INSTRUCTION DES LAÏQUES
Nous avons dit que l'état social avant le xiie siècle ne comportait pas d'autres étudiants que les clercs et les moines; et que les laïques étaient condamnés à l'ignorance faute de loisirs et de ressources. Cette proposition ne doit pas être entendue dans un sens trop absolu, car l'histoire a enregistré les noms d'un certain nombre de seigneurs qui se sont livrés à la culture des lettres. Nous ignorons sur quoi on s'est appuyé pour avancer (1) que les ingenui ou nobiles se faisaient gloire de ne savoir ni lire ni écrire; aucun exemple n'autorise une pareille assertion. Leur ignorance n'avait rien de systématique, comme on le suppose gratuitement, elle provenait seulement du genre de vie auquel ils étaient assujettis par leur condition sociale. Ce n'était pas en refoulant les invasions étrangères, ou en combattant du haut de leur manoir contre leurs voisins, ou en courant aux expéditions d'outre-mer, qu'il était possible de s'appliquer à tracer des caractères ou à lire Virgile. La science leur paraissait si peu méprisable malgré
(i) Smet, HisL de la Belgique, 1. 1, p. 171.
leurs habitudes belliqueuses, qu'ils envoyaient trèssouvent leurs enfants aux écoles des monastères, au moins pendant tout le temps où leur âge les rendait impropres au service des armes. Ainsi le monastère de Saint-Gall avait réservé un lieu particulier où Tutilon apprenait aux fils de famille noble à tirer des sons harmonieux d'un instrument (1). Sous le gouvernement de l'abbé Heito, les enfants des princes, des ducs, et des comtes s'empressaient de solliciter la faveur d'assister aux leçons du monastère d'Auge, afin de devenir capables de diriger un évéché ou un duché (2). Ludolfe, abbé de Gorbie, avait conquis (3) l'estime de tout le diocèse d'Amiens, et les seigneurs, dit la chronique, lui envoyaient leurs enfants à élever. L'abbaye de Saint-Riquier, en Picardie, comptait dans son école cent enfants (4), parmi lesquels se trouvaient les fils des ducs, des comtes et des princes. La grande Sauve (5) servait de maison d'éducation à toute la noblesse d'Aquitaine. Jean VIII, dans une bulle où sont rappelés tous les biens de l'abbaye de Fleury, fait mention d'un établissement appelé Hospitale nobilium, Meibomius (6) nous assure qu'en Allemagne, sous le règne
(1) Notkcr filios aliquorum qui palrum bénéficia habituri, adsumptos severe educaverat (C.) xn. In omni génère fîdiumet inslnimenlorum prae omnibus, nam et filios nobilium in loco abbate destinalo fidibus edocuit. (C. m, De casibus S. Galli.) ^ *
(2) Undique magnorum filii convolarunl ut deinde ad episcopatus et dûcatus gubernandos idonei fièrent. (Mezler, De mrn illust.j c. v.)
(3) Acta SS. Botlandi, août, 3 vol., Vita Lodulfi.
{i) Centum pucros scholis erudiendos statuimusin hoc cœnobio, duces, comités, filii ducum, comitum, filii eliam regum educabantur. {Chron. ren/M/.D'Acheryspicileg.,t. II.) ^
(5) Ciroi, Hist. de la Grande-Sauve.
(6) Subaîvo Carolorum regum ducumquc liberi tenelli adhuc in ca-
des Charles, des Othon et des Henri, les grands avaient la coutume d'envoyer leurs fils dans les chapitres ou les cloîtres. En Irlande, ils allaient se former à la piété et aux belles-lettres au monastère de Glastonbury (1).
Ceux qui n'embrassaient pas la vie religieuse rentraient dans le monde dès qu'ils étaient capables de lire et d'interpréter le Psautier et l'Évangile. C'était bien peu, sans doute, mais les fonctions de la vie civile exigeaient-elles alors tant de connaissances? A cette époque, le principal mérite d'un seigneur était d'être bon guerrier; il fallait donc l'habituer de bonne heure aux exercices violents. Le biographe de Gérauld, comte d'Aurillac, nous dit que ce seigneur sortit de l'école, decurso psalterio, afin d'apprendre (2). à courir avec les chiens, à tirer de l'arc, et à lancer le faucon.
On a eu tort de prétendre que les gentilshommes du moyen âge avaient regardé leur qualité comme incompatible avec la littérature, car nous pouvons en citer plus d'un qui charmait ses moments de loisir par la lecture. Le savoir était pour eux, comme pour les clercs, un titre de gloire. Foulques le Bon, comte d'Anjou, voyant Louis d'Outre-mer se moquer de ce qu'il chantait avec les chanoines,
nonicorum aut monachoruirf collegia amendabanlur ul procul a sirepitu ad exercitia pietalis honeslarumque ac liberalium arlium et linguarum cognitionem assuefiereni. eMEiBOMius,«n dedicalione Vindiciarum.
(1) Acta 55. 0. S. h., t. VU, p. Ul.
