitre de la cathédrale de Séez.
(3) Arlem suam pictoriam edocuit insuper ctiam magistros qui alla
docuerunt arlificia pecunia propria conduxit lignorum arlitices vei
lapidum sculptores vel artesculptoriavalcntes {Arch. de Vart français^ '
15janv. I8S6.)