(2) Scilicel ut molossos agerei arcista fierel, cappos et accipilrcscompelenlijactu emiltcre consuesccret. On ne le laissa reprendre ses études qu'après une^forte maladie qui semblait l'avoir rendu impropre à la vie iîuerrière. {Vita S. Geraldi, lîibl. Cluuiac.)
n'hésita pas à lui répondre qu'un prince illettré était un âne couronné. Abbon, père d'Odon d€ Cluny et duc d'Aquitaine, connaissait l'histoire (1) et savait par cœur les Novelles de Justinien. Le comte de Frioul, Eberhard, avait une bibliothèque composée d'auteurs sacrés et profanes, qu'il partagea (2/ entre ses fils et ses filles. Guillaume V, duc d'Aquitaine, commentait l'Écriture sainte et faisait collection de manuscrits dans son palais (3). Rathier de Lobbes, exilé de son monastère, rencontra en Provence un seigneur qui lui confia l'instruction de son fils. C'est à l'intention de ce jeune élève qu'il composa sa grammaire, intitulée Sparadorswm(4). Le seigneur Héribaud, que nous avons cité au chapitre de la médecine, lisait Soranus, Hippocrate et Galien.
(( La science, disait l'abbéde Bonne-Espérance (5), « n'est pas l'apanage exclusif du clergé, car beau- « coup de laïques sont instruits dans les belles- € lettres. Quand il peut se dérober au tumulte des € affaires, ou des combats, un prince doit s'étudier « dans un livre, comme il regarde ses traits dans (( un miroir. J'ai vu le comte Charles.... aussi em- (( pressé à méditer les psaumes, que prompt à tirer c( le glaive, quand il fallait venger la justice outra-
(1) Veleruni namque historias, Jusliniani noveliam mcmoriter tenebat. {AclaSS., Mab., t. VII, p. 152.)
(2) Spicilegium Acherii, t. U, p. 877.
(3) Fuit isle dux a puerilia doctus lilteris et salis notitiam Scriplurarum habuit et librorum copiam in palalio suo servavit. [Adeniarus EngoL ap. Pertz, t. IV.)
( t) De gestis abb. Laub., t. Il, ap. spkileg.
(o) Philippi Bonœ Spei opéra, ap, Migne, t. CCIII, ep. X\ 1.
(( gée. J'ai vu le comte Adolphe témoigner la plus « vive reconnaissance envers ses parents, pour les « remercier d'avoir pris soin de son instruction. 3> Orderic Vital (1) nous dit qu'Henri 1" se livra à l'étude des lettres, dum dociles annos attigisset.
Henri, comte de Champagne (2), au xii® siècle, connaissait les arts libéraux mieux que beaucoup de clercs. Sa plus douce récréation entre deux expéditions guerrières ou deux assises judiciaires, était de se retirer dans la solitude de son manoir, pour lire dans la langue originale, un classique (3) latin ou un auteur ecclésiastique. Il existe encore à la bibliothèque impériale un beau Valère Maxime, copié par les moines de Provins à son intention. Anselme, seigneur de Trainel, confia son fils Milon, âgé de 12 ans, aux religieux de Saint-Marien d'Auxerre. Geoffroy Plantagenet, l'un de ces comtes d'Anjou (4) chez qui la science était héréditaire, prenait tant de plaisir aux discussions philosophiques, que Guillaume de Gonches l'a pris pour interlocuteur dans un de ses ouvrages. La cour de son fils Henri était une assemblée de savants. Enfin nous rappellerons
(1) Hist. eccL Norman., t. II, p. 18â.
(2) Sub magislralî ferula liberalem es scientiam assecutus, ita ul quam plures clericos transcendas. (D. Bouquet, t. XVI, p. 703.)
^3) Jean de Sarisbéry, parlant de Végèce au comte Henri, dans une de ses lettres lui dit : « Vester Vegelius. » {Hist, des comtes de Champagne,
t. III, p. 189, D'ArBOIS de JUBAINVILI.E.)
(4) Juris sectator, legum firmissimus ullor,
Sola salus patriae, spéculum, lux, atque sophiœ,
Artibus imbutus septenis
In prosa Cicero,versu Maro cederet, In logica Socrates.
(F. Stephani carmen de Gaufrido comité Andegavensi, F. S. Germain latin 1547, Bibi. imp.)
que le xiv siècle est l'époque où les comtes de Provence s'efforcèrent d'ajouter à leur titre de braves chevaliers, celui de bons poètes.
Les têtes couronnées ne furent pas plus ignorantes que leurs vassaux. Sans parler de nouveau de Gharlemagne, d'Alfred le Grand, et d'Othon, empe- . reur d'Allemagne, nous ferons remarquer que Pépin le Bref, Charles le Chauve, Lothaire, et Louis VI furent élevés à l'abbaye de Saint-Denys. Ce dernier était, au dire de Suger, un habile guerrier, ce qui ne l'empêchait pas d'être un théologien trèsinstruit. Louis le Débonnaire (1) parlait facilement le latin, comprenait le grec, et citait les auteurs profanes. D. Martène nous apprend par un quatrain trouvé au bas d'un diplôme, que le roi Raoul savait signer de sa propre main.
Utque hoc preceptum firmum [î) per secula duret Et credant homines cuncti per tempora mundi, Subsignante manu propria firmatio paret, Atque anulus nostrum pinxit suppressus agalnia.
Le roi Robert avait fréquenté l'école du grand Gerbert, et Louis VII, celle du cloître Notre-Dame de Paris.
(1) Thegamus, vita Ludovici, ap. Pcriz, t. II, p. 594.
(2) D. Martène, ampL collectio, t. I, p. 260.